- Qui était Arthur Pétillon ?
- Des traces coloniales partout dans l'espace public
COMMENTAIRE DE CMCLD
Dans un communiqué commun, des conducteurs de la STIB demandent que la station soit rebaptisée et que s’ouvre un débat sur les traces coloniales dans le réseau de transport.
» Nous sommes des conducteurs de métro à la STIB. La plupart d’entre nous sont issus de l’immigration et portent, parfois à travers leur histoire familiale, une mémoire de la colonisation dont le poids reste douloureux.
Chaque jour, nous travaillons dans un réseau qui dessert toute la population bruxelloise. Pourtant, la station Pétillon porte toujours le nom d’un officier associé à l’entreprise coloniale au Congo sous Léopold II.
Nous demandons le changement de nom de cette station et l’ouverture d’un véritable débat sur les traces de la colonisation dans le réseau STIB. (…)
Collectif des conducteurs de métro anonymes de la STIB
La demande n’est pas nouvelle. En novembre 2023, une pétition avait déjà tourné, avec la proposition de rebaptiser la station « Lucie Spède », du nom d’une poétesse née à Etterbeek. Ses auteur·ices estimaient que le nom actuel rend un hommage au major Arthur Pétillon, acteur clé de la colonisation du Congo, et qu’il était « temps de réévaluer certains hommages qui ont été rendus dans le passé ».
La Région bruxelloise avait alors indiqué que cette demande pourrait être examinée favorablement. Le bourgmestre d’Etterbeek, Vincent De Wolf (MR), s’était en revanche opposé à un changement de nom.
Qui était Arthur Pétillon ?
Né à Péruwelz, ville à l’est de la Belgique, en 1855 et mort à Etterbeek en 1909, Arthur Pétillon a été l’un des acteurs clés de la colonisation du Congo, sous les ordres du roi Léopold II.
En 1890, c’est Léopold II lui-même qui le charge d’ériger à Shinkakassa, à trois kilomètres de Boma, une batterie de huit canons Krupp de 16 cm commandant l’accès à la ville. Dans sa notice biographique, publiée en 1951 dans la Biographie coloniale belge, disait que la main-d’œuvre « indigène » était « à former » et que des terrassiers, maçons, forgerons et charpentiers ont été « progressivement formés » sous son impulsion. Elle ne dit rien des conditions dans lesquelles ces hommes ont été recrutés ni de ce qu’ils ont subi. Boma était alors la capitale de l’État indépendant du Congo, la « propriété personnelle » du roi. La batterie devait en verrouiller l’entrée par le fleuve.
En avril 1891, il est nommé capitaine-commandant de la Force publique pour l’armée de « l’État indépendant, » et débarque à Boma. Le régime militaire de l’Etat indépendant du Congo est resté dans l’Histoire pour sa terreur : travail forcé et châtiments brutaux pour extraire l’ivoire et le caoutchouc notamment.
Pétillon rentre en Belgique en mai 1894, après environ 3 ans au Congo. Le fort de Boma, auquel son nom reste associé, prolonge donc son travail. De retour en Belgique, il participe à la fondation de la Villa coloniale de Watermael-Boitsfort, structure qui a participé à entretenir le projet colonial en Belgique. Son nom revient régulièrement aux côtés de ceux des commandants Lothaire et Ponthier, du baron Dhanis ou des généraux Henry, Fivé et Jacques, autres figures de la colonisation présentes dans des noms de rue à Etterbeek.
Des traces coloniales partout dans l’espace public
La multiplication de noms de rue liés à la colonisation commise par la Belgique à Etterbeek n’a rien d’anodin. Pour l’historien Romain Landmeters (Université Saint-Louis), Etterbeek est la commune de la Région bruxelloise qui compte le plus d’artéfacts coloniaux au sens large : noms de rues, statues et monuments. Cette présence a notamment été documentée par l’historien américain Matthew Stanard, spécialiste de la propagande coloniale belge.
La commune a ouvert une réflexion interne dès 2019. En juin 2020, son conseil communal a décidé à l’unanimité de créer une commission participative mixte, composée de 20 citoyen·nes et de 10 élu·es, pour réfléchir à ces traces coloniales. Un travail sur 11 noms de rues liés à la colonisation a été lancé, avec l’idée de proposer des alternatives, notamment des noms de femmes. Selon l’historienne Chantal Kesteloot, la présence de noms de rues donnés à des femmes dans l’espace public reste « assez piteuse ». Le collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations (CMCLD) organise de son côté depuis plus de 10 ans des visites décoloniales dans la commune qui invitent habitants et habitantes à s’interroger sur ces noms.
La demande des conducteurs s’inscrit dans un mouvement régional et donc plus global. Bruxelles compte au moins 78 éléments de patrimoine colonial officiellement reconnus, sans compter tous ceux qui ne sont pas recensés et reconnus, et plus de 38 rues portant encore des noms impériaux.
DÉCOLONISER L’ESPACE PUBLIC : UN ENJEU CONTRE LE NÉGATIONNISME COLONIAL :
COMMENTAIRE DE CMCLD
[ Donner à une station de métro le nom de Pétillon revient à populariser le nom d’un colonisateur, et la question qui en découle : pourquoi vouloir rendre populaire un colon ?
Contrairement à ce que l’on entend souvent, les traces coloniales présentes dans l’espace public effacent l’Histoire, parce qu’elle installe un narratif unique en glorifiant les actes coloniaux, et elles contribuent à la déformer. L’espace public est un des lieux de propagande voulus en leur temps par des lobbies coloniaux qui, contrairement à ce que l’on croit également, n’ont pas disparu. Les honorer aujourd’hui, c’est donc prolonger leur récit.
Le travail mené par la commission à Etterbeek en offre une illustration. Lors d’un débat sur BX1, le bourgmestre, malgré les travaux de cette commission, ne savait pas qui était le commandant Lothaire. Cet homme, dont de nombreux témoignages glaçants attestent les exactions, est pourtant glorifié par le conseil communal depuis plus de 100 ans. Le récit attaché à la rue qui porte son nom le reprend comme « un héros militaire belge », alors que rien de ce qu’il a infligé aux populations du Congo n’a quoi que ce soit d’héroïque.
Pour que l’espace public etterbeekois soit fidèle à l’Histoire, il faut remplacer ces hommages par des hommages à leurs victimes. Ceux qui répètent sans cesse qu’il ne faut pas « effacer l’histoire » se montrent souvent réticents dès qu’il s’agit d’honorer les martyrs congolais de ces colonisateurs, et cette contradiction en dit long. Une mémoire non négationniste exige que l’on rende enfin cet hommage aux victimes, et non à leurs bourreaux.
On reproche souvent à celles et ceux qui réclament la fin de ces traces coloniales de vouloir effacer l’Histoire. Or c’est exactement l’inverse : il est important de rétablir l’Histoire au sein de l’espace public, et faire en sorte que la mémoire qui l’accompagne soit fidèle à ce qu’a réellement été cette Histoire. ]
Pour les conducteurs qui demandent le changement du nom de la station Pétillon, comme pour beaucoup d’autres qui s’opposent à la présence de traces coloniales dans l’espace public, il ne s’agit pas de nier l’histoire mais de choisir ce qu’on met en avant, qui on décide d’honorer, en connaissance de cause. Il s’agit donc de prendre acte du passé colonial de la Belgique, tout en mesurant la portée symbolique lourde de certaines formes d’occupation de l’espace public.

