La réponse de l’Etat aux révoltes des enfants est simple : plus de sanctions, plus de répression et plus d’enfermement d’enfants. Mais cette réaction des autorités témoigne moins de leur force que de la peur que le mouvement des élèves et son élargissement engendre chez les politiques.

Le 9 octobre, 16 mineur·es arrêté·es judiciairement et censé·es être placé·es en IPPJ ont été libéré·es faute de place en institution. Dans l’espoir de décourager le mouvement en cours le MR a misé sur un « effet d’annonce » en déclarant déposer un texte pour supprimer les allocations familiales des enfants révolté·es et une série d’autres mesures. Le gouvernement wallon a cependant démenti la proposition du MR au sujet de la suppression des allocations. Néanmoins, la pression politique du Parquet qui a relâché ces 16 mineur·es a été suivie d’effets : le gouvernement de la FWB a acté l’expansion de centre de détention pour mineurs, 7 places supplémentaires d’ici fin 2027 à St-Hubert et 30 à Bruxelles, d’ici fin 2028.

De plus, une députée MR a appelé à pouvoir permettre la mise sous bracelet électronique de personnes mineures, une mesure actuellement uniquement possible à l’égard de personnes adultes. La Ministre de l’aide à la jeunesse en Fédération Wallonie-Bruxelles et des Maisons de justice en Wallonie, Valérie Lescrenier (Les Engagés) a dit qu’elle proposerait un projet pilote pour la mise en place de la surveillance électronique des mineur·es – 40 personnes mineur·es seraient concerné·es par ce projet. Finalement, les ministres de la Défense (Francken, N-VA) et de l’Intérieur (Quintin, MR) ont annoncé que des discussions étaient en cours afin de former « une gendarmerie 2.0 sous la tutelle de l’intérieur » et une nouvelle gestion du maintien de l’ordre plus violente, pour la répression des révoltes.


En juin 2026, lors des révoltes de l’enseignement là aussi, les propositions répressives du MR avaient été nombreuses : « loi casseur = payeur » en recopiant directement le RN en France, également couper les allocations familiales et mettre les enfants révolté·es dans des « camps de redressement ». Ces propositions avaient été dénoncées comme autoritaires et parfois fascisantes.

Bruxelles appartient à ses enfants, pas aux forces de l’ordre

50 000 personnes étaient réunies le 9 octobre face au gouvernement Arizona. Parmi elles, de nombreux·ses mineur·es, des élèves de l’enseignement secondaire, révolté·es contre la réforme de l’enseignement MR-Engagés ainsi que d’autres mesures d’austérité, notamment la hausse du prix de l’abonnement TEC. Avant même le début officiel du rassemblement, des affrontements ont éclaté entre manifestant·es – souvent jeunes, mineur·es, et mobilisé·es en continuité avec le mouvement de l’enseignement -, et forces de l’ordre – déployées pour réprimer tout écart dans la manifestation syndicale. Il faut dire que la police a peiné à contenir la colère des élèves et de toutes les personnes mobilisées ce 9 octobre. Cela s’explique sans doute par la participation massive de milliers d’élèves du secondaire et de jeunes un peu plus âgé·es, motivé·es par les jours précédents de révoltes en Belgique et en France, fort·es de leurs modes d’action, de leur courage et de leur détermination. Il y a une conviction et l’idée d’une force collective particulière qui a saisi la « Gen-Z », qui s’inspire des récits et des images des luttes actuelles dans le monde : celle de pouvoir changer l’ordre des choses, celle de « renverser cette époque ». Et comprendre qu’on peut changer l’état du monde est probablement la première étape à sa transformation.

Pendant près de 9 heures, du matin au début de soirée, manifestant·es et policier·ères se sont affrontés sur différents axes de la capitale. Les affrontements se sont surtout concentrés entre la Gare Centrale et le Quartier Midi où la police intervenait encore vers 21h30. Comparativement à d’autres manifestations du genre, c’est l’offensivité des manifestant·es ainsi que leur capacité à tenir à certains endroits et à parfois faire reculer la police qui a surpris le 9 octobre.

Aux alentours de Gare du Midi et de la Gare Centrale, c’est essentiellement du mobilier urbain, utilisé pour faire des barricades, des infrastructures de transports publics ainsi que des emplacements d’affichage publicitaires, qui ont été endommagés par les manifestant·es. Plusieurs véhicules ont été incendiés, principalement des voitures à usage partagé Poppy ainsi qu’au moins une camionnette aux alentours de la Gare du Midi.

Au total, plus de 100 interpellations ont eu lieu, une trentaine d’arrestations judiciaires et 80 administratives. Parmi-elles, une grande proportion de mineur·es, parfois arrêté·es collectivement, comme le montrent des images relayées en ligne. En outre, des témoignages font écho d’arrestations arbitraires, violentes et régulièrement disproportionnées durant la manifestation. Des images révélées et filmées par nos soins, montrent 4 agent·es de police tabasser dans une violence inouïe une jeune personne au sol, dans le tunnel des Brigittines.

Si le bilan d’arrestation est assez important et qu’une série de violences policières ont été observées et documentées, soulignons aussi le fait que, dans l’ensemble les forces de l’ordre ont été relativement dépassées par les manifestant·es et ont pris de très longues heures à étouffer les révoltes.

Le lundi 12 octobre, les élèves bruxellois·es ont repris la rue, pourchassé·es par la police. Des contrôles au faciès systématiques ont été mis en place par la police à Gare Centrale, le lieu d’appel au rassemblement. Ces contrôles visaient majoritairement les jeunes élèves non-blancs qui venaient se rassembler. C’est le racisme structurel en action, qui catégorise les personnes selon des critères raciaux produits par la société et qui trie qui est légitime à manifester et qui est perçu comme une menace à contrôler et à arrêter avant même le début de la manifestation.

Malgré ce dispositif policier préventif, plusieurs milliers de jeunes ont réussi à se réunir aux alentours de Gare du Midi et à tenir la rue pendant quelques heures face à la police. Un important incendie a été bouté à des vélos électriques et une camionnette a été incendiée. La police, déployée en nombre, a procédé à des dizaines d’arrestations, souvent violentes, visant majoritairement des personnes mineures noirs ou arabes. Vers 18h, le calme est revenu dans le quartier de la Gare du Midi. Plusieurs dizaines de personnes mineur·es ont été arrêté·es.

Rebelotte le samedi 17 octobre, parallèlement à la mobilisation en France des appels avaient été faits sur les réseaux sociaux et par des organisations bruxelloises. Plus d’un millier de manifestant·es se sont réuni·es, parmi lesquelles de nombreux·ses élèves. A nouveau, malgré les interventions violentes répétées et les nombreuses arrestations de la police, les jeunes ont manifesté toute la journée, entre scènes de joie et affrontements.

Voilà, brièvement, le contexte dans lequel le MR a annoncé qu’il allait déposer un texte visant à retirer les allocations familiales aux enfants révolté·es, que le parti qualifie de « casseurs« . Parallèlement, Bernard Quintin (Ministre de l’Intérieur, MR) a affirmé – comme souvent lors de ce genre d’évènements – qu’une réponse policière et judiciaire « à la hauteur des dégâts » aura lieu.

Les chiens aboient quand ils ont peur

Dans un article précédent, intitulé « Les enfants, les mots, le feu« , nous avions déconstruit le montage médiatique et politique autour de la figure du « casseur ». En somme, l’appellation « casseur » constitue une invention politique de l’appareil d’Etat, relayée par les médias aux discours policiers pour 1) délégitimer les manifestant·es qui utilisent comme d’action les dégradations matérielles, 2) réduire les revendications politiques à des actes matériels (« ils viennent pour casser » dixit « ils n’ont pas de revendication »), 3) séparer bon·es et mauvais·es manifestant·es et, finalement, justifier la répression des uns, et ensuite, des autres.

Pour illustrer cette répression en chaine qui touche « bon·es » et « mauvais·es » manifestant·es, prenons un exemple frappant : avant même la manifestation du 9 octobre, la FGTB se dissociait préventivement et condamnait déjà la « casse ». Le soir même du 9 octobre, Georges-Louis Bouchez (président du MR), annonçait qu’il voulait « faire payer » les syndicats, qu’il tient comme responsables des dégradations.

En reprenant le discours policier et réactionnaire sur les manifestant·es, la direction de la FGTB renie son histoire et les moyens de lutte historiques de la classe ouvrière. Elle joue à « pile je gagne, face tu perds » avec le pouvoir politique : elle sort perdante quelle que soit l’issue, tout en participant à la répression des travailleur·ses, des élèves et des jeunes en colère.

Le MR et son président parlent fort, pour masquer la pauvreté de leurs idées et leur peur face aux événements. D’abord les révoltes des élèves à Liège. Puis le 9 octobre, ensuite le 12 et le 17. En toile de fond, la colère sociale grandissante, qui déborde de plus en plus du cadre imposé de lutte. Les responsables politiques du MR regardent en France, la révolte sans précédent des lycées, celle du 17 octobre et l’influence que cela a sur le contexte politique belge, déjà frémissant.

Georges-Louis Bouchez et Bernard Quintin veulent à tout pris que cela s’arrête. Que cela ne s’élargisse pas et ne gagne pas intensité et pire encore, en durée dans le temps. Ils ont peur que les jeunes révolté·es s’organisent durablement. C’est pour cela qu’ils crient, qu’ils aboient comme des chiens apeurés – ils veulent, ils supplient « les enfants [de] retournent à l’école« , comme le demandait Valérie Glatigny au sujet des révoltes de Liège.

Les politiques du MR cherchent à effrayer par la simple annonce de réactions et, le plus souvent, ces annonces restent lettre morte, peinent à être mises en place et/ou sont bloquées. Qu’en est-il des mesures annoncées en juin 2026 ? Le MR annonçait déjà la fin des allocations familiales, une loi « casseur-payeur » (en recopiant le RN en France), il voulait mettre même les enfants dans des camps. Ce lundi 12 octobre, le gouvernement wallon, a indiqué au sujet de ces « nouvelles sanctions » concernant les allocations familiales – après que l’information ait été publiée dans la presse – que

« Les allocations familiales constituent un droit. Le gouvernement wallon ne crée aucun nouveau mécanisme de sanction et ne prévoit aucune suspension des allocations familiales”, Yves Coppieters, Les Engagés, ministre du gouvernement wallon.

Même si ces propositions n’ont pas été mises en œuvre, ce ne sont pas que des paroles en l’air : elles traduisent le projet de société vers lequel tend une partie de la classe politique belge.

Reste que, si ces annonces finissaient par se matérialiser, on peut douter – bien qu’en impactant réellement la vie des personnes qui en feraient l’objet, et ce, durablement – qu’elles empêchent quoi que ce soit. Si on dézoome de la Belgique et qu’on regarde à une échelle plus large et sur le long terme, les acteur·ices des luttes ont toujours joué de leur intelligence collective pour surpasser les contraintes répressives même dans les pires contextes de domination et de répression.

Les mesures les plus représsives, d’interdiction d’association, de réunion des régimes passés n’ont jamais empêché l’organisation et les victoires des personnes opprimées. Les contradictions de la société, et la colère qu’elles génèrent chez les élèves, les travailleur·ses ne peuvent être résolues par la seule répression. C’est pour cela, que de manière générale, le pouvoir préfère dominer au consensus, sans avoir à avoir recours à la force. Lorsque le pouvoir frappe, qu’il matraque, c’est qu’il se sent menacé par la contestation en cours.

De l’autre côté de la barricade, chez celles et ceux qui luttent le dépassement des contradictions de la société et ce malgré l’intensification de la répression ne peut se faire que par leur organisation. Pour transformer la peur des politiques en désespoir et leur désespoir en abdication.