- Une séquence politique instrumentalisée au service d’idéaux réactionnaires :
- Plus de policiers, toujours plus de policiers
- Les quartiers sous surveillance permanente :
- Qui sont les quartiers ciblés ?
- Un bouc émissaire commode
- Des exemples concrets montrant que la répression policière ne permet pas d’apaiser les tensions :
- La précarisation de la société par notre gouvernement mène à cette crise
L’information n’a sans doute échappé à personne, les fusillades liées au trafic de drogue se sont multipliées ces dernières semaines à Bruxelles. En réponse, les pouvoirs régionaux et fédéraux, en concertation avec les bourgmestres, ont mis en place différentes mesures afin de contrer l’augmentation de la violence liée au trafic.
Le scénario souvent le même : une fusillade éclate, l’indignation médiatique s’emballe, les responsables politiques se succèdent au micro pour promettre fermeté et moyens supplémentaires, notamment pour la police, et le cycle recommence quelques semaines plus tard. Cette répétition devrait, à elle seule, alerter : quand une politique produit inlassablement les mêmes échecs, il devient difficile d’y voir autre chose qu’un choix idéologique plutôt que stratégique.
Bien que cette situation soit complexe et relève de différentes échelles, du narcotrafic au simple dealer de rue, tout en touchant directement les habitant·es de certains quartiers, l’augmentation des moyens policiers mérite un regard critique. Loin de répondre aux enjeux du trafic de drogue, elle s’apparente, dans certains cas, à une véritable mise en siège des quartiers populaires concernés. Cette réponse politique se veut spectaculaire, calibrée pour rassurer une opinion publique inquiète, bien plus que pour s’attaquer aux causes réelles du phénomène.
La séquence actuelle de fusillades en lien avec le trafic de drogue a débuté le vendredi 21 août, lorsque deux individus ont tirés sur le commissariat Démosthène à Anderlecht. Ensuite 5 fusillades ont eu lieu entre le samedi 22 août et le mardi 25 août, principalement dans la commune de Saint-Gilles. Celles-ci ont été traumatisantes pour les personnes qui se trouvaient à proximité et les habitant.es des quartiers concernés.
Une séquence politique instrumentalisée au service d’idéaux réactionnaires :
Très vite, ces incidents ont fait réagir le monde politique belge, menant ainsi les différents bourgmestres, ministres ou encore chefs de corps de zone de police à se renvoyer la balle sur leurs responsabilités en lien avec cette séquence de fusillades. Les déclarations dans la presse successives ont cependant menées à un consensus sur un point, qu’importe le bord politique : l’augmentation des moyens policiers et répressifs serait la clé pour garantir la sécurité des citoyens contre la criminalité occasionnée par le trafic de drogue.
« Il faut, ce qu’on appelle dans le langage policier, noyer le terrain avec du bleu et avec du noir » Bernard Quintin
Au-delà des prises de position des responsables politiques, cette séquence a également donné du grain à moudre à la droite et à l’extrême droite, tant francophones que néerlandophones. Celles-ci ont profité de ces fusillades pour renforcer des discours racistes et sécuritaires, en assimilant les quartiers touchés à des espaces de criminalité généralisée et leurs habitant·es à une menace. Plutôt que de s’attaquer aux réseaux, aux logiques économiques du narcotrafic et aux inégalités qui traversent Bruxelles, ces discours légitiment une surveillance accrue, des contrôles ciblés et une criminalisation toujours plus forte des populations déjà marginalisées.
C’est par exemple le cas du ministre président de la Région Bruxelles capitale, Boris Dilliès (MR), qui déclarait notamment que la surveillance des « quartiers les plus sensibles » en permanence par des drones de police serait une solution crédible.
Plus de policiers, toujours plus de policiers
Pour contrer les fusillades, le Conseil régional de sécurité a présenté mercredi 26 août une série de mesure pour « contenir les effets du narcotrafic à Bruxelles ».
Ce conseil a permis l’envoi de 40 policiers fédéraux en Région de Bruxelles capitale ainsi que le déploiement de 20 caméras mobiles dans des quartiers jugés comme sensibles. Boris Dilliès a également déclaré que la mise en place de couvre-feu dans certains quartiers était une éventualité. Une mesure qui, en pratique, punit collectivement l’ensemble des habitant·es d’un quartier, et qui n’a jamais fait la preuve de son efficacité contre des réseaux de trafic de drogue structurés.
« On est clairement dans une guerre de territoire » Bernard Quintin
A ces moyens supplémentaires s’ajoute le renforcement de de brigades de police de différentes zones de police bruxelloises en soutien à la zone « Bruxelles-midi ».
Cette présence renforcée ne se limite pas à l’arrivée de nouveaux effectifs, elle se traduit aussi par une occupation toujours plus visible de l’espace public par les brigades policières déjà présentes, transformant les quartiers concernés en territoires placés sous surveillance permanente.
Cette logique s’est encore illustrée le 28 août dernier, lorsqu’une « vaste opération anti-drogue » a mobilisé pas moins de 550 policiers et militaires dans différentes stations bruxelloises, un déploiement qui illustre bien la fuite en avant sécuritaire à l’œuvre : plus de policiers, plus de contrôles, plus de caméras, mais toujours la même absence de remise en question du modèle lui-même. On ne compte plus les vagues d’opérations « exceptionnelles » qui, année après année, redeviennent la norme sans jamais endiguer réellemment le problème ni permettre la sécurité des habitant.es de ces quartiers.
Les quartiers sous surveillance permanente :
L’augmentation de la présence policière dans les quartiers concernés ne permet pas uniquement de répondre aux fusillades, elle participe également à l’installation d’un climat de tension permanente. En renforçant la présence policière et militaire, la vidéosurveillance et en démultipliant les contrôles, les habitant·es de ces quartiers deviennent doublement victimes de cette situation. Ils et elles sont à la fois les premières victimes des fusillades, mais aussi de la tension produite par ces formes de mise en siège policière, qui augmentent inévitablement le risque de contrôles au faciès et de violence policière sur des populations qui très souvent ne se sentent pas en sécurité quand elles sont au contact direct de la police.
Plus largement, ces politiques répressives ciblent de manière disproportionnée des populations déjà vulnérables et des minorités, ce qui participe à la criminalisation de certaines communautés et renforce les discriminations. La couverture médiatique et politique des fusillades bruxelloises, qui insiste sur la « guerre des gangs » et la « montée de la violence urbaine », n interroge pas le rôle des politiques d’abandon, du désinvestissement chronique dans l’éducation et les infrastructures publiques, ou de la précarisation croissante des jeunes de ces quartiers, autant de facteurs qui rendent le trafic de drogue attractif.
Qui sont les quartiers ciblés ?
Pour illustrer ce phénomène de contrôle politique et policier sur différents quartiers populaires Bruxellois, il est intéressant d’observer la répartition du niveau de revenus en fonction de la localisation des zones privilégiées par les forces de l’ordre dans la lutte contre le trafic de drogue.

Au moment où cette cartographie a été produite, les forces de police bruxelloises mettaient en avant 17 « hotspots prioritaires », ou, 17 quartiers privilégiés dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue.
Cette cartographie dont la teinte de couleur « jaune » augmente à mesure que le niveau de revenu annuel diminue, est particulièrement parlante : l’ensemble des quartiers concernés par ces mesures policières possèdent les niveaux de revenus les plus faibles de la Région Bruxelles capitale. Aucun hotspot prioritaire dans les quartiers les plus aisés de la capitale, alors même que la consommation de cocaïne, par exemple, y est loin d’être absente.
Un bouc émissaire commode
Un autre ressort, récurrent, structure le discours politique autour de cette crise : le lien systématiquement établi entre immigration, en particulier « irrégulière », et trafic de drogue. Le procureur du Roi de Bruxelles, Julien Moinil, a par exemple attribué une partie du problème au fait que des personnes en situation irrégulière arrêtées pour trafic soient ensuite relâchées par l’Office des étrangers, y voyant la preuve que les réseaux criminels disposeraient ainsi d’une « main-d’œuvre gigantesque« . Le bourgmestre de Saint-Gilles, Jean Spinette (PS), a de son côté explicitement mis en cause la politique fédérale d’accueil des migrants dans ses prises de parole publiques. Plusieurs médias, dont certains ouvertement classés à l’extrême droite, ont même titré directement sur des « fusillades liées aux migrants ».
Cet argumentaire confond d’abord, deux catégories : le statut administratif d’une personne (avoir ou non un titre de séjour) et son implication, réelle ou supposée, dans un trafic. Que des personnes sans papiers se retrouvent surreprésentées dans les mailles les plus visibles et les plus exposées du trafic, n’a rien d’étonnant : ce sont les populations les plus précarisées, les plus exclues du marché du travail légal et les plus vulnérables à l’exploitation par des réseaux organisés qui occupent ces postes à haut risque et à faible profit.
Présenter cette surreprésentation comme la cause du trafic, plutôt que comme l’un de ses symptômes, revient à inverser la relation de causalité : ce n’est pas l’immigration qui produit le narcotrafic, c’est l’absence de statut légal, de droit au travail et de perspectives d’insertion qui rend certaines personnes plus disponibles pour occuper les échelons les plus exposés d’une économie criminelle qui, elle, préexiste largement à toute question migratoire.
Cet amalgame n’est du reste pas nouveau : il reprend une mécanique bien identifiée par la recherche sur les politiques de drogues, qui montre que les discours prohibitionnistes ont historiquement ciblé de façon disproportionnée des minorités et des populations déjà marginalisées, participant ainsi à la fois à leur criminalisation et au renforcement des discriminations à leur égard
Des exemples concrets montrant que la répression policière ne permet pas d’apaiser les tensions :
Cette instrumentalisation politique n’est pas propre à la Belgique. En France, le parallèle avec le plan « Place nette XXL » lancé dans les Bouches-du-Rhône, autour de Marseille, est particulièrement éclairant. Présenté comme une opération de « reconquête » des « quartiers de la drogue », il s’est traduit par des centaines d’arrestations et de saisies dans des cités comme la Castellane.
Pourtant, plusieurs habitant·es et élu·es locaux ont dénoncé une opération qui aurait fait plus de morts que le trafic lui-même, sans jamais parvenir à démanteler durablement les réseaux. Ce schéma se répète décennie après décennie à Marseille : des plans toujours plus violents et plus sécuritaires s’enchaînent, sans qu’aucun ne parvienne à résoudre les problématiques liées à la drogue.
Si la méthode échouait une fois, on pourrait y voir un accident de parcours. Qu’elle échoue inlassablement, plan après plan, gouvernement après gouvernement, relève d’autre chose : une politique qui n’est plus évaluée à l’aune de son efficacité, mais de sa seule visibilité médiatique.
Le constat vaut également pour la Belgique : la N-VA, très vocale sur le sujet ces dernières semaines, dirige la ville d’Anvers, l’un des points d’entrée majeurs de la cocaïne en Europe via son port, et depuis de nombreuses années, sans qu’aucune des mesures répressives mises en place n’ait réussi à enrayer le trafic.
Les mêmes partis qui, dans l’opposition ou depuis d’autres majorités, exigent toujours plus de fermeté, sont précisément ceux qui, là où ils exercent le pouvoir depuis le plus longtemps, n’ont rien pu, ou rien voulu, changer structurellement. La rhétorique sécuritaire semble ainsi moins destinée à résoudre le problème qu’à occuper le terrain politique.
La précarisation de la société par notre gouvernement mène à cette crise
Mise bout à bout, cette séquence dessine moins une politique de sécurité qu’un mécanisme qui s’auto-alimente. La progression continue de la violence liée au trafic, malgré des années d’intensification des moyens policiers, devrait suffire à elle seule à interroger sérieusement l’efficacité du tout-répressif. Elle sert au contraire, systématiquement, à justifier encore davantage de répression. C’est là tout le paradoxe d’une politique qui ne se corrige jamais : chaque échec devient l’argument pour redoubler d’efforts dans la même direction, plutôt que le signal qu’il faudrait en changer.
En parallèlle à cet investissement massif dans la machine répressive, le pouvoir régional bruxellois a décidé de supprimer les subsides d’aux moins 14 associations de prévention de risques liés à la consommation de drogue. C’est le cas de Modus Vivendi par exemple, qui a appris en juillet dernier que les services de drug checking et la centrale régionale d’achat de matériel stérile seraient supprimés dès janvier 2027.
« On ne peut pas prétendre améliorer la sécurité publique tout en supprimant les dispositifs qui permettent de prévenir les overdoses, les contaminations et les risques sanitaires. Cette décision est incompréhensible . » Catherine Van Huyck
Ce mécanisme ne fonctionne que parce qu’il s’accompagne, à chaque étape, d’un même tour de passe-passe : le déplacement de la responsabilité. Un déplacement vers les habitant·es des quartiers populaires, sommé·es d’accepter drones, couvre-feux et contrôles au faciès en échange d’une sécurité qui, année après année, ne vient jamais.
Un déplacement vers les personnes migrantes ou sans papiers, érigées en coupables d’un phénomène économique et social qui les précède largement.
Un déplacement, enfin, vers la « fermeté » comme horizon indépassable, qui dispense les responsables politiques d’avoir à rendre des comptes sur ce qu’ils n’ont, eux, jamais mis en œuvre : des moyens judiciaires à la hauteur, un investissement réel dans l’éducation et l’insertion des quartiers concernés, ou simplement l’examen honnête de ce que la recherche documente depuis des décennies sur l’inefficacité du tout-répressif. Ce sont des choix politiques, mis en place depuis des années, par des gouvernements successifs de tous bords qui cachent une soif de contrôle politique et policier sur certains quartiers bruxellois.

