- "Des hordes de barbares venus d'ailleurs"
- Au revoir les revendications, bonjour la répression
Il y a, dans le choix des mots, une politique. Quand des jeunes descendent dans la rue, que la manifestation dégénère ici ou là et que des vitrines, un siège de parti, des commerces sont dégradés, la presse a un choix à faire : raconter une révolte de jeunes, avec ses causes, ses revendications, ses débordements, ou raconter une menace. Dans une large part des médias, le choix de présenter ces jeunes comme une menace revient encore et encore, et il n’est pas sans conséquences.
« Des hordes de barbares venus d’ailleurs »
La Libre
« De quelle colère, de quel désœuvrement se nourrissent-ils, ces nouveaux barbares ? «
« Les casseurs ne semblent pas imprégnés de l’empathie minimale qui fonde les communautés humaines. «
« Tout à leur joie sauvage, les casseurs se sont filmés tandis qu’ils s’emparaient d’un butin valant 40 000 euros au total, loin d’accorder un regard lévinassien aux visages de ceux qu’ils terrorisaient.«
« L’État doit se montrer fort, traquer les casseurs, les punir avec justesse, faire régner la loi. Sans la garantie de l’ordre public, une faille politique s’ouvrira. Nous pourrions tous y tomber.«
RTBF
« Mais c’est qui les casseurs ? », Théo Francken suggère un lien entre émeutiers et phénomène migratoire »
» Théo Francken glisse cette petite phrase « Ils (les casseurs, ndlr) ont cassé le quartier général du PS à Bruxelles. C’est bien ironique. Ils (les socialistes, ndlr) ont laissé tout le monde dans notre pays. Ils ont ouvert toutes les frontières« . Et d’ajouter : « La société a changé avec la migration de masse pendant des décennies« . Alors le ministre établit-il un lien entre l’immigration et les émeutes ? La réponse de Théo Francken fuse : « Mais c’est qui les casseurs ? ». «
LN24, l’émission « 100% belge »
« Si tu n’acceptes pas notre façon de vivre ou de penser, casse toi ! » ; « Si tu n’acceptes pas notre manière d’élever nos enfants, casse toi ! » ; « Si tu ne respectes pas ce pays qui nous a reçus, casse toi ! « ; « Si tu n’es pas content de vivre dans ce pays, casse toi ! «
Ce lexique n’est pas seulement raciste et déshumanisant. Il puise dans un répertoire précis. « Barbares », « hordes », « sauvages » : cette imagerie de la civilisation assiégée est la matrice narrative de la théorie raciste et complotiste du « grand remplacement ». Cette théorie prétend que les populations européennes dites « de souche » seraient en train d’être remplacées, de façon organisée, par des populations non blanches, avec la complicité d’élites qui auraient « ouvert les frontières ». Elle suppose trois éléments : une menace venue de l’extérieur, un « nous » assiégé, et des traîtres de l’intérieur. Le thème de l’« ensauvagement » de la société a été mis en circulation par une partie de la droite et de l’extrême droite françaises, et il a toujours servi à tracer une frontière entre une civilisation menacée et des populations perçues comme étrangères à elle.
Ces trois éléments se retrouvent dans le traitement médiatique des récentes révoltes des élèves en Belgique et en France : les médias participent à la production de cette prétendue menace.
La menace, ce sont les « nouveaux barbares ». Le « barbare » est, depuis l’Antiquité, celui qui se tient hors de la cité, hors de la langue, hors de l’humanité commune. Le « nous », c’est la « communauté humaine » dont ils seraient exclus et à laquelle l’éditorial dit que « nous pourrions tous » nous trouver arrachés. Les traîtres, c’est Theo Francken qui les désigne : les socialistes qui « ont ouvert toutes les frontières » et la « migration de masse » qui a « changé la société ». Dans la bouche d’un ministre, la thèse de l’invasion n’a même plus besoin d’être formulée explicitement.
La production d l’imaginaire d’une menace intérieure et du « grand remplacement » a un effet précis. On associe donc l’immigration, des populations non blanches notamment, « non pas pour dire qu’elles sont venues d’ailleurs, mais pour répéter qu’elles n’y sont pas chez elles ».
Faire des élèves en révolte des envahisseurs, c’est exactement cela : les expulser symboliquement, pour mieux préparer leur répression. On ne discute pas avec des « êtres dépourvus d’empathie », avec des « barbares » : on les contient, on les réprime.
Au revoir les revendications, bonjour la répression
Le Figaro
« Le siège de la fédération du PS bruxellois a été vandalisé, ce que la figure locale du parti Ahmed Laaouej a imputé à «une minorité d’écervelés» se mêlant à la jeunesse qui manifeste. Le ministre belge de l’Intérieur Bernard Quintin a dénoncé «de la violence pure et simple, organisée et répétée pour déstabiliser notre société».«
RTL
« Jeunes délinquants relâchés faute de place en IPPJ : quelles solutions face à ce problème ? Les éclaircissements du juge Denis Goeman »
« Invité de Martin Buxant ce dimanche soir, le ministre de la Défense, Theo Francken, a été interrogé sur les violences urbaines de ces derniers jours. Le nationaliste flamand n’a pas caché sa haine pour les casseurs et appelle à la création d’une « gendarmerie 2.0 ».«
Faire un sujet sur les « jeunes délinquants relâchés faute de place en IPPJ », qui permet également de ne pas se concentrer sur les demandes sociales du mouvement et ses revendications, mais plutôt s’interroger sur les « solutions face à ce problème ». Le problème, ici, c’est donc le manque de places d’enfermement. La question de ce qui conduit des mineur·es à la révolte ne se pose même pas : on discute directement de la capacité des institutions de détention.
Quant au ministre de la Défense, Theo Francken, il est dit qu’il « n’a pas caché sa haine pour les casseurs » et appelle à une « gendarmerie 2.0 ». La formule est reprise médiatiquement sans distance, comme si la militarisation du maintien de l’ordre face à des élèves était une proposition parmi d’autres. On notera au passage qu’un ministre de la Défense est interrogé sur des révoltes, ce qui dit déjà quelque chose du cadre mental dans lequel on place les événements : celui de la guerre intérieure.
Ce traitement médiatique produit un cadre :
Il dépolitise. Une mobilisation d’élèves est un fait politique. En la réduisant, on se dispense d’en discuter les causes et les revendications. Les « casseurs » n’auraient donc pas de raisons : ils ont des pulsions.
Il ethnicise. Les mots « barbares », « sauvages », « délinquants » ne sont pas racialement neutres. Associés aux quartiers populaires, ils fonctionnent comme des marqueurs. Qu’on y ajoute le vocabulaire de l’immigration, comme le fait un ministre, et le glissement est complet : la jeunesse révoltée devient donc un problème « civilisationnel ».
Il légitime la répression. Quand l’adversaire est un barbare, la réponse ne peut être que la force : « traquer », « punir », « gendarmerie 2.0 ».
Au delà du climat propice à la répression que ce traitement médiatique crée, il engendre des conséquences matérielles et humaines réelles : racisme ordinaire quotidien, la violence accrue sur les populations non blanches, notamment les jeunes hommes, qui deviennent systématiquement perçus comme une menace.
Ce cadrage médiatique peut même conduire au pire, comme des crimes meurtriers. Les événements récents de Trappes en témoignent : un attentat raciste revendiqué comme « vengeance » aux dégradations commises en France le 17 octobre, qui a coûté la vie à Pengo Bossio Wangi.
Un drame qui n’est pas un accident isolé, mais le prolongement d’un discours qui désigne, depuis des années, les populations non blanches comme des ennemis de l’intérieur

