- Réprimer, sanctionner et "dresser" dans des camps
- La déshumanisation et la désenfantilisation des enfants non-blancs
- Des mesures d'austérité qui touchent les populations déjà précarisées
- Traumatiser les enfants
- Quadriller, contrôler et arrêter préventivement
Le 4, 5 et 6 juin 2026, des impressionnantes mobilisations et révoltes ont eu lieu à Bruxelles contre les réformes qui touchent l’enseignement. Elles ont éclaté en réaction notamment au décret-programme et après des années de violence du gouvernement à l’égard de l’éducation: mépris de la vie des élèves, éducateur·rices et enseignant·es, contournement des procédures démocratiques. En réponse à ces mobilisations, la classe politique belge a appelé à envoyer des enfants révolté·es contre la réforme dans des « camps de redressement » militaires.
C’est Théo Francken (N-VA), le ministre de la Défense fédéral, qui a fait cette proposition, expliquant que l’armée « pouvait aider« , suivie de Conner Rousseau (président de Vooruit, équivalent flamand du PS) qui a déclaré
« Envoyez ces crapules en camp de redressement (bootcamp) ».
Le MR a lui aussi a approuvé l’idée de « camp de redressement » militaires et il a annoncé le dépôt d’une proposition de loi pour les mettre en place. Georges-Louis Bouchez a déclaré que la « sanction » pourrait viser les mineur·es dès 16 ans.
Cette proposition fasciste est donc autant portée par la gauche néerlandophone que par l’extrême droite nationaliste et le MR. Interrogé par la presse, le cabinet ministériel de la Défense s’est montré très sérieux et long dans ses réponses, signe que ce n’est pas seulement une saillie de Théo Francken, mais un projet de société ficelé.
« Ce qui s’est passé hier à Bruxelles est une pure honte. Toujours les mêmes durs à cuire, casseurs et vandales. […] Il faut mettre en place des camps de rééducation pour ces jeunes délinquants. La rééducation est urgemment nécessaire. La Défense est prête à aider – si on le souhaite. » Théo Francken

Réprimer, sanctionner et « dresser » dans des camps
Ce type de propositions politiques pioche dans le registre des régimes coloniaux et fascistes en organisant des camps pour y incarcérer des pans de la population, en particulier les personnes discriminées et marginalisées et les opposant·es politiques à leurs régimes.
Sauf que nous sommes en 2026, en Belgique, et que l’on parle d’enfants, qui ont majoritairement entre 12 et 18 ans. Quels sont les enfants ciblé·es par les déclarations des politiques ?
Ce sont les enfants ou adolescent·es révolté·es contre la réforme impopulaire du gouvernement FWB (décret programme). Plus précisément, les personnes qui sont ciblées sont les enfants non-blancs, en particulier noirs et arabes, déshumanisé·es et désenfantilisé·es. Lors des mobilisations des 4,5 et 6 juin, les forces de l’ordre les ont contrôlé·es au faciès et ciblé·es racialement.
Dans la presse, à la télé, chez les politiques, c’est une machine médiatique raciste servant à criminaliser et désenfantiliser qui s’est activée. On ne parle pas d’enfants, violemment gazé·es et matraqué·es, on parle de « casseurs« , de « racailles« . On ne parle pas de jeunes manifestant·es révolté·es par la violence d’un système, mais de « délinquants » « radicalisés » d’une jeunesse « bestialisée » à réprimer de toute urgence. Même si quelques députés se sont insurgés des violences, de l’extrême droite à la gauche, le discours est le même, c’est la même logique, seul le degré varie : la violence des enfants doit être contenue.
La déshumanisation et la désenfantilisation des enfants non-blancs
« Une chose est sûre : nous ne pouvons plus fermer les yeux sur la dérive totale qui se dessine notamment à Bruxelles. Trop de jeunes grandissent dans un environnement où la criminalité, la drogue, la violence, la culture de la rue et le radicalisme religieux ont pris le pas sur la discipline, l’éthique du travail, la responsabilisation et le respect de l’autorité. Il ne s’agit pas seulement d’un problème social, mais aussi d’un problème sécuritaire, comme cela a encore été clairement démontré cette semaine. » – Théo Francken sur X.
Ce sont les enfants identifié·es comme noirs et arabes et issu·es de l’immigration qui sont visé·es par ses déclarations et associé·es et essentialisé·es à « la criminalité« , « la drogue », « la violence« , « la culture de la rue et le radicalisme religieux« . Théo Francken sur X.
Lorsque Théo Francken écrit « Il ne s’agit pas seulement d’un problème social, mais aussi d’un problème sécuritaire » il incarne toute la logique de l’État racial et du capitalisme sécuritaire. Selon cette logique, les problématiques sociales sont traitées d’un point de vue de sécuritaire, comme une menace à réprimer, comme un danger éventuel à contrôler.
Cette violence structurelle est justifiée et rendue acceptable politiquement par une déshumanisation profonde des corps non-blancs, qui permet leur mise à mort, l’harcèlement et la violence quotidienne, même y compris à l’encontre d’enfants. En plus de porter un projet politique d’inspiration fasciste, où des camps, la discipline, le respect de l’autorité, auront définitivement leur place, Théo Francken désigne quels corps menaçants et « insécurisants » il voudra incarcérer dedans et aliéner et donc la dimension fondamentalement raciale de son projet fasciste.
Des mesures d’austérité qui touchent les populations déjà précarisées
Ce sont ces mêmes enfants, non-blancs et issus de milieux populaires, qui sont les plus touché·es par la réforme. Par la fin de la gratuité des fournitures, des repas chauds, par l’augmentation du minerval et le définancement général de l’enseignement. Ce sont les écoles populaires où le corps éducatif et technique est également le plus touché : les femmes portant le foulard sont exclues des métiers de l’enseignement et la précarisation des professeur·es frappera plus durement ces écoles. Et lorsque ces élèves, et ces professeur•es se révoltent – refusant de voir leur vie et leur avenir détruit par le gouvernement MR-Engagés – la réponse est la violence d’État, la répression judiciaire et la disqualification médiatique.
Traumatiser les enfants
De nombreux témoignages d’enfants et d’adolescent·es violentés par la police rapportent des insultes et de propos racistes accompagnant les coups. Un jeune arrêté explique que, lorsque la police le frappait, un agent lui a dit « C’est ça d’être noir et arabe« . Un autre témoignage rapporte que des enfants entre 12 et 13 ans ont été traités de « sales noirs » et des policiers les ont menacé·es de « manger leur matraque » avant de les frapper. D’autres témoignages rapportent des insultes sexistes « bande de petites putes », « salopes », ces insultes accompagnent souvent des coups. Une personne nassée avec des enfants par la police rapporte qu’un des enfants aurait demandé l’autorisation d’aller aux toilettes à un policier et se serait vu répondre qu’il n’avait « qu’à se pisser dessus ».
Près de 120 personnes, majoritairement des mineur·es ont été arrêté·es en 2 jours. Nous ne connaissons pas le nombre de personnes arrêtées le 6 juin, mais à nouveau, une dizaine ou plusieurs dizaines d’arrestations ont eu lieu. La plupart de ces arrestations sont administratives.
Quadriller, contrôler et arrêter préventivement
Les 3 jours de révoltes ont été marqués par un profilage racial de la part du dispositif policier, qui quadrillait le centre de Bruxelles et qui contrôlait systématiquement des enfants non blancs aux abords des lieux de rassemblement. Contrôle d’identité, fouille du sac et au corps, photos et questions, la pluralité d’images prises le 4, 5 et 6 juin, montre comment des enfants sont désenfantilisé·es et transformé·es en menace par la police. De la même manière lors des violences physiques, la police se dirige toujours d’abord vers les enfants non-blancs.
Cibler les enfants n’est pas une méthode de répression made in Belgique. Le ciblage des jeunes et des enfants, leur emprisonnement et les violences d’État à leur égard, constituent une pierre angulaire des systèmes répressifs coloniaux. En Palestine, par exemple, l’Etat israélien enferme, mutile et tue massivement les enfants. Là aussi, attaquer les enfants est une manière de s’attaquer à la communauté entière : on accuse les parents d’éduquer leurs enfants au terrorisme, on déstructure les familles, et, par la terreur coloniale – le plus souvent préventive – on tente de dissuader la résistance et la confrontation avec l’occupation.
Ici, avec un degré bien sûr radicalement moindre, c’est la même logique à l’oeuvre.
Après la révolte du 4 juin où les élèves ont surpris le dispositif policier, les ordres du commandement ont été adaptés pour davantage réprimer la colère des élèves. Si des événements similaires se préparent : il faut étouffer les braises avant que le feu prenne. D’où la mise en place de contrôles au faciès préventifs, suivis d’arrestations. Chaque rassemblement de plusieurs adolescent·es nécessite une dispersion violente policière pour éviter que des groupes importants puissent se former et manifester. La police, aux ordres des bourgmestres, utilise les mêmes méthodes qu’après des révoltes suite à des meurtres policiers : essayer d’étouffer la révolte avant qu’elle n’éclate.
Comme le rappelle ce message qui a circulé sur les réseaux-sociaux en lien avec les révoltes et leur répression » Ils peuvent arracher toutes les fleurs, ils n’empêcheront pas l’arrivée du printemps. » Les élèves semblent vouloir poursuivre les mobilisations, malgré la répression d’une violence inédite à l’égard de mineur·es, malgré le décret-programme adopté de manière antidémocratique. Le déploiement des forces de l’ordre de ces derniers jours n’aura pas suffi à étouffer la colère des enfants, enseignant·es et éducateur·rices mobilisé·es et révolté·es. Les violences policières et les délcarations politiques qui méprisent les vies de ces enfants n’auront fait qu’alimenter la colère, à révolter davantage celles et ceux qui ne sont pas écouté·es.

