
Gloria avait 24 ans. Aide-soignante dans un home et indépendante dans la pose de faux cils, elle a été tuée dans la nuit du 5 mars. Son ex-compagnon, qui n’acceptait pas la rupture, lui a tiré une balle dans la tête pendant son sommeil avant de se rendre à la police. Ce samedi 11 avril, environ 200 personnes se sont rassemblées pour rendre femmage* à Gloria, dans la commune de Schaerbeek à Bruxelles.
Une relation abusive
Selon ses proches, Gloria avait déjà subi des violences de la part de son ex-compagnon, et avait porté plainte après des menaces de mort. Depuis le décès de sa fille, Pascal Croteux repense à ce long message de 2022 et à la première fois que Gloria se confiait sur les violences qu’elle subissaient.
« […] J’ai tellement honte et je suis désolée de venir comme ça avec un problème, mais t’es quand même mon père […] Voilà, je tenais à m’excuser et te demander si possible de m’aider, s’il te plaît. Il a déjà donné mon adresse à des filles pour me frapper, je ne sors plus de chez moi, j’ai maigri… » Message de Gloria à son père en 2022.
Il avait rencontré A. deux ans plus tôt, un boulot stable, sérieux.
« C’était une relation en dents de scie. En tant que parents, on ne sait pas toujours comment ça se passe dans la relation de ses enfants. Je ne lui posais pas de questions, parce que bon… c’est son jardin privé. »
En 2023, lors d’un séjour chez son père, Gloria lui confie qu’ils se sont disputés et séparés. Mais un matin vers 7h, elle disparait.
« Quelque temps plus tard, elle m’appelle, elle me dit qu’elle est en voiture avec lui, dans un bois, qu’il ne veut pas la laisser partir. Je lui demande de me le passer, elle dit qu’il ne veut pas. Je lui dis de mettre en haut-parleur. » Son père lui ordonne de ramener sa fille. Elle finit par s’échapper et va à l’hôpital une blessure à l’épaule.
« Ce jour-là, j’ai dit, c’est fini. Je suis descendu dans le quartier du garçon, j’ai été le trouver. » Il est alors convaincu que l’histoire est terminée.
Trois mois avant sa mort, Gloria glisse à son père qu’elle revoit A. qu’ils ne sont pas ensemble mais qu’il a changé. De crainte de la braquer, il ne dit rien et se rassure en se disant qu’ils ne sont pas ensemble.
Elle est tuée le 5 mars mais sa famille ne l’apprendra que cinq jours plus tard : la police n’a pas prévenu la famille. Il faudra que la petite soeur, inquiète, aille sur place car sans nouvelle. Une voisine lui conseille alors de contacter la police car « il s’est passé quelque chose ».
Pourquoi la police n’a-t-elle pas prévenu les proches? La famille s’est constituée partie civile et espère que le dossier pourra l’aider à répondre à ses questions.
En moyenne, il faut 7 tentatives de ruptures pour réellement quitter une relation abusive. Comme dans de nombreux cas de féminicides et de violences faites aux femmes, les signaux d’alerte étaient présents. Ces crimes sont rarement imprévisibles. Avant d’être tuées, de nombreuses femmes alertent, portent plainte, subissent harcèlement et violences.
Comment expliquer que ces meurtres, pourtant annoncés, ne soient pas empêchés ? Comment se fait-il que si peu d’attention politique soit accordée aux meurtres de femmes* parce qu’elles sont femmes ? C’est notamment cette interrogation qui traversait la marche blanche organisée ce samedi. Et pourquoi tant de féminicides surviennent-ils au moment où une femme tente de partir ? Qu’est-ce que cela dit d’une culture où la rupture est perçue par certains hommes comme une perte de contrôle, de possession ? Son père explique:
« »Si je ne t’ai pas, personne ne t’aura.” C’est simplement ça en fait.«
Une marche blanche, entre deuil et colère
Ce samedi 11 avril, à 14h, une foule s’est rassemblée à Schaerbeek, devant l’immeuble où vivait Gloria. Sur la façade, un portrait en noir et blanc de la jeune femme, entouré de fleurs blanches.
Réuni·es devant son appartement, les participant·es ont exprimé leur émotion, entre tristesse et incompréhension. Le père de Gloria, Pascal, a pris la parole pour remercier les personnes présentes. Il a rappelé que cette marche ne concernait pas uniquement sa fille, mais toutes les victimes de féminicides.
“Je veux que sa mort change quelque chose. Pour ma fille, c’est trop tard. Pour d’autres, pas encore.”
Des proches de Gloria étaient également présent·es, aux côtés de militantes féministes. Parmi elles, des membres du collectif 8 mars, représenté·es notamment par Malika Roelants, ainsi que Maïté Meeus, fondatrice du mouvement Balance ton bar. Lors des prises de parole finales, elles ont insisté sur les défaillances institutionnelles face aux violences faites aux femmes.
« Cela fait huit ans que l’on demande une prise en charge de l’État au niveau des statistiques. » Maïté Meeus
« Il n’y a aucun budget attribué à la réduction des féminicides par le gouvernement. » Malika Roelants
Sortir les féminicides des faits divers
Le cas de Gloria est loin d’être isolé. Pourtant, en Belgique, il reste difficile de mesurer précisément l’ampleur du phénomène. À ce jour, il n’existe toujours pas de statistiques officielles sur le genre des victimes d’homicides volontaires.
Face à ce manque, des collectifs citoyens prennent le relais. Ils recensent les féminicides à partir d’articles de presse, francophones et néerlandophones. Mais ce travail reste partiel : il dépend de ce qui est médiatisé, de ce qui est nommé, de ce qui est reconnu comme un féminicide par les institutions judiciaires. Certains crimes passent ainsi sous les radars.
Le collectif Stop Féminicide recense au moins 27 féminicides en 2025 et au moins 4 depuis début 2026.
Dans la majorité des cas de féminicides, l’auteur est un partenaire ou un ex-partenaire : mari, conjoint, petit ami. Ces meurtres s’inscrivent dans un contexte de domination, encore profondément ancré dans nos sociétés.
Parler de féminicide, ce n’est donc pas simplement qualifier un meurtre. C’est reconnaître un phénomène structurel. En effet, ces crimes s’inscrivent dans un continuum de violences : menaces, harcèlement, violences psychologiques, physiques ou sexuelles, déséquilibres économiques et emprise. Réduire les féminicides à des « faits divers », c’est invisibiliser le système du patriarcat. Les nommer, au contraire, permet de les politiser et donc de travailler à la racine du problème.
Soutenir les femmes qui veulent partir
Prévenir les féminicides, c’est aussi permettre aux femmes de quitter des situations dangereuses. « Tu n’as qu’à partir. » Cette phrase, encore trop souvent entendue, repose sur une vision déconnectée de la réalité, car quitter une relation violente n’est pas d’un choix facile. Les victimes peuvent être sous emprise psychologique, fragilisées par des années de violences, ou encore dépendantes économiquement. Partir, c’est risquer de se retrouver sans logement, sans ressources, parfois avec des enfants à charge.
Face à cette réalité, certaines associations, comme Vie Féminine, plaident pour la mise en place d’un « pack nouveau départ ». Ce dispositif prévoirait un accompagnement psychologique, ainsi qu’un suivi sociojuridique pour aider les victimes dans leurs démarches administratives et judiciaires. Une mesure qui fait aujourd’hui consensus sur le plan politique, mais qui, à ce jour, n’a toujours pas été concrétisée. À cela s’ajouterait également la nécessité de penser des mesures politiques pour l’émancipation économique plus large des femmes et minorités de genre. Plusieurs politiques menées par les gouvernements en place vont appauvrir les femmes et rendre les victimes encore plus dépendantes économiquement de leur partenaire.Pour ne pas avoir l’impression de devoir s’accrocher à un partenaire pour subvenir à leurs besoins, les femmes doivent pouvoir sortir de la précarité dont elles sont pourtant encore aujourd’hui les premières à faire les frais.
Dans le même temps, les structures d’hébergement d’urgence sont saturées. Notamment à Bruxelles, il arrive régulièrement que des femmes victimes de violences, parfois accompagnées de leurs enfants, ne trouvent pas de place. Des professionnel·les de terrain témoignent des difficultés quotidiennes pour mettre les victimes à l’abri. Virginie Mantez, coordinatrice du service d’aide aux victimes Le Déclic, à Thuin, confirme :
« Parfois, je passe une journée entière à appeler pour trouver un endroit où la victime peut se réfugier. Ça nous arrive d’être coincés. Alors, on bricole. La dernière fois, c’est une bénévole qui a accueilli quelqu’un chez elle. »
Mais franchir le pas de quitter une relation n’est que la première étape d’un véritable parcours de la combattante. Quitter un partenaire violent ne met pas fin aux violences. Au contraire, elles peuvent s’intensifier : une majorité des féminicides conjugaux sont commis dans un contexte de rupture.
S’organiser collectivement, reprendre du pouvoir
Face aux défaillances institutionnelles, des collectives féministes portent une autre réponse : celle de l’autodéfense féministe. Souvent sous forme de stages, développés depuis les années 1970 par des militantes, qui travaillent d’abord l’autodéfense mentale et verbale, la capacité à nommer ses limites, à repérer les signaux d’alerte, à briser l’isolement, partout dans le monde. En effet, l’isolement est précisément l’un des mécanismes centraux de l’emprise. Une femme sous emprise ne « choisit » pas de rester, elle est coupée de ses ressources, de ses allié·es, de sa propre perception de la réalité. C’est sur ce terrain que travaille l’autodéfense féministe, à apprendre à se mettre en sécurité, par-delà les exigences portées auprès des institutions : des statistiques concernant ces crimes et du budget pour les prévenir ou pour accompagner les femmes qui dénoncent des signaux d’alerte.
En Belgique, cette approche se concrétise notamment à travers des initiatives comme l’ASBL Garance, qui lutte contre les violences de genre via la prévention primaire, c’est-à-dire en agissant en amont pour empêcher que ces violences ne surviennent. Elle propose notamment des stages de défense verbale et d’autodéfense féministe, centrés sur le renforcement des capacités individuelles et collectives.
Dans un autre registre, le club de boxe bruxellois « Nemesis Fight Club » développe des espaces féministes et populaires, ouverts aux femmes et aux minorités de genre. À travers la pratique de la boxe et de l’autodéfense, ces groupes visent à déconstruire les normes patriarcales qui banalisent les violences, tout en permettant de se réapproprier son corps et sa capacité d’agir. S’octroyer le droit de se défendre, contrer le sentiment d’impuissance, acquérir des outils face aux violences verbales et physiques : autant de leviers pour transformer une expérience subie en pouvoir d’action.
Cependant, il est essentiel de rappeler que ces démarches ne sont ni accessibles à toutes, ni une injonction à “bien réagir” : les contraintes matérielles, psychologiques ou sociales peuvent en limiter l’accès, et la responsabilité des violences ne repose jamais sur celles qui les subissent.
Rendre femmage à Gloria, ce n’est pas seulement se souvenir, c’est refuser que sa mort soit une de plus. C’est affirmer que ces violences ne sont ni accidentelles, ni inévitables mais qu’elles relèvent de choix politiques, de système de domination qui continue de perdurer.
Toutes nos pensées vont aux proches de Gloria et de toutes les victimes de féminicides et de violences sexistes.

