Depuis de nombreuses années, la Pride organisée par la Ville de Bruxelles est critiquée par une partie du mouvement LGBTQIA+, qui dénonce sa transformation progressive en vitrine institutionnelle au service des entreprises et des partis politiques, accusés de pinkwahsing*.

Née des émeutes de Stonewall en 1969, déclenchées après une descente de police dans un bar fréquenté par des personnes LGBTQIA+ à New York, la Pride était à l’origine un mouvement de résistance face aux violences policières, aux discriminations et à l’exclusion sociale. Plus de 50 ans plus tard, une partie du mouvement estime que cet héritage a été largement vidé de sa substance politique.

En réaction à cette dépolitisation a lieu la Pride Radicale, ce 28 juin à 14h, organisée par le collectif Queer Antifasciste. Le cortège partira de l’Albertine pour rejoindre le Crazy Circle, bar lesbien, queer et féministe situé rue du Prince Royal.

A l’occasion de cette Pride Radicale, revenons sur la Brussels Pride du 16 mai, marquée par du pinkwashing, un partenariat génocidaire, la présence de partis politiques de droite et la répression de militant·es antifascistes.

Amazon et son projet génocidaire en partenaire

Parmi les partenaires de la Brussels Pride, figurait cette année Amazon, alors que l’entreprise participe au génocide du peuple palestinien mené par Israël.

En 2021, Amazon et Google ont signé avec l’État israélien le contrat Nimbus, un projet d’une valeur estimée à plus d’un milliard de dollars visant à fournir des infrastructures cloud et des outils d’intelligence artificielle aux institutions israéliennes. Ces technologies participent au système de surveillance de la population palestinienne et soutiennent les opérations militaires israéliennes à Gaza.

Les infrastructures cloud permettent notamment le traitement massif de données issues de la reconnaissance faciale, des drones, des communications interceptées et de l’imagerie satellitaire. Cette utilisation de systèmes d’intelligence artificielle permet d’établir des listes de cibles lors des opérations militaires. Amazon ne se contente pas de vendre de l’espace de stockage, elle fournit la puissance de calcul et les outils d’IA qui rendent ces massacres de masse « efficaces ». L’association avec un partenaire complice d’un projet génocidaire pour une journée qui, historiquement, se voulait être le lieu de contestation sociale contre différentes injustices, a été vivement critiquée, notamment dans un communiqué du Front Q, un collectif anarcho-queer.

Violences lors de la Pride

Lors de la Brussels Pride de nombreuses violences et intimidations policières ont eu lieu, cette année, mais aussi les années précédentes. Un important dispositif policier était déployé autour des chars de la NV-A et du MR.

29 militant·es ont été arrêté·es par la police. Une trentaine de militant·es antifascistes ont brièvement bloqué le char de la N-VA à hauteur du Bozar. Iels dénoncaient notamment l’abstention d’un récent vote au Parlement européen sur l’interdiction des thérapies de conversion*. La police les a nassé·es avant de les arrêter.

Des tensions ont également eu lieu au niveau du char écolo où la police a demandé à des militant.es de retirer des pancartes, telles que « le mr fait du pinkwashing » avant de finalement nasser cette partie du cortège.

Alors que les autorités justifient leur présence massive au nom de la sécurité des personnes LGBTQI+, ce sont principalement les militant·es qui font l’objet d’interventions policières.

Dans le même temps, plusieurs incidents graves ont été signalés durant l’événement. Des individus ont effectué des saluts nazis devant des participant·es à la Pride. Quelques heures plus tard, les artistes queer Diva Beirut, Sherine Falasteen et la DJ transgenre Anira Orlando ont été agressé·es par un groupe d’adolescents à proximité de leur lieu de performance.

Le pinkwashing du MR, de la N-VA et de l’Arizona

Si depuis plusieurs années les militant.es s’opposent à la venue de ces partis politiques, c’est pour dénoncer l’usage stratégique des droits LGBTQI+ destiné à améliorer leur image publique, sans remise en question de politiques jugées discriminatoires envers des groupes minorisés et de réelles avancées pour leurs droits.

« La Brussels Pride ne sert qu’à donner un semblant d’intérêt aux Rainbow Cops, à enrichir la Ville de Bruxelles, et à servir une droite raciste, transphobe, putophobe, classiste, oppressive ainsi que celle d’une gauche faussement progressiste. » Collectif Queer Antifa

Le MR accueille des militants du parti d’extrême-droite “Chez Nous” dans ses rangs, sous l’impulsion de Georges-Louis Bouchez. Récemment, GLouB exprimait le désir de s’intégrer au groupe des Conservateurs et Réformistes Européens (CRE), aux côtés de Giorgia Meloni qui mène une politique contre les droits familiaux des lesbiennes et de leurs enfants. Ce parti a par ailleurs voté en majorité contre l’interdiction des thérapies de conversion pour les partis LGBTQIA+, soit un vote pour la torture des personnes queers. La N-VA est quant à elle déjà membre des CRE.

De plus ces 2 partis font partie de la coalition Arizona avec Les Engagés, Vooruit et le CD&V. Cette coalition tente d’afficher un vernis progressiste, mais dans les faits, les droits défendus sont ceux d’une minorité privilégiée : les personnes blanches, belges, cisgenres, de classe moyenne ou supérieure. Pendant ce temps, les autres personnes LGBTQIA+, racisées, trans, non-binaires, migrantes, précaires, restent en marge. Invisibilisées, ou pire, directement ciblées. L’accord Arizona est particulièrement violent pour les personnes sans papiers. Aucune mesure spécifique ne concerne les personnes LGBTQI+ en situation de demande d’asile et leurs besoins, alors qu’elles sont particulièrement exposées aux violences, même dans leur parcours administratif, de demande de statut de réfugié·es. La Belgique a déjà été critiquée pour ses procédures d’asile, qui ne prennent pas toujours en compte les besoins spécifiques des personnes réfugiées LGBTQIA+.

L’accord Arizona aggrave leur situation : suppression des Initiatives Locales d’Accueil, ces logements individuels ou semi-individuels mis à disposition par les CPAS, entraîne une perte importante de places pour l’hébergement de personnes vulnérables, parmi lesquelles des enfants, des femmes, mais aussi des personnes LGBTQIA+, réforme des allocations sociales repoussant l’accès à l’aide de cinq ans pour les primo-arrivant·es, etc. Autant de mesures qui précarisent les plus vulnérables. Or, beaucoup fuient leur pays en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. En Belgique, la reconnaissance du statut de réfugié repose sur des auditions longues et intrusives, où la « crédibilité » du récit est jugée selon des critères stéréotypés. Les chances d’être reconnu·e comme réfugié·e dépendent encore trop souvent de la maîtrise du français, du niveau d’éducation et de la conformité aux normes occidentales de l’homosexualité, niant la diversité des vécus et des identités.

Au niveau des droits des personnes trans, l’intention du gouvernement de réévaluer scientifiquement l’utilisation des bloqueurs hormonaux chez les adolescent·es trans suscite l’inquiétude : les associations rappellent que ces jeunes ont besoin d’un accès rapide à des soins adaptés pour préserver leur santé mentale, et non d’un nouveau délai bureaucratique.

La question des moyens financiers alloués à la lutte contre les discriminations alourdit encore le bilan. Unia, l’institution interfédérale pour l’égalité, a vu son budget amputé de 25 %, dès l’entrée en vigueur de l’accord de l’Arizona, ce qui affaiblit les mécanismes de protection des personnes LGBTQI+. Dans le même temps, Unia et l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IEFH) tirent la sonnette d’alarme sur l’aggravation des violences envers les personnes LGBTQIA+ : en 2024, sur 136 dossiers liés à l’orientation sexuelle, plus d’un tiers concernait des agressions physiques ou du harcèlement grave.

Pinkwashing et agenda nationaliste

Derrière les drapeaux arc-en-ciel et les discours inclusifs se cache une défense sélective des droits, qui bénéficie avant tout aux personnes les plus intégrées socialement, tout en laissant de côté les personnes migrantes, racisées, trans, précaires ou sans papiers.

La présence d’une entreprise impliquée dans le génocide en Palestine, l’accueil réservé à des partis dont les positions menacent les droits de nombreuses personnes LGBTQIA+, ou encore les interventions policières visant celles et ceux qui contestaient cette récupération illustrent les contradictions profondes d’une Pride institutionnalisée.

Certains partis se disent engagés pour les droits LGBTQI+, mais cet engagement reste souvent partiel. Il profite surtout à une minorité plus « acceptable », souvent des hommes gays, blancs, cisgenres, issus des classes moyennes, tandis que d’autres, plus marginalisé·es, voient leurs droits reculer. La défense de cette minorité mieux acceptée par la classe politique dominante sert par ailleurs régulièrement un discours discriminatoire envers d’autres minorités : les personnes migrantes, non-blanches, musulmanes, etc. Ce discours vient ensuite justifier des politiques nationalistes et racistes, sous couvert de modernité.

Or défendre les droits des personnes LGBTQI+ c’est défendre les droits de toutes les personnes LGBTQI+. Les droits des personnes ne peuvent être défendus partiellement, selon des agendas électoraux, ni servir de paravent à d’autres formes de discriminations.

« Comment une Pride peut-le prétendre être revendicative tout en gardant le silence face à un gouvernement qui chaque jour détruit davantage le monde associatif, l’éducation, l’hôpital public, les acquis sociaux et tapent toujours plus sur les plus vulnérables? Comment peut-elle se dire solidaire sans réagir face à la montée du fascisme au sein meme de la Belgique et de la complicité de nos gouvernements dans les génocides en Palestine, au Congo, au Soudan, au Liban, au Yemen et en Iran? » Collectif Queer Antifa

Face à cette institutionnalisation de la Pride, le collectif Queer Antifasciste appelle à renouer avec les racines contestataires du mouvement, ce 28 juin à 14h au départ de la place de l’Albertine.