3 MEMBRES DU CONSEIL D’ADMINISTRATION QUITTENT LEUR FONCTION EN PROTESTATION

Le 24 novembre prochain, Lahav Shani, directeur musical de l’Orchestre philharmonique d’Israël, viendra diriger son Orchestre de Munich à Bruxelles, au BOZAR. Plusieurs voix se sont élevées contre la programmation de ce chef d’orchestre lié à une institution perçue comme un vecteur de propagande étatique (« Hasbara ») au service d’un projet colonial. Cette affaire ravive la question du rôle politique de la culture et du boycott d’Israël, qui poursuit son projet génocidaire en Palestine.
Malgré les protestations, le BOZAR a choisi de maintenir la programmation. Trois membres de son conseil d’administration ont quitté leur fonction pour marquer leur désaccord avec la décision : Mohamed Ouachen (comédien et réalisateur bruxellois), Jos Geysels (secrétaire politique du parti Groen) et Els Silvrants-Barclay (chercheuse et activiste).
«Lahav Shani n’est pas juste un chef comme un autre. Il est directeur musical de l’Orchestre philharmonique d’Israël, une institution qui se présente elle‑même comme l’ambassadeur culturel officiel d’Israël, un état dont les actions sont qualifiées de génocide par Amnesty International et d’apartheid par la Cour internationale de Justice. Et aujourd’hui, dans le contexte que l’on connaît, ce choix a un sens politique. Qu’on le veuille ou non. », Mohamed Ouachen , ex-administrateur de Bozar
Un précédent boycott à Gand
En septembre 2025, le festival de Flandres à Gand avait annulé la venue de l’Orchestre philharmonique de Munich dirigé par Shani. Les organisateur·rices avaient évoqué le manque de clarté du chef d’orchestre concernant les crimes commis par le régime israélien ainsi que son rôle central au sein du Philharmonique d’Israël. Plus récemment encore, en novembre 2025, une campagne de boycott visait la venue de l’orchestre philharmonique d’Israël à Paris. De vives réactions s’étaient fait entendre et lors du concert, finalement maintenu, mais des militant·es ont interrompu la représentation à plusieurs reprises.
Selon la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), la complicité au régime israélien constitue une base pour un appel au boycott, particulièrement au vu du contexte et de la gravité des crimes commis. À l’échelle internationale, la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) appelle à exercer des pressions économiques, culturelles, académiques et politiques sur Israël tant que les droits fondamentaux des Palestinien·nes ne sont pas respectés. Le mouvement a été lancé le 9 juillet 2005 par la société civile palestinienne, un an après l’avis de la Cour internationale de justice déclarant illégale la construction du mur de séparation de Cisjordanie. Il dénonce alors l’expansion continue de la colonisation depuis plus de 50 ans. Aujourd’hui, BDS est devenu un réseau mondial rassemblant des milliers de militant·es, syndicats, étudiant·es et organisations engagées pour la justice en Palestine.
L’instrumentalisation de la lutte contre le racisme
La couverture médiatique de la déprogrammation en 2025 s’est déroulée suivant une mécanique récurrente lorsqu’il s’agit de parler de la situation en Palestine: l’accusation de discrimination et d’antisémitisme. Sans nier la réalité persistante de l’antisémitisme, il est frappant de constater que le sionisme, le caractère colonial ou le génocide en cours sont rarement mobilisés comme cadres d’analyse dans les médias dominants.
Ce sont surtout les présidents du MR et de la N-VA qui ont dénoncé la déprogrammation en instrumentalisant l’antiracisme. Le Premier ministre Bart De Wever (N-VA) a jugé cette décision irréfléchie et irresponsable. Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a parlé d’une « honte pour la Belgique » et invitait la ministre flamande de la Culture, Caroline Gennez (Vooruit) à démissionner.
Des propos paradoxaux au vu des partis qu’ils représentent et qui démontrent une hypocrisie politique. Georges-Louis Bouchez entretient régulièrement des liens ou interactions avec des figures d’extrême droite comme Tom Van Grieken ou Éric Zemmour, tandis que le MR a recruté des personnalités issues de l’extrême droite comme Noa Pozzi. Quant à la N-VA, héritière de la Volks Unie, elle possède des filiations historiques avec des mouvements collaborationnistes et antisémites. Cette instrumentalisation permet donc à ces partis de se présenter comme de fervents défenseurs des « valeurs démocratiques » et de la lutte contre le racisme, à contre-courant de leurs projets politiques.
Leur soutien à Israël devient ainsi une forme de réhabilitation politique, leur permettant de disqualifier comme antisémites des critiques relevant pourtant de l’anticolonialisme ou de la dénonciation des politiques israéliennes. Cette mécanique rhétorique neutralise le débat politique de fond et transforme le boycott culturel en discrimination individuelle, vidant de son contenu politique toute solidarité ou dénonciation du colonialisme.
L’Orchestre philharmonique d’Israël, un organe de propagande
Cette focalisation sur la nationalité israélienne de Lahav Shani a largement éclipsé un autre élément central du débat : le rôle politique et symbolique de l’Orchestre philharmonique d’Israël qu’il dirige. Une institution qui se revendique elle-même comme ambassadrice culturelle de l’État d’Israël, au service de son image à l’international.
« Il est impossible d’imaginer Israël sans son Orchestre Philharmonique », déclarait en 2011 Shimon Peres, ancien Premier Ministre d’Israël.
« L’Orchestre philharmonique d’Israël est l’orchestre national de l’État d’Israël et son ambassadeur culturel dans le monde. » déclarait le secrétaire général de l’Orchestre Yair Mashiach, le 21 mai 2015
Cette fonction d’« ambassadeur culturel » dépasse le simple cadre artistique. L’orchestre est intimement lié à la construction du projet sioniste et dès la Nakba de 1948. Sur le site de l’ orchestre, on peut y lire :
« Le 20 novembre 1948, quelques jours après la libération d’Israël, l’IPO (l’Orchestre philharmonique d’Israël) a donné un concert émouvant sur les dunes de Beer Sheba. Les membres seniors de l’orchestre se souviennent du jeune Leonard Bernstein jouant et dirigeant l’orchestre devant 5 000 soldats, à portée de voix des forces égyptiennes en retraite. »
Cette « libération » renvoie en réalité à l’opération de l’armée israélienne, qui a entraîné l’expulsion de Palestinien·nes de Beer Sheba vers Gaza et Hébron dans le cadre de la Nakba en 1948.
La Hasbara, propagande culturelle au service d’un projet colonial
La culture elle-même est utilisée comme un outil de propagande et assumée pour améliorer l’image internationale d’Israël, contrer les campagnes de boycott et masquer les réalités de l’occupation et de la colonisation. Le terme hasbara, qui signifie « explication » en hébreu, désigne l’appareil de propagande israélien, centré sur la légitimation de la politique coloniale, la promotion du sionisme et la disqualification systématique de toute critique, qu’elle soit politique, médiatique, universitaire ou citoyenne. En 2015, Nissim Ben-Sheetr, alors directeur général du ministère des Affaires étrangères, déclarait sans ambiguïté :
« Nous considérons la culture comme un outil de premier ordre pour la hasbara. En ce qui me concerne, je ne fais aucune différence entre la hasbara et la culture. »
Pour les partisan·es du boycott, il s’agit donc de cibler des artistes qui représentent les institutions et un Etat colonial.
La culture solidaire avec la Palestine
Depuis le début du génocide à Gaza en octobre 2023, les initiatives de solidarité avec le peuple palestinien se sont multipliées dans le monde culturel. Plus de 5 000 professionnel·les du cinéma, dont de nombreuses figures d’Hollywood, ont annoncé qu’ils et elles ne collaboreraient plus avec des institutions israéliennes. Plus de 400 artistes ont rejoint la campagne No Music For Genocide et retiré leur musique des plateformes de streaming en Israël. En Belgique et aux Pays-Bas, une campagne de boycott culturel lancée en octobre 2025 a également été soutenue par plusieurs grandes institutions, parmi lesquelles le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, Ancienne Belgique, KVS ou encore Beursschouwburg.
L’histoire rappelle que ce type de mobilisation peut avoir un impact réel. En Afrique du Sud, le boycott international, des produits commerciaux aux échanges universitaires, en passant par l’exclusion des compétitions sportives et les sanctions diplomatiques, n’a pas, à lui seul, fait tomber le régime d’apartheid. Mais il a constitué un levier décisif pour isoler le pouvoir, affaiblir sa légitimité et soutenir les luttes internes, jusqu’à son effondrement dans les années 1990.
La controverse autour de la venue de Lahav Shani au BOZAR s’inscrit donc dans un mouvement international plus large, qui rappelle le rôle de la culture face aux violences coloniales et aux crimes de guerre.
