Sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur Théo Francken (NVA) et en étroite coopération entre les cabinets de l’Intérieur et de la Défense, une nouvelle gendarmerie « 2.0 » a récemment été proposée afin de faire face aux débordements qui ont eu dernièrement lieu en marge des manifestations de l’enseignement et syndicales.

Cette proposition a été rendue publique par le ministre de la Défense belge, Théo Francken, le dimanche 18 octobre, sur le plateau de RTL-TVI. Il y a exprimé son souhait de créer une « gendarmerie 2.0 » explicitement pour renforcer le bras sécuritaire quand il y a des émeutes.

En quoi consisterait cette gendarmerie « 2.0 » ?

Cette nouvelle gendarmerie prendrait la forme d’une brigade de police formée par l’armée (secteur de la Défense) et mise à disposition de la police (Affaires intérieures) lorsqu’elle en aurait besoin dans le cadre du maintien de l’ordre en manifestations. La gendarmerie serait donc sous tutelle de la police.

« Les policiers seraient formés par la Défense et seraient mis à disposition de l’Intérieur. On a besoin d’une réserve opérationnelle formée de façon militaire. Quand la violence est si extrême, on doit sécuriser les citoyens. »

Theo Francken, ministre de la Défense

Dans un pays comme la France, par exemple, la gendarmerie est encore fortement implantée. Elle y est définie comme une force de sécurité qui combine un statut militaire avec des missions propres à la police. Il s’agit donc d’une forme à part entière « d’armée » qui n’intervient pas à l’extérieur des frontières du pays, mais dont la vocation est de garantir « l’ordre public ».

La gendarmerie belge, pourtant supprimée en 2001 ?

Quand le ministre de la Défense fait allusion à une gendarmerie « 2.0 », ce n’est pas pour rien : après des années de réformes de la police belge, la gendarmerie a été définitivement supprimée en 2001. C’est notamment l’affaire Dutroux qui a conduit à une restructuration totale de la police belge et, finalement, à la suppression de la gendarmerie.

Tout comme dans l’affaire Dutroux, de vives critiques ont éclaté à l’égard de la gendarmerie belge à la suite de l’affaire des « tueurs du Brabant », relative aux meurtres de 28 personnes entre 1982 et 1985, dont les coupables n’ont jamais été clairement identifié·es ni jugé·es.

Dans le courant des années 1990, la gendarmerie belge est accusée d’avoir ralenti le passage d’informations entre les services d’enquête de la police belge, ce qui aurait été dû à une rivalité entre militaires et policier·ères.

De plus, un élément particulièrement marquant est le fait que la gendarmerie belge a été pointée du doigt dans ce dossier pour avoir étouffé des enquêtes concernant d’anciens gendarmes accusés d’avoir fait partie des tueurs du Brabant. Aujourd’hui encore, le mystère des tueurs du Brabant n’a pas été publiquement élucidé.

Cependant, de nombreux éléments poussent à croire qu’il s’agirait de militants d’extrême droite, dont une partie était liée à la gendarmerie belge.

C’est donc en 2001 que la gendarmerie, la police judiciaire et les polices communales ont finalement disparu en tant qu’institutions distinctes, pour être redistribuées entre la police locale et la police fédérale comme on le connait aujourd’hui.

Contre la normalisation de la présence militaire dans nos rues

Outre les éléments historiques cités précédemment, il semble nécessaire de prendre en compte la signification d’un potentiel retour de la gendarmerie dans nos rues.

Dans une société belge où les appels au retour du service militaire obligatoire et aux efforts de guerre se multiplient, la question de la présence militaire dans le cadre du maintien de l’ordre n’a rien d’anodin. En effet, tout comme l’instauration de militaires dans le cadre du Plan Grandes Villes et de la prétendue lutte contre le trafic de drogue, l’instauration d’une nouvelle gendarmerie participerait à une normalisation des pratiques militaires dans nos villes.

Cette volonté de normalisation de la présence militaire est particulièrement alarmante dans la mesure où les politicien·nes qui la promeuvent le font, soi-disant, pour apporter un sentiment de sécurité à la population, alors qu’il n’en est rien pour les personnes qui y seraient directement confrontées dans le cadre d’arrestations. Les pratiques de la gendarmerie sont des pratiques militaires, pensées pour faire la guerre et non pour gérer des manifestant·es, encore moins des personnes mineures.

Les quartiers populaires et les jeunes non blanc·hes dans le viseur des pratiques militaires à Bruxelles

Ce qui se dégage des déclarations de Théo Francken au sujet des débordements des dernières manifestations, mais également de la répartition des militaires autour de zones de « hot spots » à Bruxelles, est le fait que les quartiers populaires et les jeunes non blanc·hes seraient les principales cibles de la présence militaire à Bruxelles.

Récemment, Georges-Louis Bouchez, président du MR, parti dans lequel se trouve également le ministre de l’Intérieur, Bernard Quintin, qui serait en charge de cette nouvelle gendarmerie, a déclaré dans une qui étale sa haine raciste que les casseurs étaient des « sauvages ».

Ces déclarations, comme celles de Théo Francken et d’une partie importante de la classe politique belge, révèlent l’utilité politique de la figure du « casseur ». Derrière la condamnation qui désigne implicitement les jeunes, des quartiers populaires, majoritairement non blanc·hes, comme une menace à réprimer durement se cache un agenda politique raciste. C’est précisément ce que fait Georges-Louis Bouchez en décrivant les « casseurs » de « sauvages », il tente de rendre légitime et nécessaire l’augmentation des moyens répressifs sur une jeunesse déshumanisée. La question des « casseurs » devient ainsi un prétexte pour justifier le renforcement des moyens répressifs, alors même que ces jeunes sont souvent déjà confronté·es à une présence policière particulièrement forte dans leur quotidien.

De plus, dans le cas où cette gendarmerie serait initialement créée pour encadrer les manifestations, on peut d’ores et déjà prévoir qu’elle sera également déployée dans les quartiers populaires des grandes villes lors de révoltes, où une partie importante des habitant·es sont issu·es de l’immigration et déjà subissent l’harcèlement et la violence de la police au quotidien.

Finalement, cette potentielle création d’une gendarmerie 2.0 montre la réalité particulièrement alarmante du penchant autoritaire qu’opère l’État belge. Plutôt que d’investir dans l’enseignement et les aides sociales afin d’offrir de meilleures perspectives d’avenir à la jeunesse, le gouvernement belge suit ce penchant autoritaire en ayant la volonté d’envoyer la gendarmerie sur les jeunes – et bientôt des « vrais » militaires vêtus de kakis, qui sait ?