
Il y avait quelque chose de profondément provocateur dans ce qui s’est joué ce 1er mai à Blegny-Mine, près de Liège. Pas seulement politiquement indécent, symboliquement indécent aussi. Le périmètre était bouclé, les laissez-passer vérifiés 3 fois depuis le centre de Blegny. Et dans cette forteresse improvisée sur un site minier classé patrimoine mondial, Georges-Louis Bouchez a célébré la « Fête du travail » sur un site où des hommes ont laissé leur santé, leurs membres, et souvent leur vie, en expliquant que le problème de la Belgique, c’est qu’il y a trop de malades, trop de syndicats, et pas assez de croissance.
La mine comme décor
Blegny est un lieu de mémoire ouvrière où des centaines d’hommes sont morts dans les mines. Entre 1920 et 1940, on recense en Belgique une trentaine de catastrophes minières, faisant des dizaines de morts à chaque fois.
La « Bataille du charbon » d’après-guerre, racontée par l’archiviste Guy Coppieters illustre bien le « sauvetage » de l’industrie charbonnière belge des années 1944-1951 qui s’est faite sur le dos de travailleurs sous-payés, prisonniers de guerre allemands, immigrés italiens, et autres personnes « déplacées », pendant que les patrons de la Fédéchar* rétablissaient leur pouvoir économique et financier d’avant-guerre.
C’est sur ce sol-là que le Mouvement Réformateur a planté sa scène, ses écrans géants et ses slogans : « Notre travail gagne du terrain », « L’énergie de la croissance », « Moins d’État, plus de pouvoir d’achat ».
Pour incarner ce récit, le MR avait prévu la présence d’un ancien mineur, mis en scène aux côtés de Georges-Louis Bouchez. C’est aussi devant ce décor que Bouchez a annoncé vouloir réduire les droits de succession, étendre les flexi-jobs, et combattre les « faux malades ».
« Si tous les matins, quand vous vous levez, vous vous dites que ça va pas, je peux vous dire qu’à la fin de journée, ça n’ira pas », explique-t-il. Et d’appeler à « rompre avec cette vision misérabiliste, cette vision dramatique ». ( Georges Louis Bouchez, discours du 1er mai)
« J’ai de Blegny le souvenir de travailleurs courageux, de corps brisés, d’accidents du travail, d’une chose qui semble ne rien évoquer à la droite : le travail, lorsque les conditions sont pénibles, lorsque le salaire n’y est pas, use la santé (…). Entendent-ils à droite la voix des infirmières, aides à domicile, ouvriers et techniciens de la construction, conducteurs et conductrices de tram et de bus, agents de propreté, de ceux qui, au quotidien, sont en première ligne pour lutter contre la pauvreté (…) et pour aider les personnes en détresse psychologique ou mentale, avec une conscience professionnelle qui force l’admiration ? » a répondu Ahmed Laaouej du PS.
Le choix du site de Blégny s’apparente à une stratégie et une « réthorique » plus large portée par le MR et ses alliés de l’Arizona : celle de la « reprise en main des ressources ».
En effet, le gouvernement Arizona communique autour du nucléaire, présenté comme « énergie de la croissance ». L’Arizona a acté la prolongation des réacteurs et envisage de nouveaux investissements. Mais de quelle énergie parle-t-on, et au profit de qui ? La mine de Blegny, en fond, répondait à la question : au profit des grands capitalistes et de ceux qui décident.
«Qui doute encore que le chômage est le business model des syndicats et la maladie celui des mutuelles ? »
C’est en effet une offensive idéologique qui s’est déployée ce 1er mai et Bouchez ne s’en est pas caché : il est venu attaquer frontalement les droits sociaux, et en premier lieu les syndicats et les mutuelles, deux piliers de la protection collective que la droite libérale désigne désormais ouvertement comme des « obstacles à la croissance ».
Mais le discours du président du MR n’était pas le seul à mériter qu’on s’y arrête. Corentin de Salle, directeur du centre Jean Gol (centre d’étude du MR), publiait sur les réseaux sociaux un post qui en dit long sur l’état d’esprit ambiant. Il y racontait avoir rencontré « Michel », qui avait commencé à travailler dans la mine à 14 ans, en 1955, contre la volonté de sa mère.
« De quoi relativiser les propos de certains qui se plaignent de la pénibilité du travail aujourd’hui… »
Traduction : vous travaillez dans des conditions difficiles ? Pensez à Michel. Estimez-vous heureux de ne pas descendre dans une galerie à 14 ans.
Il y a une cohérence idéologique entre le post de de Salle et le discours de Bouchez; dans les deux cas, le passé ouvrier sert d’argument contre le présent ouvrier, pour invalider les revendications sociales. Une logique qui, poussée à son terme, rendrait toute amélioration des conditions de travail indéfendable, puisqu’il existera toujours, quelque part dans l’histoire, un Michel qui a fait pire.
Le résultat de cette journée libérale sur les anciennes mines de Blégny est en somme une image parfaite de ce que la classe politique a fait au 1er mai et autres formes visibles de contestation sociale : vider de son contenu conflictuel et revendicatif.
Le 1er mai est, par définition, une commémoration du conflit social visible. La tenir dans un périmètre bouclé, accessible sur « invitation », protégé par 120 policiers, et imposer des laissez-passer à tous les habitantes aux alentours, a pour but de transformer le fondement même de cette journée et de tenter d’en faire un message politique : nous voulons neutraliser le 1er mai.
L’opération de communication du MR en ce premier mai fait également un bon témoin de la manière dont la droite belge entend gérer la question sociale liée au travail. Cette droite, dans sa configuration actuelle avec le gouvernement Arizona, propose un récit de croissance, d’énergie, de dynamisme, où les perdants de la mondialisation sont invités à se lever le matin avec le sourire et à remercier le marché de leur avoir laissé une place. La N-VA, le MR, et les Engagés, chacun à sa façon, construisent un discours sur la « responsabilité », le « courage politique », la nécessité de réformes structurelles, confondant choix économiques et choix politiques.
Les coupes dans les soins de santé, la réforme des pensions, la chasse aux arrêts maladie sont imposées comme des nécessités budgétaires tandis que des sommes de plus en plus grandes sont allouées à l’armement, au profit du patronat ou encore d’opérations de communication comme celles du 1er mai.
Le MR propose un récit fondé sur le mérite, sans réellement se placer du côté des travailleur·euses, puisque tout dans son programme politique vient précariser celles et ceux qui légitimement, se lèvent parfois le matin en se disant que « ça ne va pas« .

