Ce mardi 6 octobre 2026, une mère de deux enfants a été retrouvée morte dans son appartement au parvis de Saint-Gilles à Bruxelles. La commune évoque un féminicide présumé. Le meurtre s’est produit à proximité de la place Marie Janson, où une stèle a été érigée à la mémoire des victimes de féminicides.

Quelques semaines avant, le mercredi 23 septembre, Océane a été assassinée par son compagnon dans leur appartement à Liège. Le lendemain, le papa d’Océane s’inquiétait et contactait les secours. Les pompiers se sont alors rendus sur place et ont retrouvé Océane inanimée mais toujours en vie, ainsi que son bébé de trois mois. Elle décèdera plus tard à l’hôpital d’une compression des carotides, surement dû à un étranglement. La veille, le père d’Océane avait entendu une dispute entre Océane et son conjoint alors qu’il était au téléphone avec elle. Le 2 octobre, 90 personnes se sont rassemblées en femmage pour Oéane à Liège, place de l’Yser. Des roses blanches et des bougies ont été déposées devant neuf cartons blancs portant les noms, les âges et les dates de décès de victimes de féminicide. Selon Giulia Pirard, une des organisatrices et responsable de Zelle (mouvement de femmes du PTB) et de Collective ardente (collectif d’associations féministes de Liège), Océane était la neuvième victime de féminicide recensée cette année en Belgique.

Reconnaître les féminicides : une nécessité et une responsabilité politique

Alors que les meurtres continuent, la Belgique avance désormais à l’aveugle sur la problématique des féminicides. En effet, le pays ne dispose plus de chiffres fiables.

C’était le blog Stop Féminicide qui recensait les féminicides grâce à une veille médiatique. En 2025,  27 féminicides avaient été recensés. Leur travail était nécessaire et précieux, en l’absence de recensement systématique organisé par les pouvoirs publics en matière de féminicides. La Plateforme féministe contre les violences faites aux femmes (PFVFF) était à l’origine de cette initiative. « Deux de nos trois subsides sont tombés et le troisième n’est garanti que pour cette année. Nous avons malheureusement dû prioriser nos actions« , explique la coordinatrice Aline Dirkx, en préavis jusqu’à décembre. Depuis août 2026, ce blog est donc à l’arrêt.

Pourtant, les autorités belges avaient promis un recensement. Adoptée en 2023, la loi Stop Feminicide devait permettre de collecter ces données et de les publier chaque année. Pour concrétiser cette mesure, un arrêté royal d’exécution devait entrer en vigueur fin 2025.

Ce texte, initié par l’ex secrétaire d’Etat à l’Egalité des genres Sarah Schlitz, était une première en Europe. Il devait permettre de définir juridiquement ce qu’est un féminicide et de caractériser les crimes qui lui sont propres. Cependant, même si la reconnaissance juridique constitue une étape symbolique primordiale dans les démarches judiciaires, elle doit s’accompagner de mesures politiques qui prennent véritablement au sérieux la question des féminicides, notamment avec un recensement mais aussi avec une logique de prévention. En effet, le caractère structurel du patriarcat provoque des dynamiques de domination genrée qui doivent être remises en question hors du cadre judiciaire.

En octobre 2025, le ministre fédéral de l’Egalité des chances, Rob Beenders (Vooruit) promettait des chiffres officiels pour 2026. À ce jour rien n’existe et l’association qui s’en occupait a perdu ses subsides.

La raison? Rob Beenders invoque des « difficultés juridiques et techniques ». Le recensement devait reposer sur la base de données de la police et de la justice. Or l’outil informatique du ministère public n’est pas concu pour mesurer la criminalité sur base de définition criminologique hors du Code Pénal, et le féminicide n’existe pas dans celui-ci. Donc actuellement, aucun recensement n’est possible sans reconnaissance du féminicide dans le Code Pénal. Du côté policier, la banque de données nationale générale (BNG) n’a pas été pensée pour l’enregistrement des victimes à des fins statistiques. Cet argument technique ne tient pas face à la réalité: une association a pu faire ce travail pendant des années, même s’il n’avait pas accès à des statistiques dites « officielles ». Cette absence de recensement révèle plutôt que le droit des femmes n’est pas une priorité pour notre gouvernement.

Un gouvernement hostile aux femmes et aux minorités de genre 

Ce manque de volonté ne concerne pas que les féminicides. Le gouvernement Arizona mène une véritable politique à l’encontre des femmes et des minorités de genre, avec toute une série de mesures qui les précarisent.

La flexibilisation du travail* rendra plus complexe la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, touchant les familles monoparentales, majoritairement dirigées par des femmes. Le gouvernement veut également s’attaquer aux malades de longues durées. Les femmes représentent déjà 60 % des invalidités, un chiffre qui grimpe à 69 % pour les cas de burnout et de dépression. Plutôt que de s’attaquer aux causes structurelles de cette souffrance au travail, les mesures ont pour but de pénaliser les malades et de les accabler individuellement. Les pensions sont également dans le viseur. Les périodes assimilées (chômage, crédit-temps, congés parentaux, maladies) qui comptent pour le calcul de la pension vont être réduites. De nombreuses femmes, ayant dû interrompre leur carrière ou accepter du temps partiel, souvent pour élever des enfants, risquent de voir leur pension drastiquement diminuer. En plus de cela, le gouvernement a décidé de réduire de 25 % le financement d’Unia, l’institution indépendante de lutte contre les discriminations et pour l’égalité des chances en Belgique. Toutes ces mesures, non exhaustives, vont fragiliser économiquement les femmes. Cela pourra les empêcher de quitter un foyer où il y a un conjoint violent par exemple.

Les féminicides sont le résultat concret de la violence structurelle et genrée que subissent les femmes dans une société profondément patriarcale. S’il faudra bien plus que des mesures symboliques ou des promesses juridiques, le manque de chiffres souligne l’échec de nos politiques à tenir leurs promesses et abandonner une partie de la population qu’elle est censée servir.

Tant que le gouvernement continuera à couper les financements des associations de terrain, à affaiblir les protections sociales et à ignorer la réalité structurelle du patriarcat, les stèles comme celle de la place Marie Janson continueront de s’allonger.

Nos pensées vont pour toutes celles qui n’ont pas pu être protégées, pour toutes celles qui n’osent pas parler ou que l’on refuse d’entendre.