Un ministre de la Défense au service de politiques racistes et sécuritaires

Une menace d’intrusion russe largement exagérée, des images trompeuses de drones et des millions d’euros débloqués en urgence : une enquête de l’émission d’investigation Pano révèle comment Theo Francken, ministre de la Défense (NVA), a contribué à installer un climat de peur pour justifier des dépenses massives dans l’armement.

Il aura fait usage d’une fausse urgence pour imposer des décisions politiques opaques en matière d’armement, qui sont pourtant loin de faire consensus. Cette affaire vient s’ajouter à une autre qui avait déjà fait parler du ministre : la corruption dans l’affaire des visas humanitaires syriens.

Dans ces deux affaires, on observe une logique commune : celle d’un recours à l’urgence et au manque de transparence pour imposer des décisions politiques, motivées par la peur.

Un climat de peur créé de toutes pièces

L’émission d’investigation Pano sur la chaine flamande VRT est revenue sur l’achat par la Défense de matériel anti-drone après l’affaire appelée « la crise des drones » survenue en octobre 2025. A cette époque, des survols suspects de drones avaient été signalés du côté du camp d’Elsenborn, de la base militaire de Kleine-Brogel mais aussi à l’aéroport de Zaventem, menant à sa fermeture temporaire. Ces intrusions ont été imputées à la Russie sans aucune preuve formelle. Le reportage suggère que certains “drones” observés pourraient en réalité être des hélicoptères ou des appareils liés à des survols de cargos, remettant en question le caractère hostile de ces survols.

Un élément particulièrement marquant concerne le ministre de la Défense, Theo Francken, qui a lui-même transmis à la presse des images présentées comme des drones, alors qu’il s’agissait en fait d’un hélicoptère de police. Cette crise aurait donc été montée de toutes pièces afin d’accélérer l’achat de matériel militaire en procédure d’urgence.

Conflit d’intérêts au niveau du financement

En procédure d’urgence, les achats de matériel militaire ne font l’objet d’aucun appel d’offres, une procédure normalement obligatoire qui oblige une institution publique à mettre en concurrence plusieurs entreprises afin de choisir la meilleure offre de manière transparente. Le ministre justifiait cette décision par la nécessité d’agir rapidement face à une menace potentielle.

Selon l’enquête, le matériel aurait été acheté à un prix élevé, alors que d’autres fournisseurs proposaient des alternatives moins coûteuses. L’Inspection des Finances avait d’ailleurs rendu un avis défavorable en octobre 2025, jugeant cet achat excessif. Malgré cela, la procédure accélérée a été maintenue.

En plus de lever le voile sur ce prix élevé, le reportage met en avant les liens entre Théo Francken et le fournisseur des antennes de détection des drones, Senhive, qui ont coûté 10,4 millions d’euros. Theo Francken connaît Steven Krekels, PDG de Senhive. Une photo d’eux ensemble a été publiée sur le réseau X de Theo Francken le 14 janvier 2025. On peut notamment y lire:

« Promenade matinale hivernale avec Steven Krekels, un talent de premier plan chez VITO, un véritable joyau de notre couronne technologique flamande. Discussion intéressante autour de la technologie, de l’innovation, de l’environnement, de l’espace et des applications industrielles. Nous vivons une période d’instabilité géopolitique. Nous devons impérativement renforcer notre résilience. La Défense doit tirer un maximum parti des technologies et de la R&D dont nous disposons en interne. Le prochain gouvernement en fera une priorité.
Bonne journée, »

Face aux critiques, le ministre rejette toute accusation de corruption et affirme qu’aucune loi n’a été enfreinte. Il reconnaît néanmoins que les images transmises à la presse représentaient un hélicoptère, expliquant qu’il ignorait cette information au moment des faits. La Défense, de son côté, défend les achats réalisés et dénonce les insinuations du reportage. Le parquet de Bruxelles a ouvert une enquête concernant l’achat de matériel anti-drones. L’enquête est ouverte contre X pour « entrave aux enchères publiques » et « corruption publique ».  

Les dangers de la militarisation

L’affaire des drones 2025 n’est pas un incident isolé, mais une stratégie plus vaste: la normalisation d’une militarisation accélérée de la société belge. En invoquant la maxime latine « Si vis pacem, para bellum » (Si tu veux la paix, prépare la guerre), reprise par le Premier ministre Bart De Wever et appliquée par Théo Francken Ministre de la Défense, le gouvernement fédéral semble se préparer à la guerre en invoquant la « sécurité », comme dans l’affaire des drones.

Cette militarisation de la société se traduit déjà concrètement : un budget militaire gonflé à bloc (9,2 milliards € d’augmentation sous le gouvernement de Charles Michel (2019),10,2 milliards sous le gouvernement d’Alexander De Croo (2022), et sous l’Arizona augmentation de 2 milliards), des lettres envoyées à des mineurs de 17 ans pour les inciter à passer un an dans l’armée, proposition de Théo Francken d’étendre à la police une arme de guerre le FN 303 pour encadrer des manifestations, la présence de militaires dans l’espace public ou encore le recours à des couvre-feux, à l’isolement et à des drones pour surveiller nos communes.

Cette logique a été très visible lors du premier salon belge de l’armement, BEDEX, tenu du 12 au 14 mars 2026. Loin d’être une simple vitrine technologique, cet événement apparaît comme un outil de propagande destiné à ancrer dans l’opinion publique la croyance en la nécessité d’acheter des armes pour la sécurité, en faire un mode de vie. Le ministre de la Défense Théo Francken y a défendu cette vision en déclarant lors de l’ouverture :

« Investir dans la défense n’équivaut pas à investir dans la guerre, c’est investir dans nos valeurs, notre liberté, notre mode de vie, notre sécurité. »

Cette stratégie militaire, qui consiste à s’armer le plus possible pour sa sécurité, et qui est qualifiée de « dilemme de la sécurité », est dangereuse. Lorsqu’un État renforce son armement pour se protéger, ce geste est perçu comme une menace par d’autres États. Ceux-ci réagissent alors en augmentant à leur tour leurs capacités militaires. Résultat : chacun cherche à se sécuriser, mais tout le monde contribue à rendre la situation plus instable.

Autrement dit, en voulant accroître sa propre sécurité, un État alimente une insécurité globale. Et ceux et celles qui y gagnent vraiment sont les fabricants d’armes. L’industrie européenne de la Défense a vu ses profits exploser de 30 % en deux ans. Et en Belgique, l’urgence décrétée autour des drones a permis de contourner les règles de transparence et de débourser des sommes colossales. C’est le jeu du capital que de nous faire croire à la guerre, au « dilemme de la sécurité », pour finalement toujours plus s’enrichir, au détriment de la société et de nos droits.

Un passé déjà fait de corruption pour Théo Francken

Théo Francken a déjà été accusé de corruption dans l’affaire des visas humanitaires syriens. Alors qu’il était Secrétaire d’Etat, il a favorisé, entre 2016 et 2018, des procédures d’octroi de visas humanitaires pour 1502 chrétiens de Syrie via des intermédiaires. Contrairement aux procédures d’asile classiques, qui passent par l’Office des étrangers, le secrétaire d’État dispose d’un pouvoir discrétionnaire pour accorder ces visas, sans critères clairement définis ni véritable contrôle démocratique. Cette opacité a ouvert la voie à des abus.

C’est dans ce contexte que Melikan Kucam, conseiller communal N-VA à Malines, intervient comme intermédiaire. Chargé par le cabinet de Theo Francken d’identifier des bénéficiaires dans le cadre d’une opération visant des chrétiens en Syrie et en Irak, il établit des listes de candidats. Il a profité de cette position pour réclamer des sommes importantes, parfois jusqu’à 10 000 euros, à des personnes souhaitant y figurer. À l’époque, Kucam agissait avec la confiance du cabinet, dans un dispositif reposant volontairement sur des intermédiaires. Ce mode de fonctionnement relevait donc d’un choix politique assumé par Theo Francken.

Même s’il n’a pas été établi que Theo Francken était informé des paiements ou en ait tiré un bénéfice personnel, cette affaire met en lumière les dérives d’un système opaque. Celui-ci favorisait certaines personnes au détriment d’autres, notamment sur base de leur religion et de leurs moyens financiers.

Parallèlement, en 2016, Théo Francken a tout fait pour qu’une famille d’Alep ne reçoive pas de visa humanitaire. Un couple et deux enfants, 5 et 8 ans, demandaient un visa humanitaire afin de fuir la guerre et venir en Belgique. Une famille namuroise s’était portée garante de les accueillir. L’office des Etrangers refuse alors la demande. Saisi en recours, le Conseil du contentieux des étrangers ordonne à l’État belge de délivrer les visas, au vu des risques encourus.

Théo Francken est alors secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration. Dans ses fonctions, il est chargé de mettre en œuvre la politique d’asile et d’exécuter ce type de décision. Si l’État peut contester un jugement en introduisant un recours, il reste tenu de respecter les décisions de justice. Or,  il a refusé d’exécuter la décision. Son geste s’inscrit dans une campagne anti-juges de son parti indépendantiste flamand, la N-VA. La Cour de justice de l’Union européenne finira par lui donner raison sur le plan juridique, en estimant que les États ne sont pas obligés de délivrer des visas humanitaires.

Il n’en reste pas moins que cette situation met en évidence un contraste : d’un côté, une famille en danger se voit refuser l’accès à la protection malgré une décision de justice et de l’autre, un système parallèle et opaque permet l’entrée de personnes sélectionnées selon des critères peu transparents. Une préférence est mise en place selon la religion et les seules vies qui méritent d’être sauvées sont les vies chrétiennes. Une des idées du fascisme, qui est éminemment raciste, est que seules certaines vies sont dignes d’être vécues et sauvées, alors que d’autres ne le sont pas.

Militarisation, politiques sécuritaires et discours racistes vont ensemble

Dans ces deux affaires, une même logique est à l’œuvre : celle d’un usage de l’urgence et de l’opacité pour imposer des décisions politiques, guidées par la peur et traversées par des logiques racistes. Que ce soit dans le cas des drones ou dans celui des visas humanitaires, on voit se mettre en place des dispositifs d’exception.

Cette banalisation de l’exception et du manque de transparence s’inscrit dans un processus plus large de durcissement de l’État. L’urgence sécuritaire sert à justifier des procédures accélérées, sans contrôle réel, mais aussi des décisions arbitraires qui déterminent qui mérite d’être protégé et qui peut être laissé de côté, selon des critères racistes.

En parallèle, la militarisation de la société progresse. Elle banalise la présence de l’armée dans l’espace public, légitime l’usage de la force et s’appuie sur un climat de peur permanent pour s’imposer avec la criminalisation des personnes sans-papiers et des personnes racisées. Lors d’une visite à Bruxelles-Midi pour évaluer le déploiement de l’armée dans la gare, Theo Francken a ainsi déclaré que « tout le monde sait qu’il y a beaucoup de criminalité mais que personne ne fait rien », en associant dans le même discours « trafics de drogue » et les « milliers d’illégaux » et participant à la criminalisation des personnes en situation administrative irrégulière. 

Cette évolution de la militarisation ne peut donc être dissociée des politiques migratoires. La traque des sans-papiers, le tri des vies, la désignation de certains groupes comme “menaces” ou “criminels” participent d’une même dynamique. Une dynamique dans laquelle militarisation, politiques sécuritaires et discours racistes avancent ensemble, notamment sous l’impulsion de Theo Francken.

Derrière la promesse de sécurité, qu’elle passe par des drones censés nous protéger ou par la sélection des “bons migrants”, c’est en réalité un projet de société qui se dessine : une société plus autoritaire, plus inégalitaire, profondément marquée par le racisme et gouvernée par la peur.