Le 4 mai 2025 à Bruxelles, des dizaines de supporters du Club de Bruges ont déferlé dans les rues de Molenbeek avant la finale de la Coupe de Belgique, agressant violemment des habitant·es racisé·es, dont un commerçant et plusieurs femmes voilées, sous les cris racistes et les crachats. Sur les réseaux sociaux, les images de cette attaque ont circulé, montrant des saluts nazis et des violences racistes perpétrées en toute impunité. La police est restée passive une grande partie de la journée, n’intervenant que tardivement lorsque les jeunes des quartiers ont tenté de se défendre. Cet épisode, qualifié de « ratonnade » par plusieurs habitant·es et observateur·rices, n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une dynamique européenne de fascisation rampante. Une histoire coloniale et policière qui revient frapper à la porte.

Une histoire coloniale :


Le terme de « ratonnade » remonte à la guerre d’Algérie. Il est utilisé pour désigner les expéditions punitives menées contre des personnes d’origine nord-africaine, souvent en représailles à des actions indépendantistes du FLN. Dès 1955, des policiers et civils français organisent à Paris, Lyon, Marseille et ailleurs des rafles et agressions collectives visant les immigrés algériens. Le 17 octobre 1961, ce racisme d’État atteint un paroxysme : plusieurs centaines d’algériens sont massacrés ou noyés dans la Seine par la police parisienne, dirigée par Maurice Papon.

Mais les ratonnades ne sont pas uniquement le fait de la police. Dans les années 1970 et 1980, les militants d’extrême droite prennent le relais. En 1980, à Bondy, une bande organisée de fascistes attaque un groupe de jeunes Maghrébins dans le métro. Plusieurs sont grièvement blessés. Ce traumatisme restera gravé dans la mémoire des quartiers populaires, mais les médias de l’époque minimisent les faits, comme très souvent.

En Belgique, plusieurs épisodes marquants montrent que ce phénomène n’a jamais disparu. Dès les années 1980, le Vlaams Blok, ancêtre du Vlaams Belang, entretient un climat de peur et de haine autour des populations immigrées. En 1991, les élections dites du « dimanche noir » voient ce parti obtenir 12 sièges au Parlement flamand, dopé par une rhétorique anti-immigrés. Des agressions ciblées se multiplient alors dans les grandes villes flamandes. Bruxelles connait alors plusieurs descentes de skinheads dans les quartiers populaires, notamment à Schaerbeek et Saint-Josse. En 1992, à Anvers, un adolescent d’origine marocaine est poignardé par un militant néo-nazi après une manifestation d’extrême droite. L’agresseur n’écope que de trois ans de prison avec sursis.

Dans les années 2000, les ratonnades prennent une forme plus diffuse : insultes, menaces, mais aussi attaques ciblées à la sortie des écoles ou dans les transports publics, souvent à l’initiative de groupes de supporters violents proches de mouvances fascisantes. Comme à son habitude, les autorités belges refusent de reconnaître une dimension raciste (et systémique) à ces violences, les traitant comme de simples incivilité. Ce déni aura favoriser leur banalisation.

En Angleterre, le phénomène connaît aussi une longue histoire. Dès les années 70, les National Front et British Movement organisent des descentes contre les communautés pakistanaises, caribéennes et plus tard musulmanes. En 1981, les émeutes de Brixton sont déclenchées en partie par des violences policières ciblées et dans les années 2000, les English Defence League (EDL) puis Britain First reprennent ce flambeau.

En juin 2020, au Royaume-Uni, à la suite des manifestations Black Lives Matter, des groupes d’extrême droite se rassemblent à Londres prétendument pour « protéger les statues », mais s’en prennent violemment à des manifestants antiracistes. Des heurts éclatent avec la police, révélant une normalisation de la violence raciste dans l’espace public, orchestrée à l’échelle nationale.

Ratonnades 2.0

Les ratonnades contemporaines se multiplient à travers l’Europe, très souvent déclenchées par un fait divers amplifié par les réseaux sociaux. Descentes punitives, attaques ciblées, manifestations qui dégénèrent, elles partagent un même objectif : expulser, humilier ou blesser les personnes perçues comme étrangères, en particulier les populations arabo-musulmanes et noires.

En 2024, en Espagne, la ville de Bonares est secouée après qu’un retraité espagnol de 77 ans a été agressé par un jeune marocain. Ce fait divers, largement monté en épingle par l’extrême droite, donne lieu à une véritable chasse à l’homme contre les immigrés du village. Entre le 7 et le 11 février 2024, des dizaines de jeunes espagnols se coordonnent sur Telegram et X (ex-Twitter) pour « venger » la victime, casser les logements des familles maghrébines et expulser de force leurs habitants. Des appels au lynchage sont diffusés en direct.

Dans une tribune publiée le 13 février, l’historienne María Elvira Roca Barea ose même légitimer la colère raciste de ces jeunes, les comparant aux héros du peuple. Une fois encore, la machine politique s’emballe : Vox, parti d’extrême droite, accuse « l’invasion migratoire » et fait campagne sur ces violences qu’il a alimentées. Le gouvernement reste silencieux.


Après Bonares, d’autres villes andalouses comme El Ejido ou Algeciras ont vue émerger cet été des tensions communautaires suivies de violences de rue, notamment autour des foyers d’accueil ou des campements de travailleurs agricoles. Les médias d’extrême droite jouent encore une fois un rôle crucial : des chaînes YouTube, des comptes Telegram ou X partagent des vidéos sensationnalistes qui attisent la haine et incitent à la vengeance dans les communautés au sud de l’Espagne.
En Italie, des agressions racistes se répètent dans les villes du Nord comme Vérone, Milan ou Padoue. En septembre 2024, une famille tunisienne est prise à partie à la sortie d’un supermarché sous les cris de « retourne chez toi ». Quelques semaines plus tard, à Florence, des militants néo-fascistes du groupe Casaggì défilent en torche, en scandant des slogans antisémites et islamophobes. Leur présence sur TikTok et Instagram, où ils documentent leurs actions comme de véritables « exploits », leur offre une audience auprès des jeunes.

En Allemagne, l’AfD et les milices d’extrême droite profitent du climat tendu autour des réfugiés pour relancer un discours identitaire violent. En mars 2025, à Chemnitz, une manifestation contre « l’islamisation » dégénère : des commerces tenus par des Kurdes et Syriens sont vandalisés. Certains agresseurs avaient été identifiés comme appartenant à des clubs de supporters d’extrême droite ou à des groupes paramilitaires illégaux.

En Belgique, l’attaque de Molenbeek s’inscrit dans cette vague mais d’autres événements ont précédé : en octobre 2024, à Anvers, deux jeunes d’origine turque sont frappés par un groupe sortant d’un meeting du Vlaams Belang. Là encore, les agresseurs se filment et diffusent leur acte sur X, attirant les encouragements d’influenceurs racistes belges et néerlandais.

Même schéma en France, où l’affaire de Crépol (novembre 2023) devient prétexte à des déchaînements xénophobes. Après la mort tragique d’un jeune supporter local, des figures de l’extrême droite appellent ouvertement à des représailles, certaines relayant le fantasme d’une « guerre ethnique ». Florence Medina, ex-candidate Reconquête, est jugée en mai 2024 pour avoir proposé un retour aux « ratonnades » en direct sur un plateau de télévision.

Ces ratonnades européennes sont rendues possibles par l’existence de véritables écosystèmes numériques de haine, dans lesquels se rejoignent figures politiques, influenceurs, hooligans, et militants néo-fascistes. Elles s’enracinent aussi dans un discours d’État de plus en plus complaisant avec les thèses de l’ethnodifférentialisme, où la peur de l’« envahisseur » justifie l’usage de la violence. Comme en témoigne les nombreux débats créés de toute pièce autour du « problème des Frères Musulmans », qui met une cible dans le dos de chaque musulman.es d’Europe.

Un écosystème organisé et transnational

Ces actes ne sont pas spontanés, les groupes d’extrême droite en Europe sont aujourd’hui structurés, parfois ayant des liens à l’international, et s’entraînent à la violence. Des groupuscules comme l’Alvarium en France, les « Brigades identitaires » en Espagne, ou les réseaux pro-Tommy Robinson au Royaume-Uni utilisent les réseaux sociaux pour recruter, propager des récits de « réappropriation ethnique » et coordonner leurs actions violentes. Ces groupuscules s’organisent selon des modèles inspirés des milices, parfois paramilitaires, avec une chaîne de commandement, des entraînements physiques, des outils de communication sécurisés (Signal, Telegram), et des objectifs politiques clairement assumés : « reconquérir l’espace public » et imposer la peur.

Les « ratonnades » sont souvent précédées d’un repérage des lieux, de l’identification de cibles, souvent désignées en ligne, et d’un cadrage médiatique à l’avance. Le schéma est bien rôdé : un fait divers est détourné ou amplifié ; des influenceurs d’extrême droite ou des comptes anonymes créent des récits de vengeance sur X ou Telegram ; des appels à rassemblement sont lancés. Une fois sur place, les groupes parfois cagoulés ou vêtus de noir, agissent rapidement, en se filmant pour diffuser les vidéos sur leurs canaux et attirer de nouveaux sympathisants.

Certains groupuscules fonctionnent en réseaux transfrontaliers : des figures belges, italiennes, françaises et espagnoles participent aux mêmes canaux de discussion. Le collectif français Division Martel, par exemple, a été vu à plusieurs reprises lors de manifestations aux Pays-Bas. En Espagne, les Brigadas identitarias entretiennent des liens étroits avec des hooligans polonais et des groupes grecs proches de l’ancien parti néo-nazi Aube Dorée. Certains avocats et magistrats proches de la droite radicale les conseillent meme sur les limites légales à ne pas franchir pour éviter la prison.

Tommy Robinson (Stephen Yaxley-Lennon), ex-leader de l’English Defence League, continue à influencer des centaines de militants en diffusant de nombreux messages islamophobes sur les reseaux sociaux, notamment Twitter. Condamné à plusieurs reprises, il n’en reste pas moins une « figure médiatique de la haine raciale », dont les propos ont inspiré l’auteur de l’attaque de la mosquée de Finsbury Park en 2017.

Cette coordination dépasse la simple impulsion raciste, elle constitue une stratégie politique d’intimidation et de réaffirmation du pouvoir blanc, fondée sur la violence de rue. Le tout fonctionne comme un véritable écosystème : production de récits, recrutement, planification, action violente, et justification politique a posteriori.

Le plus inquiétant reste la banalisation de ces violences. Les médias mainstreams reprennent souvent les narratifs de l’extrême droite, parlant de « rixes », de « tensions communautaires » ou de « débordements » quand il s’agit de violences racistes préméditées. Pire, la réponse judiciaire reste très inégale. Les agressés se retrouvent criminalisés, tandis que les agresseurs néo-fascistes bénéficient d’une impunité préoccupante.

À Puget-sur-Argens, en France (février 2025), un homme est battu à mort parce qu’il est noir. L’affaire est restée étouffée jusqu’à ce que des collectifs militants diffusent les images et témoignages. L’enquête révèle la présence de groupuscules d’extrême droite dans la région, bien connus des autorités, mais jamais inquiétés.

Légende : le mot « ratonnade » désigne historiquement les attaques collectives dirigées contre des personnes d’origine nord-africaine, notamment durant la guerre d’Algérie, et reste aujourd’hui un terme politiquement chargé.

sources :
INA. 1980 : le traumatisme à Bondy après une « ratonnade » de militants d’extrême droite. INA éclaire l’actu. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/ratonnade-bondy-racisme-1980-arabes-skin-heads-extreme-droite ina.fr
Franceinfo. Mort de Thomas à Crépol : elle avait proposé un retour aux ratonnades – L’ex-candidate Reconquête Florence Medina jugée pour propos racistes. https://france3-regions.franceinfo.fr/…3059452.html

L’Express. Ratonnades, incendie… Les bas instincts des Européens face aux migrants. L’Express. https://www.lexpress.fr/monde/europe/ratonnades-incendie-les-bas-instincts-des-europeens-face-aux-migrants_1766592.html L’Express
Libération. Extrême droite : une histoire sémantique des “ratonnades”. Libération. URL : https://www.liberation.fr/idees-et-debats/extreme-droite-une-histoire-semantique-des-ratonnades-20221215_VGM65JUHY5AXVGBP6LHIH7ZRYE/
Sylvie Thénault, Les ratonnades d’Alger, 1956. Une histoire de racisme colonial. Paris, Éditions du Seuil, 2022, 336 p.
Mediapart. Agressions et “ratonnades” en toute impunité : comment la jeunesse d’extrême droite s’organise. https://www.mediapart.fr/journal/france/060823/agressions-et-ratonnades-en-toute-impunite-comment-la-jeunesse-d-extreme-droite-s-organise Mediapart
RTBF. Royaume-Uni : le militant d’extrême droite Tommy Robinson va être libéré de prison. RTBF Actus. https://www.rtbf.be/article/royaume-uni-le-militant-d-extreme-droite-tommy-robinson-va-etre-libere-de-prison-11549707 RTBF