À qui profitent les avancées technologiques ?

Chaque photo publiée en ligne, chaque vidéo visionnée ou enregistrée, chaque donnée recensée, est stockée et traitée dans des serveurs physiques regroupés dans d’immenses centres de données appelés « datas centers » (DC)*. Ces infrastructures sont voraces en électricité, eau, minerais et en espace. En Belgique, plusieurs DC sont déjà installés; d’autres sont prévus. Pour Google, 3 sont à Saint-Ghislain et 1 sera construit à Feluy.

Consommation des ressources en électricité et en eau, transformation des paysages et enjeux sociaux pour les habitant·es : quels impacts de la multiplication des DC en Belgique ? Que se passe-t-il sur nos territoires lorsque les géants de la tech les envahissent ?

CONSOMMATION DES RESSOURCES WALLONNES

Les nouveaux DC, construits en Belgique ou ailleurs, servent principalement à faire tourner l’IA à plein régime. Pour ceux que Google prévoit de construire à Saint-Ghislain, la consommation en électricité est si élevée que Google la garderait secrète.

« On estime […] que les trois data centers additionnels prévus à Saint-Ghislain devraient avoir une capacité de l’ordre de 300 à 500 MW. À titre de comparaison, cela représente le tiers de la production d’un réacteur nucléaire de grande taille […] Cela équivaut à la consommation électrique annuelle de 750 000 ménages. » Canopea

Cette consommation d’électricité supplémentaire implique la prolongation du nucléaire pour alimenter les DC et un renforcement du réseau qui coûte à la collectivité belge. Les montants ne sont pas encore établis, mais pour que les centres de Google puissent tourner en Wallonie, les contribuables devront en payer le prix. Les DC représenteraient 10 % de la consommation électrique belge d’ici 2035, contre environ 4 % aujourd’hui.

Par ailleurs, les DC doivent être refroidis. Les serveurs tournent sans arrêt, d’autant plus lorsqu’il s’agit de serveurs pour l’IA. Pour cela, il faut beaucoup, beaucoup d’eau.

« En 2023, Google avait dévoilé une consommation de 1 million de m³ par an pour son data center existant à Saint-Ghislain — soit l’équivalent de 10 000 ménages. » Canopea

En plus des ressources wallonnes, les DC dépendent de chaînes extractives tentaculaires, et consomment donc des ressources importantes, dont la production est polluante. Cobalt, Coltan, Cuivre, etc. : on trouve plus de soixante métaux dans les serveurs classiques qu’abritent les DC.

ACCAPAREMENT DES TERRES ET ENVAHISSEMENT DES TERRITOIRES, LE TOUT POUR LES INTÉRÊTS DU CAPITAL

Les habitant·es des territoires où s’installent les DC de Google expliquent n’être tenu·es au courant de rien.

« Là, ils sont en train de bâtir une nouvelle extension, ça cause pas mal de soucis. Du bruit d’abord… J’ai même acheté un casque pour ne plus les entendre. [...] Avant, c’était magnifique, aujourd’hui, ­il n’y a plus que du béton et ils se rapprochent de plus en plus. […] On ne sait rien. Google construit, agrandit, et on a à peine été consulté. Je ne sais même pas ce qu’ils font alors qu’ils sont presque au fond de mon jardin. » – Anne, habitante Saint-Ghislain (témoignage pour Médor)

« Lorsque l’expropriation des quatre maisons situées sur le site a eu lieu vers 2020, j’aurais voulu agir mais je ne savais comment. Les propriétaires eux-mêmes n’ont pas cherché à se battre ou très peu. Et les terres ont alors été retirées aux fermiers. C’est ainsi que petit à petit, j’ai découvert que le lieu était repris en zone industrielle.  » riveraine de Saint-Ghislain

Les géants de la tech envahissent les territoires belges, sans que les premièr·es concerné·es ne soient averti·es. Mais les habitant·es ne sont pas dupes, iels comprennent les enjeux de ces technologies et le projet capitaliste de ceux qui les développent :

« […] il ne faut pas se leurrer, l’augmentation l’usage domestique de l’IA ne justifie pas tout! Ils recherchent une IA toujours plus puissante, pas pour nos recherches ou pour la recherche médicale mais pour des usages bien plus sombres: politique, sécuritaire, répressive, guerrier, etc…« 



LE MYTHE DE L’IMPACT ÉCONOMIQUE

’’Google va investir 5 milliards € dans des datacenters en Wallonie’’ pouvait-on lire en octobre 2025 sur différents médias, dans un copié-collé du communiqué de presse de Google, qui a tourné sans regard critique sur ce que cela implique.

Pourtant, une analyse menée par Canopea, révèle que l’essentiel des dépenses concerne des équipements informatiques (serveurs, processeurs) qui vont être achetés hors de la Belgique. La dépense réalisée en Belgique est marginale.

L’opacité de Google complique l’évaluation réelle de son impact sur l’économie belge. Selon les chiffres de la Banque nationale, Crystal Comptine, la filiale belge de Google, emploie en direct 140 équivalents temps plein. En 2007, ils avaient promis 120 emplois, ce qui montre donc une progression très lente. Google avait communiqué environ 600 personnes temps plein pour le site de Saint-Ghislain, et évoqué des chiffres plus importants pour les constructions prévues en 2027, mais la réalité semble bien différente.

En avril 2026, le média Médor relevait la présence de camionnette hongroises, polonaises, mais peu d’immatriculations belges sur un chantier Google. L’entreprise sous-traite en cascade, limitant sa responsabilité en cas d’accident de travail et limitant le recours à la main-d’oeuvre locale (plus chère). L’implantation de Google en Wallonie offre en réalité des retombées économiques et sociales bien plus modestes qu’annoncé.

Le développement de l’IA est lui-même destructeur de nombreux emplois. Et même si les retombées économiques étaient spectaculaires en Wallonie, à quoi servent ces DC et quels impacts ont-ils sur le monde?

USAGES DES DONNÉES : LES CENTRES AU SERVICE DE QUI ?

La présence des DC sur le sol européen ne garantit pas que ces infrastructures servent l’intérêt collectif. Le U.S. CLOUD Act permet aux autorités américaines de demander l’accès à des données détenues par des entreprises sous juridiction américaine, même si ces données sont physiquement stockées en dehors des États-Unis. Cela pose question en matière d’usage de nos données numériques.

Les DC ont un usage civil et militaire. Des données personnelles y sont collectées et peuvent servir à entraîner des IA, permettant l’automatisation du profilage, fichage et surveillance de masse. 

Par exemple, Google fournit des services de « cloud » à l’armée israélienne. Le projet Nimbus est utilisé pour la traque, la surveillance, l’identification de cibles et le bombardement de palestinien·nes. Des milliers d’enregistrements d’appels téléphoniques ont été stockés dans un centre Microsoft à Amsterdam. De la même manière, des DC en Belgique, pourraient abriter des IA qui participent au projet de surveiller et assassiner des peuples à l’autre bout du monde.

Ces outils sont également mis au service de la police de l’immigration, ICE, aux Etats-unis. En février 2026, OpenAI* a signé un contrat avec le ministère de la Guerre des Etats-Unis pour autoriser sans contrainte l’usage de ses IA dans des technologies d’armement et de surveillance. Ces technologies sont déjà déployées par l’ICE pour localiser et cibler des individus, en croisant la localisation de leur téléphone, posts sur les réseaux ou encore la dernière activité sur Amazon.

L’occupation armée du territoire et la répression des minorités sont optimisées par l’IA. La prolifération de DC alimente une escalade technocratique de la force policière et militaire, et transforme nos territoires en maillons d’une chaine de surveillance et de répression internationale.

LA LUTTE SE MET EN PLACE

Face à l’expansion des géants du numérique qui implantent des DC partout, des oppositions émergent. Des acteurs très divers s’organisent : riverain·es concerné·es par leur cadre de vie, collectifs anti-coloniaux et anti–extractivitstes, organisations environnementales, des défenseurs des libertés numériques, syndicats défendant l’avenir du travail, ou encore chercheur·euses et militant·es anti-militaristes.

En France, pour la première fois, un projet de DC a été suspendu en référé par la justice dans la Drome. Derrière ce recours se trouvait un collectif de militant et d’association auquel participaient Les Amis de la Terre et Attac, ainsi que des sympathisant.es des Soulèvements de la Terre. Une victoire provisoire, due à l’absence d’étude d’impact environnemental.

En Belgique, on peut citer la campagne « Stopdatacentersbelgium » contre les DC. À Farciennes, un recours citoyen soutenu par Occupons le Terrain, a permis de faire refuser un permis modifié permettant à Google de puiser l’eau de la Sambre pour son refroidissement.

Fin juin 2026, le mouvement de désobéissance civile Code Rouge a dénoncé le rôle militaire de Google, le technofascisme et ses impacts environnementaux. Mais la répression s’intensifie : 19 militant·es perquisitionné·es et 6 inculpé·es par les autorités flamandes. Cette criminalisation de l’opposition n’est pas isolée. Aux États-Unis, le FBI classe désormais les « extrémistes anti-tech » comme cibles prioritaires de surveillance. 

Les DC sont présentés comme une aubaine pour le progrès technologique, au service d’un projet capitaliste de surveillance, d’armement, ou plus simplement de pragmatisme quotidien, notamment avec l’utilisation de l’IA, pour la population. Cependant, le développement de ces centres et des technologies qui s’en suivent a des implications, environnementales, sociales, et militaires. Discrètement, les géants de la tech envahissent les territoires, notamment en Belgique, perturbant les équilibres de production d’électricité, de consommation d’eau, sans avantage pour les habitant·es, mais plutôt au service d’un projet de surveillance et d’armement.

Certaines résistances s’organisent, pour ralentir cette fuite en avant et inviter à la vigilance : les DC et leurs technologies servent les intérêts du capital, aux dépens des intérêts de la population, voire de ses besoins fondamentaux.