Le 14 août 2026, Jason Arday est mort. Il avait 41 ans. Professeur de sociologie de l’éducation à Cambridge, il était présenté, lors de sa nomination, comme le plus jeune professeur noir de l’histoire de l’institution, chercheur neurodivergent, diagnostiqué autiste dès l’âge de 3 ans. 3 semaines avant son décès, il démissionnait de son poste, épuisé par une campagne de harcèlement d’une ampleur inédite. Sa mort et son suicide sont l’aboutissement d’une chasse organisée, financée, et rendue possible par la complicité d’universités, de médias et d’institutions qui avaient pourtant en main de quoi la désamorcer. C’est également le résultat d’une chasse à l’homme d’un réseau d’extrême droite international structuré, qui a fait de la mise en cause de chercheur·ses noir·es une stratégie pour « reconquérir l’université ».

Au centre de cette chasse : Nathan Cofnas, qui se revendique lui-même « réaliste racial ». Sur son blog, il défend l’idée qu’une « méritocratie stricte » ferait quasiment disparaître les professeur·ses noir·es des postes universitaires, hors sport et divertissement. Une action est organisée le vendredi 18 septembre, jour de la rentrée officielle de l’université de Gand, contre la réintégration de Nathan Cofnas comme chercheur. Le collectif Student Against Cofnas appelle à son renvoi de l’Ugent.

La campagne de harcèlement contre Arday commence dès 2023, quand un universitaire retraité entreprend d’éplucher ses publications, insiste malgré qu’Arday lui a demandé d’arrêter, puis élargit sa traque aux revues scientifiques, à son diplôme de doctorat, puis à la presse. Pendant 3 ans, cette poursuite est présentée comme la démarche raisonnable d’un homme « qui ne fait que poser des questions ». Sur 33 articles de Jason Arday relu par les pairs, 2 seulement font l’objet de corrections mineures ; aucun n’est rétracté. Ce déséquilibre entre l’ampleur de la traque et la maigreur de ce qu’elle établit n’a pourtant pas empêché la presse britannique de construire, à partir de juillet 2026, plus de 200 articles reprenant ce cadrage.


Cofnas lors d’un interview publié le 14 août 26

La traque médiatique est donc lancée par Cofnas sur un terrain déjà préparé par trois ans d’harcèlement. Le 21 juillet, il écrit un billet accusant Cambridge d’avoir recruté « une personne noire au hasard » au mépris des standards académiques. Il ira jusqu’à qualifier Arday, dans une interview donnée cinq jours avant sa mort, de personne qui ne serait pas « intelligente comme un professeur devrait l’être », des propos explicitement racistes et validistes pour disqualifier un chercheur noir handicapé.

La suspension de Cofnas, puis sa réintégration sous la pression

Le 20 août 2026, l’université de Gand suspend Cofnas à titre provisoire. La lettre disciplinaire lui reprochait d’avoir utilisé son affiliation universitaire pour promouvoir son « réalisme racial », en contradiction avec le code éthique de l’institution.Cofnas requalifie immédiatement cette sanction en censure et en atteinte à la liberté académique.

Il reçoit alors du relais de nombreuses personnalités du monde académique, mais aussi de… Bill White…, ambassadeur des États-Unis en Belgique, qui fait pression sur l’université de Gand pour obtenir sa réintégration, évoquant la révision des relations américano-belges si l’institution ne cède pas. Que la diplomatie américaine s’engage directement pour la réintégration d’un chercheur sanctionné pour propos racistes dans une université étrangère dit à elle seul l’ampleur politique, et le caractère structuré de cet acharnement contre le professeur Arday.

Nathan Cofnas et Bill White ambassadeur des États-Unis en Belgique

Le 26 aout, Cofnas déclare sur X (Twitter) qu’il doit se plier maintenant à des mesures disciplinaires : interdiction d’enseigner, recherches restreintes, télétravail obligatoire pendant 3 mois. Pas d’exclusion définitive donc, mais un ensemble de restrictions temporaires….

Un réseau international de soutien

Cofnas n’agit pas seul, et son cas n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une infrastructure identifiée depuis plusieurs années par des chercheur·ses comme Rebecca Sear, qui a entrepris de cartographier les réseaux de ceu qui se présentent eux mêmes comme « réalistes raciaux » contemporains. Son travail de recherche révèle un mécanisme d’auto-légitimation en circuit fermé : ces réseaux disposent de leurs propres revues, soumises à une évaluation par les pairs assurée en réalité par les membres du même réseau. Cette fabrication d’une « infrastructure factuelle » interne permet ensuite de présenter comme de la science légitime des thèses qui n’auraient, dans des circuits d’évaluation indépendants, aucune chance d’être reçues comme telles.

Témoin de cette structuration, le magazine en ligne Aporia, vitrine de la Human Diversity Foundation, société relancée dans la filiation directe du Pioneer Fund, une organisation eugéniste américaine fondée en 1937, a construit la notoriété publique de Cofnas par des interviews, un podcast et des tribunes.

Le financier et technofasciste Peter Thiel entretient des liens directs avec plusieurs figures de ce réseau, dont Cofnas lui-même, et est l’un des responsables éditoriaux d’Aporia.

À Cambridge, James Orr, un professeur de « philosophie de la religion », également conseiller politique de Reform UK, un parti politique britannique d’extrême droite, a servi de point de contact entre ce réseau académique et la politique « nationale-conservatrice » britannique, notamment via la Free Speech Union, organisation qui a défendu juridiquement Cofnas à deux reprises avant de se retourner, dans les mêmes semaines, contre Arday lui-même. James Orr entretient également des liens avec Peter Thiel.

Surnommé le « philosophe-roi de J.D. Vance », président de l’Edmund Burke Foundation au Royaume-Uni et personnalité du mouvement national-conservateur qu’il a largement contribué à structurer des deux côtés de l’Atlantique, Orr n’est pas un simple sympathisant périphérique de ces réseaux : il en est l’un des architectes politiques les plus importants.

Le soutien belge

Le mercredi 16 septembre, lors de la cérémonie de remise des diplômes de la Faculté des Lettres et de Philosophie de l’Université de Gand , le professeur d’éthique Freddy Mortier a déclaré a ce sujet :

« L’idée, par exemple, qu’il existerait des différences génétiques héréditaires entre les groupes en fonction de la couleur de peau concernant l’intelligence : je n’y adhère absolument pas, bien au contraire, mais elle est parfaitement compréhensible et pertinente. Le fait qu’elle soit fausse n’a jamais été prouvé« 

Précisons que c’est dans cette faculté que travaille le « réaliste racial » Nathan Cofnas. Cette déclaration a suscité l’indignation de nombreux étudiants, qui ont immédiatement commencé à le huer.

La ministre flamande de l’Enseignement, Zuhal Demir (N-VA), a pris position fin août en soutenant Cofans et en affirmant que « la liberté académique est sacrée ». L’ancien recteur de la KU Leuven, Rik Torfs, s’est montré plus offensif dans un entretien accordé à 21News, jugeant que la suspension de Cofnas fait perdre à l’université la « confiance de la population » et dénonçant plus largement un « conformisme idéologique dans le monde académique » qu’il associe à une idéologie « woke ».

La réaction s’est donc également montrée structurée en Belgique, avec des politiques et des académiques connus pour leur postures proches de l’extrême droite qui ont réagi de concert.

Une lettre ouverte en soutien à Cofnas a recueilli les signatures de plusieurs universitaires belges, donc certains déjà largement connus pour leurs prises de positions réactionnaires : Geert Poels (UGent) et Jeremy Harvey (KU Leuven) l’ont portée ; on y retrouve aussi Frédéric Leroy (VUB), Arnaud Szmalec (UCLouvain), Eric Muraille (ULB), ainsi que Maarten Boudry, ancien universitaire de l’UGent. Bouke de Vries, le chercheur qui avait fait venir Cofnas à Gand et qui partage avec lui un intérêt pour les thèses héréditaristes sur l’intelligence, figure également parmi les signataires, tout comme Hans Geeroms (KU Leuven), Samuel Furfari et Alain Préat (ULB).  Ce sont donc des professeurs parfois encore en poste, dans des institutions belges reconnues, qui ont choisi de mettre leur autorité académique au service de la défense publique d’un chercheur sanctionné pour avoir diffusé des thèses de hiérarchie raciale.

Le soutien ne s’est pas limité au monde académique. Des organisations étudiantes d’extrême droite flamande, le KVHV et le NSV, ont publiquement défendu Cofnas. Le KVHV l’a également invité à s’exprimer lors d’une conférence en mars dernier, présentant cette invitation comme un combat contre la « censure académique ». Dries Van Langenhove, figure identitaire bien connue en Belgique, a lui aussi apporté son soutien à Cofnas.

Le gratin de la droite identitaire et néofasciste qui soutient un « chercheur » qui se revendique du « réalisme racial », rien de surprenant, donc…

Des universités néolibérales et coloniales

Il serait commode de traiter Cofnas comme une anomalie, un individu isolé qu’il suffirait de sanctionner pour clore le dossier. Ce serait ignorer ce que cette affaire révèle de structurel.

Les universités occidentales ne sont pas des institutions neutres que le racisme viendrait occasionnellement perturber de l’extérieur : elles ont été fondées, historiquement, sur des rapports coloniaux et racistes qui n’ont jamais connu de rupture, seulement des reconfigurations.

Cela est aggravé par le modèle économique néolibéral qui régit aujourd’hui le recrutement universitaire. C’est Bouke de Vries qui a offert à Cofnas un contrat à 50% à Gand, à cause d’une précarité structurelle qui pousse des départements en tension budgétaire à recruter des profils clivants, pourvu qu’ils apportent visibilité et financement, sans que ces choix et leurs conséquences ne soient assumées collectivement.

Nathan Cofnas a été engagé à l’UGent dans le cadre d’un projet financé par une bourse du Conseil européen de la recherche (ERC) obtenue par le professeur de philosophie Bouke de Vries. Ce mécanisme de financement mérite d’être expliqué, car il éclaire une dynamique structurelle plus large du monde académique européen, indépendamment du cas individuel de Cofnas.

Les bourses ERC comptent parmi les financements de recherche les plus prestigieux et les plus importants financièrement en Europe : elles se chiffrent en millions d’euros et permettent typiquement de constituer une petite équipe de recherche autour d’un∙e titulaire, un∙e professeur∙e, un ou plusieurs post-doctorant·es, et des doctorant·es.

Dans un contexte de restrictions budgétaires structurelles pour l’enseignement supérieur en Flandre depuis 2018, liées à la baisse des dotations publiques, ces financements externes sont devenus un enjeu financier important pour les départements et les universités, qui peuvent se trouver incitées à accueillir les projets ERC qui leur sont proposés plutôt qu’à les refuser, même lorsque leur contenu suscite des réserves en interne. C’est le cas de ce projet porté par le professeur Bouke de Vries, sur lequel est censé travailler Nathan Cofnas. À cela s’ajoutent des procédures RH défaillantes, incapables de protéger les chercheurs et chercheuses les plus exposé·es.

Les universités qui se targuent de diversité et d’inclusion sont aussi celles qui, en pratique, épuisent leurs chercheurs·ses les plus vulnérables : elles capitalisent sur leur visibilité et leur savoir tout en les laissant seul·es face à des campagnes de harcèlement organisées. Jason Arday a alerté, à plusieurs reprises et publiquement, sur le fait qu’il subissait un harcèlement raciste et validiste structuré. Il a saisi la police. Il a écrit à une ministre. Rien de tout cela n’a suffi à interrompre la mécanique qui l’a poursuivi jusqu’à sa mort.

Le racisme qui se cache derrière une fausse vitrine scientifique n’est pas une opinion parmi d’autres dans un « débat académique » : c’est une pseudoscience, sciemment réinjectée dans l’espace public par un réseau richement financé, qui utilise le vocabulaire scientifique pour se donner une respectabilité qu’il n’a pas.

Ce réseau a un besoin vital de légitimité institutionnelle, sans elle, il reste une communauté idéologique marginale. C’est précisément cette légitimité que des universités, des médias et des personnalités politiques lui ont offerte.

Jason Arday est mort de cette mécanique. La reconnaître pour ce qu’elle est, un réseau organisé, et non une série d’individu·es agissant chacun·e de leur côté, est la condition minimale pour qu’elle cesse de produire d’autres victimes. Depuis plusieurs mois, le collectif  » Student Against Cofnas » se mobilise contre le maintien du chercheur à l’université de Gand. Ils et elles appellent à se mobiliser ce vendredi 18 septembre lors de la cérémonie officielle de rentrée de l’université de Gand.