- « Un roi entreprenant et un fin stratège »
- Enseigner le passé colonial belge
- Un double danger
Ce vendredi 19 juin avaient lieu les épreuves du CEB en histoire et géographie, les examens officiels des élèves de la sixième primaire. Elles contenaient notamment un « exercice de critique documentaire » s’appuyant sur un texte consacré au « Congo de Léopold II ». Les enfants devaient identifier pourquoi ce texte n’était pas pertinent pour une recherche sur la colonisation des Amériques.


Le document présenté lors de cette épreuve est un concentré de propagande coloniale, et personne, apparemment, ne s’en est inquiété avant publication.
Les réponses attendues portaient uniquement sur des éléments du texte: mauvais endroit (Congo, pas Amérique), mauvaise date (XIXe siècle, pas XVe-XVIIIe siècle). Mais ils et elles ne devaient pas critiquer le fond idéologique de ce document, qui se faisait pourtant le relais de la pire propagande coloniale. Or, cet exercice s’adressait à des enfants de 12 ans. Aucun encadré, aucune note explicative, aucun avertissement ne précisait qu’ils lisaient un document de propagande coloniale. Rien ne permettait de prendre la distance critique avec ce texte qui présentait la colonisation comme entreprise légitime et bénéfique.
« Un roi entreprenant et un fin stratège »
C’est la phrase d’ouverture du document de cette épreuve du CEB. Léopold II y est présenté en entrepreneur, stratège un vocabulaire appliqué à l’homme qui a mené une des périodes coloniales les plus meurtrières du 20ième siècle, un système qui a continué à broyer pendant bien longtemps.
« Posséder une colonie est une volonté conquérante très ancienne. De tout temps, les pays les plus forts et les plus développés se sont emparés de nouveaux territoires, de terres où vivent des peuples alors considérés comme inférieurs, moins organisés et jugés incapables de se défendre. »
Le document transforme ainsi un système d’exploitation organisé et une violence d’État structurelle en simple erreur de perception d’une autre époque. Comme si c’était « le contexte », l’air du temps.
Ce narratif est exactement comme celui des manuels scolaires coloniaux belges de l’époque. Dès le règne de Léopold II, la propagande coloniale entre dans les manuels scolaires, contribuant à légitimer la colonisation et à façonner durablement les représentations.
En 1935, les manuels scolaires belges décrivent le Congo comme « un pays peuplé d’anthropophages et de barbares », souligne l’historien Eric Van den Abeele. À cette époque, selon lui, l’imaginaire collectif belge véhicule l’idée que rien de valable n’existe au Congo, à l’exception de l’œuvre civilisatrice entreprise par la Belgique. Quant à l’histoire du Congo, elle est systématiquement présentée comme débutant avec la colonisation.

Léopold II y était présenté en visionnaire, la colonisation en mission civilisatrice, les nombreuses violences étaient passées sous silence et les Congolais·es réduits, encore et toujours, à des objets plutôt qu’à des sujets politiques. Et plus de 100 ans plus tard, en 2026, on retrouve le même logiciel et le même narratif dans un document officiel destiné à des enfants de 10 ans.
« Extrait du panneau de l’exposition du coup de grisou au caoutchouc présentée dans le Muséobus en 2015. ». Cette mention de la source était en toute petite dans la marge du livret d’exercice.
Un panneau pourtant récent, conçu il y a 11 ans par des médiateur·rices culturel·les, et qui circule encore en Fédération Wallonie-Bruxelles. Sauf que ce panneau original contenait également des éléments de dénonciation : la caricature de Mark Twain montrant Léopold II en ogre dévorant le Congo, un paragraphe sur la violence d’État, sur les châtiments corporels, les villages brûlés et les biens confisqués notamment.
Tout ça a disparu dans la version utilisée pour l’épreuve CEB. Ce qu’on a gardé, en revanche, c’est très précisément le portrait flatteur du roi et la définition euphémisant de la colonisation. Personne n’a vraisemblablement, à aucun moment du processus, eu quoi que ce soit à redire, ni sur les passages très problématiques ni sur cette découpe sélective de la source primaire.
Enseigner le passé colonial belge
L’école et l’éducation belge entretiennent depuis longtemps un rapport étrangement ambigu avec son passé colonial, oscillant entre glorification et amnésie. Pendant des décennies, Léopold II y a été présenté comme le « Roi bâtisseur », la colonisation comme une « œuvre de développement » ou une « mission civilisatrice ». Ce récit, hérité de la propagande coloniale, a durablement imprégné les programmes scolaires, les manuels et l’imaginaire collectif.
À partir des années 1970, un phénomène inverse s’observe : la colonisation belge disparaît progressivement des manuels scolaires. Pourtant, cette disparition ne s’accompagne pas d’un véritable travail critique sur le passé colonial. Au contraire, le silence remplace souvent la propagande. Alors même que la recherche historique s’éloigne du récit triomphaliste et autojustificateur qui avait dominé pendant des décennies pour adopter une approche plus critique, cette évolution peine à se traduire dans l’enseignement.
Le résultat est une forme d’amnésie collective. On n’enseigne le phénomène de la colonisation, mais pas nécessairement l’Histoire de la colonisation belge ni les violences qui l’ont accompagnée. La manière d’aborder cette période dépend largement des choix de l’enseignant, des ressources utilisées ou encore de la filière suivie, si bien que certains élèves peuvent terminer leur scolarité sans avoir réellement étudié le passé colonial de la Belgique.
En 2008, une enquête menée par Nicolas Hirtt révélait que, quarante-huit ans après l’indépendance du Congo, près d’un quart des élèves belges ignoraient que celui-ci avait été une colonie belge. Le fait colonial est parfois évoqué comme un concept abstrait, sans être replacé dans l’histoire spécifique de la Belgique. Cette méconnaissance explique aussi pourquoi les représentations héritées de la propagande coloniale continuent de circuler, qu’il s’agisse de la figure de Léopold II, encore souvent perçue comme celle d’un « grand homme », ou de la présence de nombreuses statues et monuments coloniaux dans l’espace public, longtemps resté peu interrogé.
Cette situation entraîne aujourd’hui des incompréhensions et des réactions de rejet face à des débats pourtant légitimes, comme la décolonisation de l’espace public ou la restitution d’œuvres spoliées exposées dans les musées. Ces enjeux pourraient être mieux compris et discutés si cette histoire était davantage connue et partagée par l’ensemble de la population. Aujourd’hui, ce travail de transmission repose essentiellement sur l’engagement de collectifs, comme le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, de chercheur·euses et de certains médias.
Enfin, cette méconnaissance a aussi des conséquences sociales très concrètes. Elle peut nourrir des formes de racisme anti-noir·es dans la société contemporaine. Lorsque l’on continue à penser, même implicitement, que le Congo n’aurait existé qu’à travers la présence belge, ou que les rapports de domination coloniaux n’ont pas laissé de traces profondes, on participe à la déshumanisation des personnes noires dans l’imaginaire collectif. Cette déshumanisation, héritée de la colonisation et de sa propagande, peut se retrouver dans des contextes très divers, parfois tragiques, comme dans le cas de Sanda Dia, ce jeune homme mort en Flandre lors d’un baptême étudiant, au cours duquel des chants coloniaux tels que « Coupez les mains, le Congo est à nous » ont été entonnés.
Un double danger
Présenter, dans le cadre d’une épreuve certificative officielle comme le CEB, un document amputé de toute dimension critique relève d’un choix lourd de conséquences. On efface délibérément les traces du crime colonial pour ne laisser subsister que son habillage flatteur. C’est une opération de blanchiment historique, menée qui plus est sur un support destiné à des enfants de dix ans, à un âge où l’esprit critique est en pleine construction et où ce qui est présenté comme « officiel » et « validé par l’école » acquiert une autorité particulière.
Le danger est double.
- D’une part, le contenu lui-même reconduit un imaginaire raciste et colonial.
- D’autre part, et c’est peut-être le plus grave, le dispositif pédagogique ne laisse aux élèves aucun espace pour exercer leur propre jugement sur ce contenu. La seule question posée porte sur la pertinence géographique et chronologique, jamais sur le discours et le narratif propagé.
Rien dans l’épreuve n’invite l’enfant à se demander si ce texte est vrai, juste ou faussé. On forme ainsi, sans le dire, des enfants qui apprennent à accepter sans interroger un récit colonial et raciste, car il leur est présenté ainsi par « l’autorité » de l’école.
Un document raciste et colonial, non critiqué et non critiquable, glissé dans une épreuve régionale à des enfants de dix ans, et qui ne demande aucune distance critique : voilà l’exemple d’une reproduction idéologique coloniale organisée par l’école elle-même.

