Définancer la recherche à Bruxelles et faire taire les contre-pouvoirs
Depuis février 2026, le Région de Bruxelles-Capitale a un gouvernement. Après 613 jours sans gouvernement, la majorité s’est enfin accordée : MR, PS, Engagés, Groen, Vooruit, Anders – ex-OpenVLD – et CD&V prennent désormais des décisions politiques quant à l’avenir de Bruxelles.
Ces décisions ne sont pas sans conséquences, en particulier pour ce qui est de la répartition de financements. De nombreux secteurs sont touchés, et ce depuis plusieurs mois : la culture, l’associatif, le non-marchand au sens large, certains postes de soins de santé, etc.
L’un des secteurs moins visibilisé jusqu’ici, mais également touché est la recherche : la majorité MR-PS-Engagés diminue drastiquement les financements alloués à la recherche en sciences sociales et aux études sur des questions sociales et environnementales.
MOINS D’ARGENT, MOINS DE SAVOIRS
Concrètement, les coupes budgétaires dont il est question portent sur ce qui relève de la recherche scientifique, en particulier pour ce qui est des sciences sociales. A Bruxelles, un acteur important de la recherche, Innoviris* suspend tous ses financements jusqu’en 2027. Sans argent pour les financer, les savoirs et leur enseignement sont menacés, au sein des universités et des centres de recherche.
Comment espérer prendre de bonnes décisions politiques pour la Région si l’on ne finance plus l’étude des enjeux qui la composent ? Définancer la recherche, en particulier en sciences sociales, c’est se priver de savoirs précieux pour comprendre les enjeux de société qui traversent une ville ou une région : mobilité, logement, transition énergétique, inégalités sociales, question de genre, mais ce qui touche à l’environnement : inondations, répartition et usages des espaces verts, etc.
« Ce sont des dynamiques de recherche entières qui se trouvent brutalement interrompues, des collectifs scientifiques fragilisés, et surtout, des trajectoires professionnelles qui sont suspendues. Pour de nombreux chercheurs (doctorants, postdoctorants, académiques), ces décisions ne constituent pas un aléa conjoncturel, mais un point de bascule qui met entre parenthèses des années d’investissement, de spécialisation et de construction de projets, sans garantie de reprise. » – Carte Blanche de chercheur·euses et professeur·euses
Cette tendance à définancer des formes de recherches s’observait déjà avec l’annonce de la fin de subsides pour des acteurs comme Inter-Environnement Bruxelles (IEB). Depuis plus de 50 ans, IEB lutte en grande partie pour le droit au logement et dénonce les inégalités sociales et environnementales. Le gouvernement régional actuel a annoncé vouloir mettre fin aux financements d’IEB et du Bral (équivalent néerlandophone).
Désormais, on observe une tendance similaire dans des universités et centres de recherches. À l’Université Libre de Bruxelles (ULB), à l’IGEAT*, un département largement orienté vers l’étude de la ville, la moitié des chercheur·euses risquent d’être licencié·es, faute de moyens pour renouveler ou poursuivre leurs contrats de recherche.
« Au-delà des menaces qui pèsent sur l’emploi des chercheuses et chercheurs, c’est une question de fond qui se pose : quelle place le gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale entend-il encore accorder à la re- cherche publique et à l’expertise indépendante ? […] les entreprises privées de consultance n’ont pas nécessairement accumulé la même expertise que l’université sur les enjeux bruxellois, et ne disposent pas de la même indépendance scientifique » – Jean-Michel Decroly, professeur à l’IGEAT (ULB)
Des licenciements d’ampleur comme ceux qui sont craints à l’ULB menacent également d’autres universités et centres de recherche, ce qui ferait perdre des savoirs considérables au sein de ces organismes, avec des expertises de longue durée.
« Certain·es chercheuses et chercheurs menacé·es sont présent·es dans le service depuis 15, 20 voire 30 ans. Leurs licenciements représenteraient une perte de savoirs et de compétences qui seraient impossibles à reconstituer. » – Jean-Michel Decroly
C’est la production de savoirs indépendante qui est en jeu.
En parallèlle, à d’autres niveaux de pouvoirs circulent des discours également en défaveur de la recherche en sciences sociales. Récemment, lors d’une conférence sur « La liberté académique sous pression » au centre Jean Gol*, la ministre Glatigny a suggéré qu’on accordait trop d’importance aux études de genre au sein des sphères académiques et que les recherches sur le sujet seraient surreprésentées. Cependant, les acteurs de ce type de recherches constatent tout le contraire : il est très difficile de financer des recherches sur le sujet et les travaux qui parviennent à voir le jour sont souvent le résultat de travail sous-financé.
« Crise du logement, réchauffement climatique, mobilité, inégalités sociales, transition énergétique : les défis qui attendent Bruxelles sont nombreux et appelés à perdurer. Les mesures d’austérité pourraient avoir des conséquences importantes pour la Région dans sa capacité à analyser ces enjeux, nourrir le débat démocratique et élaborer des politiques publiques adaptées. » – Communiqué de Presse, IGEAT (ULB)
FAIRE TAIRE LES CONTRE-DISCOURS : UNE STRATÉGIE DE LA DROITE ET L’EXTRÊME DROITE
Les discours et les décisions politiques en matière de définancements de la recherche, universitaire et associative, montrent le peu de volonté du gouvernement régional actuel quant à la connaissance de sa région.
L’Université est un lieu de formation et de transmission de savoirs. La recherche en son sein est précieuse pour mieux appréhender les enjeux de sociétés auxquels nous faisons face. Le gouvernement Bruxellois et Fédéral multiplie les décisions politiques qui menacent ces instances qui pourraient alimenter des réflexions allant à l’encontre de leurs intérêt, et ses représentant·es multiplient des discours qui les discréditent.
En janvier 2026, le président du MR Georges-Louis-Bouchez s’attaquait aux Universités et aux médias en parlant d’un fantasme : un « triangles des bermudes » composé de la RTBF, du PS et de l’ULB. Par ses déclarations, il s’attaque à la place d’un lieu de savoir comme l’Université dans une société, le tout s’accompagnant bien sûr de menaces pour d’autres formes de contre-pouvoirs : associations, médias ou encore lieux culturels.
Pour la droite et l’extrême droite, c’est une stratégie déjà observée que de s’attaquer aux savoirs, aux médias et à la culture, pour faire avancer ses idées réactionnaires en discréditant ce qui pourrait lui faire opposition. La nécessité de préserver un rempart de savoirs et de circulation des idées face à l’extrême droite implique de financer correctement la recherche en sciences sociales, les études sur la ville tout autant qu’il faut préserver la liberté d’expression au sein des médias et refinancer les lieux culturels.

