Depuis plusieurs mois, le mouvement syndical belge s’organise contre le gouvernement Arizona et ses mesures antisociales : manifestations nationales, grèves sectorielles, tous les deux ou trois mois, avec une régularité presque mécanique. Cependant, au sein des organisations syndicale comme en dehors, une question s’impose de plus en plus : ne serait-il pas temps de passer à la vitesse supérieure et d’appeler à une grève générale reconductible ? Ceci impliquerait-il de tester des moyens d’actions moins symboliques et plus contraignants pour le gouvernement ?

Depuis plus de 2 ans; le rituel est toujours le même. Une grande manifestation nationale est organisée, on défile dans les rues de Bruxelles, dans une ambiance qui ressemble parfois davantage à une balade dominicale qu’à une mobilisation qui a pour volonté d’inverser un rapport de force. Puis viennent parfois des grèves dans certains secteurs, portées en grande partie par la base et les travailleur·euses, et enfin un retour à la table des négociations. Sauf que ces mobilisations n’atteignent pas le gouvernement et que vraisemblablement, Arizona et MR- Engagés n’écoutent pas. Les mesures antisociales avancent, les attaques contre les pensions, l’enseignement et les droits des travailleurs se multiplient, et les directions syndicales reprennent le même chemin quelques semaines plus tard.

Ce n’est pas la première fois que le mouvement social belge se trouve face à ce rituel. En 1960-1961, lors de la grande grève contre la « loi unique » du gouvernement libéral d’Eyskens, un plan d’austérité brutal attaquant l’assurance-chômage, l’âge de la retraite et la fiscalité indirecte, c’est précisément parce que les bases syndicales ont forcé la main de leurs propres directions que la grève a pris une ampleur historique. À l’époque, les travailleur·euses gardaient une autonomie de pensée et d’action que les les directions syndicales n’avaient pas encore complètement étouffée.

Depuis, ce syndicalisme combatif s’est progressivement mué en partenaire institutionnel de la concertation sociale : obtenir des compensations, limiter les dégâts, négocier des « accords interprofessionnels ». L’arène de la lutte s’est déplacée de la rue vers les bureaux, le tout mené par une bureaucratie.

Et depuis le début de la coalition Arizona, la stratégie qui semble se dessiner dans les directions syndicales est celle de la négociation douce, parsemée de grandes mobilisations nationales pour « maintenir la pression », mais sans réellement établir de rapport de force.

La base en avance sur les directions

  • La base désigne les travailleur·euses membres du syndicat, celles et ceux qui cotisent, qui font grève, qui vivent concrètement les conditions de travail que le syndicat est censé défendre.
  • L’appareil syndical, lui, renvoie à la structure organisationnelle, les permanents, les fédérations, les centrales sectorielles.
  • La bureaucratie syndicale, enfin, c’est la couche dirigeante de cet appareil : les directions nationales, les secrétaires généraux, les instances de décision qui fixent la stratégie globale, qui négocient avec l’Etat et le patronat, souvent loin des réalités du terrain.

Ce décalage entre les directions syndicales et leurs bases n’est pas nouveau, il était déjà visible en 1960, quand de nombreuses bases syndicales avaient appelé à la grève générale en contournant leur propre direction nationale. Cependant, il s’est récemment illustré de manière particulièrement frappante dans le secteur de l’enseignement. Des mouvements venus du bas, Mars Attacks et École en Lutte notamment, ont lancé et organisé des grèves spontanées, forçant les appareils syndicaux à suivre un mouvement qu’ils n’avaient pas initié. Les grévistes ont imposé leur rythme et contraint les directions syndicales de la CSC à suivre.

Plutôt que de s’appuyer sur cette dynamique et de la consolider, certaines directions syndicales ont fait le choix inverse : des militant·es comme Pauline, militante d’École en Lutte ou Celia de Mars Attacks ont été écartées des syndicats, dans ce qui ressemble à un choix délibérément politique, celui de ne pas laisser des mouvements autonomes et combatifs s’articuler trop étroitement avec l’appareil syndical.

Cette capacité de la base des syndicats à forcer ses dirigeant·es témoigne d’une vitalité qui n’a pas disparu. Ce qui semble manquer, et représente un frein pour imposer le rapport de force, c’est que les directions syndicales assument leur responsabilité et transforment cette énergie en stratégie d’ensemble.

Des enjeux qui concernent tout le monde

L’enseignement, les pensions, les retraites, ces questions ne touchent pas qu’une catégorie de travailleurs. Elles concernent l’ensemble de la population : les parents, les enfants, les jeunes travailleur·euses, les personnes âgées. Ce caractère universel des attaques du gouvernement Arizona est précisément une raison supplémentaire d’appeler à une mobilisation générale plutôt qu’à des actions sectorielles successives. Quand les luttes restent uniquement sectorielles, elles peinent à renverser des rapports de force structurels qui sont imposer par ce gouvernement, qui s’attaque tout azimut, à tout et à tous·tes.

Quand c’est tout le monde qui est visé, c’est tout le monde qui devrait pouvoir se mettre en grève.

En Belgique, les syndicats disposent d’une caisse de grève qui permet d’indemniser partiellement les travailleur·euses qui cessent le travail, mais cette indemnité reste inférieure au salaire habituel. Faire grève, c’est consentir à une perte de pouvoir d’achat. C’est un acte de solidarité qui a un prix réel, et c’est aussi pourquoi les caisses de grève syndicales sont un outil précieux, c’est l’une des raisons concrètes d’y adhérer, et l’une des conditions matérielles qui rend la grève possible pour celles et ceux qui n’ont pas les moyens de se passer d’un salaire, une raison de plus donc, pour que les bureaucraties entendent la colère et mettent les moyens matériels nécessaires et disponibles pour une grève générale reconductible.

Et pourtant, même si la combativité est là et la base pousse, ce sont les directions qui freinent. L’épisode des « 13 du mois » en est l’illustration la plus récente : une séquence où une dynamique semblait vouloir s’installer dans la durée, avant de s’essouffler en moins d’un mois. Les directions ont invoqué les contraintes financières, mais derrière l’argument comptable, c’est bien un choix politique qui a été fait.

Un silence assourdissant sur les questions raciales

Il est un autre angle mort des directions syndicales : leur immobilisme face aux dimensions raciales des attaques du gouvernement Arizona et MR- Engagés. Parmi les mesures qui entreront en vigueur en septembre prochain figure l’interdiction du port du hijab dans l’enseignement. Concrètement, cela signifie des licenciements massifs, des dizaines d’enseignantes, d’aides-soignantes, d’accompagnatrices scolaires, qui perdront leur emploi.

Des travailleuses, parfois mandantes et qui cotisent, que ces mêmes syndicats sont censés défendre. Et pourtant, on cherche en vain une prise de position ferme, un préavis de grève, une mobilisation spécifique de la part des grandes centrales syndicales sur cette question.

Cet immobilisme révèle une conception étroite de ce que le mouvement syndical est prêt à défendre, et de qui il considère, implicitement, comme faisant partie de « ses » travailleur·euses. Les mobilisations pour la Palestine avaient déjà mis en lumière cette frilosité face aux enjeux qui touchent de manière disproportionnée les populations non blanches. La question du hijab dans l’enseignement en est une nouvelle illustration : quand l’attaque est raciale autant que sociale, les directions syndicales regardent ailleurs.

Les syndicats ne sont pas le gouvernement, mais leur rôle social et politique, face à un gouvernement qui attaque méthodiquement les conditions de vie de la majorité de la population, leur confère une responsabilité considérable. Plus ils deviennent indispensables dans l’appareil institutionnel, moins ils semblent capables de mobiliser la rue et d’affronter le pouvoir politique.

Pour le dire autrement, les syndicats ne sont pas extérieurs au capitalisme : ils en sont une institution. Leur fonctionnement repose historiquement sur le partage des gains de productivité, en période de croissance, ils négocient leur part du gâteau pour les travailleur·euses. Cette logique les rend dépendants de la santé de l’économie capitaliste elle-même, et donc fondamentalement peu enclins à la faire dérailler.

Aujourd’hui, les directions et bureaucraties syndicales ne sont plus constituées de travailleur·euses issu·es des secteurs qu’elles sont censées représenter. Ce sont désormais des salarié·es des appareils syndicaux eux-mêmes, permanent·es, juristes, communicant·es, dont les conditions de travail, la stabilité d’emploi et le rapport quotidien à l’exploitation capitaliste n’ont plus grand-chose à voir avec ceux des travailleur·euses dont ils sont censé·es défendre les droits.

Cette professionnalisation de la fonction syndicale crée mécaniquement une distance de classe entre les directions et les travailleur·euses, et favorise une culture du compromis et de la gestion institutionnelle plutôt que de la confrontation. C’est cette bureaucratisation qui explique en grande partie pourquoi les bases doivent aujourd’hui forcer la main de leurs propres organisations pour obtenir ce que celles-ci devraient porter d’elles-mêmes.

La rentrée prochaine et ses futures mobilisations dépendent peut-être de la capacité à rompre avec ce cycle : non pas une nouvelle grande manifestation suivie d’un retour aux négociations, mais une grève générale reconductible, c’est-à-dire une grève qui se prolonge tant que le gouvernement n’a pas reculé, capable de véritablement mettre l’économie belge à l’arrêt et de forcer l’Arizona à la chute.