Depuis ce 1er janvier 2026, des médicaments de catégorie A, classés comme importance vitale, sont devenus payants. Cela comprend les médicaments pour soigner la tuberculose ou traiter le VIH (plus connu sous le nom de SIDA). Cette fin de gratuité risque de mettre à frein au soin. En plus d’avoir un impact sur la santé individuelle des patient·es, cela risque d’augmenter la propagation des maladies contagieuses et d’impacter tout la santé publique. Plus de 300 signataires, dont 150 soignant·es, appelle le ministre Frank Vandenbroucke (Vooruit) à revenir sur la décision de mettre fin à la gratuité de médicaments d’importance vitale. Ils et elles dénoncent également une médecine à deux vitesse qui risque de remettre en cause progressivement le droit et l’équité dans l’accès aux soins

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Depuis le 1er janvier 2026, sans aucune concertation avec le secteur, les médicaments de catégorie A, gratuits pour les patient·es jusqu’à présent, seront désormais payants. Les médicaments de catégorie A sont des médicaments d’importance vitale (classification de l’Inami). Les antirétroviraux, utilisés pour contrôler l’infection à VIH, en font partie, ainsi que les médicaments antituberculeux (mais aussi l’insuline, certaines chimiothérapies, le médicament pour la drépanocytose, etc.)

Plus de 300 signataires, dont 150 soignant·es, appelle le ministre Frank Vandenbroucke (Vooruit) à revenir sur la décision de mettre fin à la gratuité de médicaments d’importance vitale.

Les patient·es devront désormais s’acquitter de 2 euros par boîte de médicament sauf s’ils bénéficient d’une intervention majorée (BIM), auquel cas ce sera 1euro/boîte.

Plus concrètement et à titre d’exemple, cela signifie 8 euros par mois pour un traitement contre la tuberculose (qui dure 6 à 12 mois en fonction de l’atteinte) ou 2 à 10 euros par mois pour le traitement du VIH (à vie).

La tuberculose et le VIH sont deux maladies contagieuses, avec par conséquent un impact sur la santé publique, en plus de la santé individuelle.

Le traitement pour les personnes vivant avec le VIH est essentiel. Non seulement, il leur permet de ne pas tomber malades mais il enraye également la propagation de l’épidémie. En effet, une personne traitée ne transmet plus le VIH à ses partenaires. L’accès aux traitements est donc un des fondements de la prévention (Treatment as Prevention) combiné au dépistage et aux préservatifs. Les modèles sont clairs : la dynamique de l’épidémie de VIH est largement gouvernée par la fraction de la population infectée ayant une charge virale non contrôlée.

Quant à la tuberculose, après quelques semaines de traitement bien conduit, la contagion disparaît. Cependant les patient·es doivent poursuivre leur traitement plusieurs mois (minimum 6) pour être guéri·es. A contrario, s’ils ou elles arrêtent de le prendre, ils ou elles redeviennent contagieux·ses.

Les derniers chiffres de surveillance en Belgique montrent qu’en 2024, le nombre de nouveaux diagnostics de VIH reste élevé (1,8 nouveau diagnostic par jour) et similaire au nombre de diagnostics de l’année précédente, stagnation que l’on observe depuis plusieurs années. On constate également une augmentation des diagnostics chez les hommes belges. Ces tendances indiquent que l’épidémie du VIH n’est pas encore sous contrôle en Belgique. En ce qui concerne la tuberculose, le dernier rapport du FARES fait état d’une hausse de l’incidence observée en 2024 par rapport à 2023. Les causes de cette augmentation sont multifactorielles mais incluent la précarité croissante.

De fait, une proportion importante des patient·es concerné·es par ces deux pathologies cumule fréquemment de multiples vulnérabilités, qu’elles soient psychologiques, sociales ou économiques. Si les montants demandés peuvent paraître modestes pour la majorité de la population, ils constituent néanmoins un obstacle réel (un de plus) pour ces publics précaires dont les conséquences peuvent être désastreuses en termes de santé individuelle et de santé publique. Les économies à court terme risquent d’entraîner, à moyen et/ou à long terme, des coûts bien plus élevés liés à la persistance des épidémies.

Si, pour le moment, les patient·es en cours de procédure de régularisation ou d’asile continuent à bénéficier de la prise en charge complète de ces traitements, les travailleur·ses pauvres, les chômeur·ses, les personnes en incapacité de travail devront s’acquitter du prix demandé. Quant aux patient·es ayant accès à l’aide médicale urgente (AMU), ils dépendent du bon vouloir et de la décision des CPAS, eux-mêmes soumis à une pression budgétaire croissante.

En outre, ces traitements s’inscrivent dans la durée – au minimum 6 mois pour la tuberculose et à vie pour le VIH – ce qui rend le coût cumulé loin d’être négligeable, notamment en cas de polypathologies ou de traitements multiples.

Il convient de préciser que cette contribution de 1 à 2 euros par boîte est destinée à financer la procédure « Early and Equitable Fast Access », visant à faciliter un accès plus rapide aux traitements innovants. Si l’intention est, en théorie, honorable, elle ne peut en aucun cas se faire au détriment d’une population de patient·es particulièrement vulnérables, pour qui même un coût modeste constitue un obstacle réel à l’accès aux traitements essentiels.

En effet, on entend régulièrement l’argument suivant lequel les médicaments gratuits font penser aux patients que la santé ne coûte rien. On oublie cependant que ces pathologies chroniques ou de longue durée nécessitent un suivi médical régulier : consultations, prises de sang, parfois examens complémentaires qui, eux, sont payants. Ces patients ont en général une conscience aiguë du prix de leur prise en charge et du fait que leur vie dépend de la fabrication, de l’accessibilité et de la disponibilité de leurs traitements.

A la dimension économique et financière s’ajoute celle du stigmate, particulièrement marquée pour ces deux pathologies. La tuberculose reste associée à des représentations de pauvreté ou de manque d’hygiène. Le VIH, infection sexuellement transmissible, est encore tabou et véhicule de nombreuses représentations mortifères et fantasmes de toutes sortes. L’introduction d’un paiement peut ainsi renforcer chez certain·es patient·es un sentiment de honte, voire de culpabilité et accroître la stigmatisation et l’autostigmatisation.

Nous pensons donc que l’introduction d’un paiement pour des médicaments à caractère vital constitue une rupture grave et profondément inquiétante. Celle-ci renforce les inégalités plutôt que de diminuer la vulnérabilité des plus précaires. Enfin, et surtout, elle envoie un signal politique désastreux, ouvrant la voie à une remise en cause progressive du droit et de l’équité d’accès aux soins pour tous et toutes et fait planer, à terme, le risque très réel d’une médecine à deux vitesses.