- Un investissement massif dans les moyens répressifs pendant que le secteur public croule sous les mesures d'austérité
Un investissement massif dans les moyens répressifs pendant que le secteur public croule sous les mesures d’austérité
Le 14 septembre dernier, la zone de police de Bruxelles-Capitale Ixelles a procédé à l’achat de nouveaux lanceurs et dispositifs de propulsion de grenades lacrymogènes. La commande a en tout coûté 105 000 € d’argent public. C’est en effet ce que montrent les dépenses de cette zone de police détaillées dans un avis de marché public.
Une grenade lacrymogène est un dispositif qui permet de libérer des agents irritants dans l’air afin de disperser une foule. Celles-ci sont particulièrement utilisées par les forces de police dans le cadre de la gestion du maintien de l’ordre en manifestation.


Un « lanceur de grenades » permet à la police de propulser des grenades lacrymogènes jusqu’à plusieurs centaines de mètres.


Le rapport d’achat de ces nouveaux lanceurs de grenades, daté du 14 septembre 2026 et que nous avons consulté, ne parle que du lanceur Cougar, déjà utilisé habituellement. Cependant, après reconstitution d’images prises lors de la manifestation du 9 octobre 2026 et observations de débris de grenades lacrymogènes, il semblerait que la police ait utilisé non seulement un nouveau modèle lanceur de grenades lacrymogènes : le lanceur « Chouka« ; ainsi que de nouveaux modèles de grenades lacrymogènes : les « CM6« .
Jusqu’ici, la police ne disposait que du lanceur Cougar fabriqué par le français Alsetex et des grenades MP7 (à main ou à lanceur) de Nobel Sport sécurité.
Ainsi, ces nouveaux modèles de grenades lacrymogènes et de lanceurs de grenades auraient été utilisés pour la première fois dans le cadre d’une manifestation le 9 octobre dernier, alors que nous n’avons trouvé aucune trace d’un éventuel marché public concernant l’achat de tels lanceurs et telles grenades.
Une dangerosité avérée pour les voies respiratoires :
Au moment de leur explosion, les grenades lacrymogènes libèrent des particules chimiques irritantes qui sont conçues pour provoquer de multiples réactions de défense dans l’organisme : toux, brûlures, pleurs … Pour des personnes en bonne santé, les particules libérées par les gaz lacrymogènes ne sont pas dangereuses et se résorbent souvent après une période de 15 à 30 minutes, cependant, des facteurs comme la durée d’exposition, la concentration de gaz, le fait qu’une personne soit dans un espace clos ou mal ventilé peuvent accentuer le danger.
Plus ces conditions sont réunies, plus une personne a de chance de contracter des brûlures, des lésions pulmonaires et potentiellement des lésions oculaires ou respiratoires graves au contact du gaz lacrymogène.
Les personnes les plus vulnérables, comme les personnes âgées, les enfants, les femmes enceintes et menstruées, les asthmatiques ou encore les personnes atteintes de maladies respiratoires, ont des réactions plus fortes et potentiellement dangereuses au gaz lacrymogène.
« Le gaz lacrymogène peut non seulement asphyxier des adultes, mais les tirs de gaz lacrymogène peuvent également provoquer la mort : deux cas récents en Palestine le démontrent. Par ailleurs, le médecin Sven-Eric Jordt indique que personne ne connaît les effets à long terme de l’exposition au gaz lacrymogène, mais souligne que, dans l’immédiat, il cause des blessures significatives, et cela alors que son usage par la police semble se normaliser. »
Passage de l’article « Pourquoi il faut interdire le gaz lacrymogène ? » Benjamin Birnbaum.
Aux effets néfastes du gaz lacrymogène s’ajoute également la dangerosité des tirs tendus de grenades lacrymogène. Avant d’exploser, les grenades lacrymogènes prennent la forme de coque en plastique qui, quand elles sont projetées en direction de la foule, peuvent être dangereuses si elles touchent un individu.
mettre une image d’une grenade lacrymogène
L’intention policière de viser le corps des manifestant·es, corrélée avec l’achat de ces nouveaux équipements ?
Lors de la manifestation du 9 octobre, de nombreux·ses manifestant·es se sont plaint·es de « tirs tendus » de grenades lacrymogènes en direction de la foule, alors même que l’usage de ces grenades est fortement encadré. Sur son site internet, le fabricant Alsetex rappelle qu’il est nécessaire que les lanceurs de grenades soient inclinés entre 30° et 45° pour que les tirs de grenades lacrymogènes soient en « cloche » et que les personnes qui se trouvent en dessous de ceux-ci aient suffisamment de temps pour éviter les débris.
C’est pourtant la situation inverse que témoigne un manifestant anonyme au sujet des tirs de grenades lacrymogènes lors de la manifestation du 9 octobre :
« Dès le moment où la police a utilisé des grenades lacrymogènes, j’ai remarqué qu’elle les tirait beaucoup plus bas qu’avant. On aurait dit que la volonté n’était pas de juste gazer la foule, mais aussi de viser des individus. »
« Vers la fin de la manifestation, à la gare du Midi, alors que je n’avais pas la police en visuel, j’ai entendu une détonation et directement eu une très forte douleur au pied. Il s’agissait d’un tir de grenade lacrymogène qui était encore fermée avant le choc avec mon pied. Si je me l’étais pris plus haut sur le corps ou même sur le visage, cela aurait été beaucoup plus grave. »
Ces témoignages montrent la volonté des forces de l’ordre de blesser des manifestant·es en les ciblant à l’aide de tirs tendus de grenades lacrymogènes, chose qui est pourtant formellement interdite. De nombreuses histoires survenues lors de manifestations en France et en Italie, notamment, relatent des pertes d’yeux de manifestant·es à la suite de ce type de tirs.
De plus, aucun élément concernant la fiche technique des nouveaux lanceurs « Chouka » ne pourrait légitimer l’usage de tirs tendus, puisque ceux-ci, comme les lanceurs précédents « Cougar », tirent des projectiles à des portées similaires, allant de 50 à 200 mètres de distance. La seule différence entre les nouveaux et les anciens lanceurs de grenades lacrymogènes de la zone de police de Bruxelles-Capitale/Ixelles est la taille plus petite ainsi que le poids moins important des nouveaux lanceurs Chouka.
Ainsi, les différents éléments cités montrent probablement une volonté de la police d’utiliser ces armes de gestion du maintien de l’ordre non plus pour « uniquement » disperser la foule, mais aussi comme puissant projectile capable de gravement blesser des manifestant·es.
L’argent public au service de la répression :
Cette dépense de 105 000 € d’argent public dans du matériel destiné uniquement à l’intervention policière dans le cadre de manifestations est révélatrice des priorités politiques actuelles. Alors que des dizaines de milliers de personnes manifestent contre les politiques d’austérité du gouvernement belge, de l’argent public est accordé à la zone de police de Bruxelles capitale Ixelles pour acquérir des armes conçues pour disperser et intimider les manifestant·es.
Cette dépense dans du matériel répressif est aussi à placer dans le contexte des évènements de ce 9 octobre : au regard des images et témoignages reçus la police a volontairement ciblé les jeunes par cette répression.
Parmi les revendications des jeunes justement on retrouve le retour de l’abonnement TEC à 12 euros (pour les 18-24 ans). À titre indicatif la dépense unique par zone de Bruxelles Capitale-Ixelles pour des lanceurs de grenades représente l’équivalent de 8 750 abonnements TEC à 12 euros et une grenade lacrymogène dont le coût est évalué à 25 euros représente plus de deux abonnements.
En plus de ces dépenses en matière de gaz lacrymogène, la Police fédérale a récemment acquis plus de 2 000 nouveaux boucliers de défense.
Finalement, cet investissement de 105 000 euros d’argent public dans du matériel policier de ce type révèle les logiques néolibérales qui structurent notre société. Alors qu’une part grandissante de la population est précarisée par les coupes budgétaires et se révolte contre celles-ci, l’État continue d’investir toujours plus de capital dans l’armement et dans la « sécurité intérieure » du pays. Une prétendue « sécurité » que l’ensemble de la classe politique belge présente comme nécessaire pour « protéger la population des débordements des manifestations », alors que ces manifestations sont l’expression concrète de la colère d’un peuple mis en danger par les mesures d’austérité et, quand il manifeste, par les dispositifs de maintien de l’ordre dont la dangerosité n’est plus à prouver.

