Les logements populaires et les professions précaires en première ligne face au dérèglement climatique

Ces derniers jours ont été marqués par des épisodes de canicule, entraînant un réel inconfort pour les habitant·es et les travailleur·euses. Ces fortes chaleurs estivales, qui commencent à peine, représentent des situations parfois dangereuses pour certaines personnes vulnérables (en particulier les personnes sans-chez-soi, les personnes avec des comorbidités*, les travailleur·euses en extérieur ou encore les personnes âgées). Comme pour les inondations et les grands froids, ces phénomènes météorologiques n’impactent pas de la même manière l’ensemble de la population. En été, le centre de Bruxelles affiche, par exemple, une température moyenne supérieure de trois degrés à celle de la périphérie1.

Au sein même de la région Bruxelles capitale, les quartiers ne sont pas tous égaux face aux fortes chaleurs. Ces écarts, notamment entre le centre et les quartiers périphériques de la ville, s’expliquent par les caractéristiques urbanistiques. Le centre-ville est plus densément bâti, dispose de moins d’espaces verts et les sols y sont davantage minéralisés*. Ces éléments accentuent les épisodes de chaleur par rapport au reste de la ville. À l’inverse, les espaces périphériques (en particulier au sud et à l’est de la région ) sont plus verts, moins denses, plus aérés et donc bien moins sensibles à ce phénomène.

Un bon indicateur pour illustrer les zones particulièrement exposées à la chaleur en ville est celui des “îlots de chaleur”. Ceux-ci sont définis de la façon suivante :

“Un îlot de chaleur urbain (ICU) se manifeste par des températures plus élevées en milieu urbain, surtout la nuit et lors des vagues de chaleur, par rapport aux zones rurales ou forestières voisines. Ce phénomène crée un dôme thermique qui empêche l’air de se refroidir rapidement, accentuant la sensation de chaleur et l’inconfort thermique pour les habitants.”(2)

À Bruxelles, la géographie des îlots de chaleur est particulièrement intéressante, puisqu’elle met en évidence un lien fort entre quartiers centraux, quartiers populaires et présence d’îlots de chaleur.

Cette géographie montre une différence marquante entre les communes du Sud-Est et celles du nord-ouest de la Région de Bruxelles-Capitale, ainsi qu’une forte présence d’espaces davantage propices aux épisodes de canicule dans les quartiers centraux.

La double peine pour les logements de quartiers populaires

Cette répartition est à mettre en lien avec celle des niveaux de revenu. En effet, les communes du sud et de l’est de la région sont historiquement celles qui présentent les revenus les plus élevés. À l’inverse, les quartiers du nord, de l’ouest et du centre de la capitale se caractérisent par des niveaux de revenus plus faibles. La surreprésentation des îlots de chaleur est particulièrement marquée dans les quartiers du “croissant pauvre” de Bruxelles. Ces quartiers s’étendent du sud du centre-ville (Saint-Gilles et Forest) vers l’ouest et le nord de la région (Anderlecht, Molenbeek, Saint-Josse…).

Ces observations montrent que les habitants des quartiers historiquement populaires subissent plus fortement les épisodes caniculaires, en raison de la présence accrue d’îlots de chaleur qui sont eux-mêmes dus à la manière dont ces quartiers sont aménagés et au manque d’espaces verts.

Ce constat met en évidence une double contrainte pour les habitant.e.s de ces quartiers. En plus de vivre dans des espaces généralement plus denses, plus pollués et moins végétalisés, ils sont également davantage exposés à des épisodes de chaleur plus intenses que dans le reste de la région.

À cela s’ajoutent des caractéristiques liées au bâti. Les quartiers populaires bruxellois se composent de logements en moyenne plus anciens, plus denses et moins bien isolés thermiquement. Lors des fortes chaleurs, les habitant·es du centre subissent ainsi une forme de double peine : ils vivent à la fois dans des quartiers qui accumulent davantage la chaleur et dans des logements moins adaptés aux effets du dérèglement climatique. 

En plus de l’inconfort qu’elles provoquent, les canicules représentent un risque sanitaire majeur. Elles peuvent entraîner des déshydratations, aggraver certaines maladies ou handicaps, et provoquer des décès parmi les personnes les plus vulnérables.

Travailler sous la chaleur : une inégalité de plus

Les personnes les plus exposées aux fortes chaleurs sont aussi, bien souvent, celles dont les conditions de travail les rendent les plus vulnérables. Les livreur·euses à vélo, les ouvrier·ères du bâtiment, les éboueur·euses, les agent·es d’entretien ou encore les travailleur·euses de l’Horeca exercent leurs activités en plein air ou dans des environnements non climatisés, sans possibilité de télétravailler ni de s’octroyer une pause à l’ombre.

Ces travailleur·euses, majoritairement issu·es des classes populaires, racisé·es dans une proportion significative, et souvent précarisé·es, subissent de plein fouet les effets de la chaleur. Des mesures préventives sont prévues en cas de fortes chaleurs, mais leur application reste largement insuffisante, en particulier dans les secteurs où la précarité de l’emploi laisse peu de place pour revendiquer ses droits.

Quand ton salaire dépend du nombre de livraisons effectuées ou que tu travailles sous statut d’indépendant·e pour une plateforme, dire non à une journée de travail par 38 degrés n’est pas une vraie option.

La canicule ne suspend pas les obligations professionnelles de ces travailleur·euses, elle les aggrave, tout en restant largement invisible dans le débat public sur la santé au travail.

Les riches ont toujours une sortie

Face à cela, les groupes sociaux qui habitent des quartiers plus aisés disposent de ressources matérielles qui leur permettent de s’extraire plus simplement de la chaleur urbaine. Appartements climatisés et bien isolés, jardins ombragés, habitations à proximité d’espaces verts et dans certains cas un accès à une maison secondaire end dehors de la ville ou à une piscines : autant d’options inaccessibles à la grande majorité des habitant·es des quartiers populaires bruxellois.

Cette capacité à fuir la chaleur, ou simplement à s’en protéger est en elle-même une forme de privilège de classe. Pendant que certains quittent la ville dès le premier week-end caniculaire pour rejoindre leur résidence secondaire, d’autres restent coincés dans des appartements surchauffés, sans jardin, sans climatisation, parfois sans même un ventilateur. L’accès à la fraîcheur n’est pas qu’une question de confort : c’est une question de santé, parfois de survie. Et cet accès est profondément inégal.

Une crise climatique profondément sociale

C’est le reflet d’un système qui produit structurellement des gagnant·es et des perdant·es face aux crises. Le dérèglement climatique n’est pas un phénomène naturel qui toucherait tout le monde de façon aléatoire, il est le produit d’un modèle économique capitaliste fondé sur l’extraction, la croissance sans limite et l’accumulation des richesses, dont les conséquences sont supportées de manière disproportionnée par celles et ceux qui en ont le moins profité. Les plus grands émetteurs de CO₂ à l’échelle mondiale sont aussi ceux qui ont les moyens de se protéger de ses effets.

Comme à l’échelle mondiale, où les inégalités socio-climatiques opposent souvent les pays du Nord et du Sud global, ces dynamiques se retrouvent également à l’échelle nationale. En Belgique, les effets du dérèglement climatique touchent plus durement les groupes sociaux les plus populaires, qui cumulent des conditions d’exposition plus fortes et des ressources plus limitées pour y faire face.

Derrière les manifestations visibles du changement climatique, comme l’intensification des canicules ou des inondations, se jouent des mécanismes profondément sociaux. L’exposition aux aléas, la vulnérabilité face à leurs effets et la capacité à s’en protéger sont inégalement réparties. Se demander qui souffre le plus de la chaleur revient ainsi à interroger les inégalités sociales face à la crise climatique.

Les épisodes de canicule, comme les inondations, mettent ainsi en évidence une réalité persistante. Les classes populaires se trouvent en première ligne face aux effets du changement climatique, tandis que les groupes socialement privilégiés conservent des avantages économiques et géographiques pour se prémunir de ces crises. Tant que cette réalité ne sera pas au cœur des réponses politiques, en termes d’urbanisme, de droit au logement, de conditions de travail et de redistribution des richesses, les solutions proposées resteront des replâtrages insuffisants face à l’ampleur des inégalités qui structurent notre rapport collectif au climat.