Depuis début juin, nous assistons à un épisode de violences policières ciblant des mineur·es, en très grande majorité non blanc·hes. Les violences policières survenues lors des mobilisations contre le décret-programme ont donné lieu à la publication de nombreuses vidéos, sur les réseaux et dans les médias. La diffusion de ces images est nécessaire et participe à visibiliser la violence de l’État. Cependant, la multiplication de ce type de contenu participe à la banalisation des violences policières, en particulier à l’égard de personnes non blanches. 

Cette séquence mérite une prise de recul pour replacer ces violences policières dans leur contexte, comprendre ce qu’elles ont d’inédit (ou pas) et ce qu’elles racontent d’un système structurellement violent à l’égard de certains pans de la société. Cette prise de recul impose de s’intéresser au rôle des images, et d’un média comme le nôtre dans la banalisation des violences que subissent des personnes non blanches.

Ce qui s’est passé est choquant, mais n’est en réalité pas surprenant. Les violences auxquelles nous avons assisté s’inscrivent dans la continuité de la répression des mouvements contestataires de ces dernières années et des violences quotidiennes imposées pas les forces de l’ordre aux enfants et adolescent·es non blanc·hes dans les quartiers populaires.

VIOLENCES QUOTIDIENNES, RACISME STRUCTUREL

Au quotidien, les enfants et adolescent·es des quartiers populaires subissent des violences qui ne sont pas rendues visibles. Ces violences prennent différentes formes, mais structurent la réalité des personnes qui en font les frais : surveillance permanente, contrôles d’identité répétés, fouilles au corps, arrestations abusives, interpellations humiliantes devant les proches, menaces, tutoiement systématique, insultes ou encore course-poursuites qui mènent parfois à de graves incidents, notamment plusieurs homicides policiers.

Les violences des mobilisations récentes sont le symptôme du même système que celui qui produit ces violences quotidiennes : un racisme structurel qui traverse les institutions policières belges et l’Etat, avec un mépris pour les personnes précarisées. En priorité, ce sont les hommes non blancs des quartiers populaires qui sont visés. Leurs corps sont vus comme une menace pour l’ordre établi, quel que soit leur âge.

Les images de ces derniers jours ont visibilisé une partie de ce que sont les violences policières, mais elles ne montrent pas toutes les violences banalisées que connaissent certains jeunes des quartiers populaires. Les violences brutales sur des mineur·es auxquelles nous avons assisté indignent à juste titre, mais ne doivent pas cantonner les victimes dans une unique représentation de « la bonne victime » et ne doivent pas empêcher de s’indigner pour des violences moins visibles, considérées comme moins graves mais qui peuvent broyer des vies. La multiplication des contrôles au faciès ces derniers jours aux abords de la Gare Centrale est un exemple de ces violences moins visibles, mais pour autant bien réelles.

RÉPRESSION DES MANIFSTANT·ES

Ce n’est pas la première fois qu’une manifestation est réprimée de manière violente par les forces de l’ordre. À Bruxelles mais aussi ailleurs en Belgique ou dans le monde, les mouvements de contestation sont réprimés par la violence depuis longtemps. Cette violence est considérée légitime parce qu’elle viendrait maintenir un ordre établi. En réalité, elle défend les intérêts d’une classe dominante – en l’occurrence, la politique d’austérité portée par le décret-programme -, en violentant des personnes qui oseraient s’insurger.

Depuis plusieurs mois, avec les mobilisations contre le mouvement Arizona et depuis plusieurs années avec les mobilisations en soutien à la lutte en Palestine, les forces de l’ordre de Bruxelles ont démultiplié leurs pratiques violentes : auto-pompe, gaz lacrymogène, armes à « létalité réduite », matraques au corps et à la tête, etc. Tant de manières de mater l’opposition, qui blessent durablement celles et ceux qui en font les frais : perte de vue, commotion cérébrale, blessures qui nécessitent une chirurgie, séquelles psychologiques, etc. Les méthodes violentes des forces de l’ordre ne tuent pas toujours, mais elles marquent : elles apprennent aux corps et aux esprits ce qu’il en coûte de résister.

Par ailleurs, la spirale répressive des mouvements contestataires à Bruxelles ne vise pas tou·tes les manifestant·es de la même façon : au sein même des manifestations, les personnes non blanches subissent le racisme systémique des institutions policières et de l’État. En témoignent les nombreuses insultes racistes proférées lors de précédentes manifestations.

LES EFFETS PERVERS DU SPECTACLE DE LA VIOLENCE

La visibilisation des violences est nécessaire, mais porte en elle un effet pervers. Il est important que ces images existent et fassent office de preuve pour mettre en cause les auteurs des violences. Mais comment les diffuser par la suite? Lorsque les violences d’État commises envers de personnes non blanc·hes sont diffusées en boucle, elles cessent progressivement d’indigner pour commencer à familiariser. À force de voir ces corps tabassés, humiliés, plaqués au sol, les spectateur·rices ne sont plus seulement amené·es à une forme d’empathie, ou d’indignation, mais à une forme de désensibilisation, voire de déshumanisation de celles et ceux qui sont victimes des violences de l’État.

Les personnes non blanches en viennent à subir une double peine. D’une part elles subissent les violences, ou la crainte permanente de les subir. D’autre part elles subissent le spectacle de ces violences, consommé par d’autres, parfois commenté, parfois même esthétisé : des images violentes de personnes qui leur ressemblent, auxquelles elles peuvent s’identifier, qui tournent en boucle dans des fils d’actualité. 

N’avons-nous pas compris que les violences policières existent ? Et qu’elles visent en priorité les personnes non blanches, et dans une moindre mesure les personnes sexisées ? Et si la diffusion massive de ces images ne servait plus tant à convaincre qu’à permettre à celles et ceux qui les partagent de se donner bonne conscience, l’indignation comme substitut à l’action ?

Pourquoi avons-nous besoin de voir ces violences pour croire les victimes ? Cette exigence permanente de preuves visuelles révèle une hiérarchie implicite de la crédibilité. Certaines personnes doivent exposer leur douleur, leur humiliation ou leur mort pour être jugées dignes d’être entendues.

VISIBILISER MAIS DÉSHUMANISER ? LE RÔLE DES MÉDIAS

La déshumanisation des personnes non blanches est alimentée par la diffusion en boucle des images de violences à leur égard.

Pour une personne blanche, une distance existe déjà en voyant les images de violences envers des personnes non blanches, car elle ne s’identifie pas directement. Dès lors, le traitement des images est d’autant plus important : comment ne pas tomber dans la consommation massive, non réfléchie d’images violentes à l’égard de personnes non blanches ? Comment s’en saisir pour ne pas s’y habituer et cultiver l’indignation plutôt que l’insensibilité ?

En 2020, un contrôle policier à Waterloo avait suscité l’indignation sur les réseaux : une mère de famille, blanche, s’était retrouvée au sol, plaquée par les policiers qui contrôlaient l’habitation. Son histoire a circulé, a indigné, a été reprise. Non pas parce que la violence était plus grave, mais parce que le corps qui la subissait était plus facilement identifiable comme un corps qui ne devrait pas subir cela. Or, pour des personnes non blanches, dans certains quartiers, ce type de violences relève de l’ordinaire. Si l’on s’insurge, à juste titre, de la violence subie par la mère de famille à Waterloo, ne doit-on pas également s’insurger, à la même hauteur, des violences survenues ces derniers jours comme de celles que subissent au quotidien les personnes non blanches ?

Cette différence de traitement apparaît également dans la manière dont les médias représentent les catastrophes et drames humains. Après le tremblement de terre en Haïti en 2010, de nombreuses images de corps sans vie ont circulé dans les médias internationaux. Quelques mois auparavant, lors d’un séisme en Italie, la diffusion d’images similaires était beaucoup plus rare. Pourquoi certaines morts semblent-elles mériter davantage de pudeur et de respect que d’autres ? Quels corps juge-t-on montrables, et lesquels protège-t-on du regard public ?

Il en va de même pour les images de corps blessés, meurtris qui nous parviennent de Palestine au fil des violences meurtrières commises par Israël. La progression vers des images toujours plus insoutenables pose question : comme si la violence devait constamment se surpasser elle-même pour continuer d’exister aux yeux du monde, comme si la mort de milliers de personnes ne suffisait pas, et qu’il fallait chaque fois une image plus atroce pour maintenir l’attention. Ces images sont importantes, elles ont permis de rendre visible, encore et encore, les horreurs commises par Israël mais l’opinion publique semble presque s’y être habituée.

Comment dépasser la simple indignation face à ces horreurs, tout en respectant l’humanité des personnes filmées? Avons-nous réellement besoin d’images de plus en plus violentes pour comprendre la réalité et pour s’en insurger ? Ne doit-on pas penser un certain respect des corps que l’on voit sur ce type images, en les accompagnant d’un certain récit ? En humanisant les personnes déshumanisées par la violence raciste de l’État ?

LA QUESTION DU CONSENTEMENT  

Lors des mobilisations et de manière plus générale, de nombreuses personnes nous font confiance en nous transmettant leurs images, leurs vidéos, leurs témoignages. Nous les en remercions. Cette confiance implique des responsabilités. Parmi les images qui circulent, une grande partie a été filmée par des passant·es, des manifestant·es, des témoins, souvent dans l’urgence, parfois sans que la personne filmée n’ait consenti explicitement à ce que ces images soient diffusées publiquement, partagées, commentées.

C’est un enjeu que l’on oublie facilement dans l’urgence de l’indignation : les personnes que l’on voit sur ces vidéos sont souvent dans les moments les plus vulnérables de leur vie, frappées, humiliées, en état de choc. Publier massivement ces vidéos sans se poser cette question, c’est reproduire, à notre échelle, une forme de violence : celle de disposer du corps et de l’image d’une personne sans son accord. C’est pourquoi nous faisons le choix, quand c’est possible, de privilégier les témoignages sur l’image, sans pour autant négliger l’importance de faire exister certaines images de violences, pour mettre notre lectorat face à cette réalité.

POUR UNE ÉTHIQUE DE L’IMAGE

Les violences policières ne sont pas des dérapages. Elles sont le produit d’un système : celui d’un État capitaliste et racial qui protège un ordre social fondé sur l’exploitation et la hiérarchisation des corps. Dans cet ordre, les corps non blancs, et en particulier ceux des jeunes des quartiers populaires, sont structurellement désignés comme des corps à contrôler, à punir, à jeter.

Diffuser les images de violences policières sans en interroger les ressorts, sans la replacer dans cette structure, c’est risquer de la réduire à un spectacle et risquer de faire de la souffrance des personnes concernées un contenu consommable, un scroll de plus, dans un flux déjà saturé d’horreurs normalisées.

S’il est essentiel que ces images existent pour documenter les faits, constituer des preuves et nourrir un contre-récit, leur diffusion soulève néanmoins des questions importantes. Faut-il nécessairement les partager massivement ? Ne pourrait-on pas privilégier, dans certains cas, le témoignage, le récit ou la description des faits plutôt que la répétition d’images violentes ?

Cela ne signifie pas qu’il faudrait arrêter de filmer et de diffuser les images de violences d’Etat, qui très souvent servent également à renforcer le récit des personnes victimes et servir de preuves. Il est toutefois important de s’interroger sur les effets psychologiques de cette exposition répétée, en particulier pour les personnes directement concernées par le racisme. Voir sans cesse des personnes qui leur ressemblent humiliées, agressées ou tuées peut raviver des traumatismes, renforcer un sentiment d’insécurité et rappeler qu’elles auraient pu être à la place des victimes. La question n’est donc pas seulement celle de la preuve, mais aussi celle de la responsabilité dans la diffusion des images et de l’impact qu’elles produisent sur celles et ceux qui les regardent.

En tant que média, nous nous devons de réfléchir à notre rôle dans la diffusion d’images violentes et notre contribution à leur banalisation. Nous continuerons de publier les images de violences que nous documentons, mais nous voulons y accoler un récit et y mettre les formes pour respecter les corps des personnes déjà violentées systématiquement par le racisme d’État.

La diffusion d’images de violences policières nous impose également de tenter de comprendre d’où viennent ces violences et oblige par là à se pencher sur l’histoire coloniale des pays occidentaux, ainsi que l’historique de répression des mouvements sociaux au sein même de ces pays ou dans les pays qui ont été colonisés.

Le vrai enjeu n’est pas uniquement de convaincre. Il est de construire les conditions matérielles et politiques qui permettront de mettre fin à ces violences. Cela passe par mettre en avant l’organisation collective, la solidarité avec les personnes directement concernées, la mise en cause des institutions, et non par la seule circulation d’images choc.

Nous nous devons de refuser une forme d’antiracisme de façade qui s’épuise dans l’indignation numérique sans jamais s’attaquer aux structures qui produisent ces violences. Notre pratique médiatique se doit de considérer les personnes non blanches non pas comme des victimes à plaindre ou des corps à montrer, mais comme des sujets politiques à part entière, dont les luttes, les récits et les analyses doivent occuper le centre. Les images peuvent être un outil dans cette lutte. Elles ne peuvent pas en être la fin.