Fin février 2026, une conférence organisée par le cycle de conférence de professeurs réactionnaires « Sciences et société » à l’ULB invitait Nora Bussigny, pour tenir une conférence sur les « Ingérences étrangères et la radicalisation des étudiants« . Cette conférence criminalisait le mouvement étudiant en soutien à la palestine, ainsi que la contestation de gauche sur le campus de l’ULB.

Lors de cette conférence, plusieurs étudiant.es ont été doxxé.es* par le professeur Eric Muraille. Leurs noms et prénoms, faculté, parfois leurs origines, ainsi que leur supposée appartenance politique ont été affichées sur grand écran. Nous avons interviewé des membres de la communauté universitaire qui s’opposaient à la tenue de la conférence avec Nora Bussigny et plus largement aux conférences organisées par le cycle « Sciences et société ».

Bruxelles dévie – Le 27 février, Nora Bussigny, une journaliste d’extrême droite, était l’invitée d’un cycle de conférence de professeurs à l’ULB (Cycle de conférences « Science et Société »), pouvez-vous expliquer qui est Nora Bussigny, quel est son travail et en quoi est-elle dangereuse ?

Réponse : Nora Bussigny est une éditorialiste française qui écrit notamment pour Le Point (journal de droite radicale multicondamné pour fausses informations), Franc-Tireur (le journal de Caroline Fourest et de Raphaël Enthoven, voire l’épisode Rhinocéros de Blast à leur sujet, et Causeur (journal d’extrême droite fondé par la vedette CNews Elisabeth Lévy et le philosophe réactionnaire Alain Finkielkraut). Elle s’est notamment fait connaître en 2023 pour son premier livre-enquête « Les Nouveaux Inquisiteurs » où elle raconte comment elle s’est « infiltrée chez les wokes » en portant une perruque rose. Elle y attaque les communautés LGBTQIA+ et militant·es de gauche (notamment les collectifs antiracistes), affirme que « le wokisme gagne chaque jour du terrain dans toutes les couches de la société » et « déconstruit, sépare, stigmatise, détruit ». Sa petite célébrité vient donc de son image de lanceuse d’alerte face au « wokisme » , qui serait « un fascisme ordinaire défendu par de nouveaux inquisiteurs » en marche vers le « séparatisme » et le « ségrégationnisme ».

Nous vous conseillons les articles du média indépendant Arrêt Sur Images à ce sujet.

Ses écrits lui valent d’être invitée fréquemment dans l’ensemble de la sphère médiatique réactionnaire de France, de CNews à Valeurs Actuelles en passant par le JDD, Marianne, et Le Figaro. Mais elle est aussi invitée dans les médias publics ou prétendument progressistes, comme France Info, Libération, Quotidien, ou même la RTBF. Puisqu’elle se dit « anti-extrêmes » elle bénéficie d’une apparence de neutralité, alors que l’entièreté de son « travail » consiste à attaquer les idées progressistes et les mouvements de gauche. C’est la théorie du fer à cheval : au plus on s’éloignerait du centre, au plus les extrêmes se ressembleraient. Ce cadrage ne regarde plus l’essence des propositions mais leur degré perçu de contestation de l’ordre en place. Les enjeux de racisme, d’autoritarisme, d’atteintes aux libertés sont dilués dans une catégorie floue : « les extrêmes », catégorie qui n’est d’utilité qu’à une certaine bourgeoisie bien-pensante, se disant modérée et raisonnable, ayant horreur des mobilisations sociales bruyantes mais parfaitement capable d’accommoder des idées d’extrême droite tant qu’elles apparaissent présentables. En France, cela correspond à la tendance « Printemps Républicain », qui s’est étendue en Belgique principalement via le MR.

Mais si elle est invitée à l’ULB, c’est car elle a longuement écrit dessus. Elle s’est dite « effarée » par ce qu’elle y a vu, affirmant notamment dans un article de La Libre qu’une « traque de juifs y a été orchestrée ». Elle source ses dires avec un article portant sur des posters affichés dans le quartier européen en Juin 2025 (sans lien avec l’ULB, et encore moins avec une « traque de juifs »). Cela ne l’empêche pas de dénoncer dans son livre les « jeunes militants de l’ultragauche formés à l’ULB qui instillent insidieusement un antisémitisme chaque jour plus virulent et désormais parfaitement accepté ».

Et même si son 2ème livre « Les Nouveaux Antisémites » a été largement démonté pour sa malhonnêteté et son manque de rigueur journalistique, même si on y retrouve des mensonges facilement vérifiables ayant mené à des plaintes pour diffamation contre Nora Bussigny (le média Arrêts Sur Images a interrogé plus de 25 personnes mises en cause dans le « livre-enquête », qui contestent directement le récit de Bussigny, parfois preuves à l’appui), elle continue à être présentée comme une « experte » de « l’infiltration » (c’est-à-dire rejoindre des boucles Telegram publiques) qui connaîtrait parfaitement le monde militant. De par les idées qu’elle véhicule et par la légitimité manifestement indue qui lui est donnée, on comprend facilement son rôle politique : légitimer la répression du monde académique et des mouvements progressistes et antifascistes, en particulier le mouvement de solidarité avec la Palestine et les luttes contre l’islamophobie et la transphobie. Cette manœuvre a été longuement décodée par Eric Fassin dans « Misère de l’anti-intellectualisme : Du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme » en 2024, avant même la parution du livre de Bussigny.

Son statut de « lanceuse d’alerte » agit d’ailleurs comme un outil pour lui accorder une forme de fragilité, d’innocence. L’attitude « si on me critique, c’est non pas par la (non) qualité de mes travaux, mais parce qu’on essaie de me faire taire, parce que ce que je dis dérange » est une manière de balayer toute critique sans même avoir à tenir rigueur de son contenu. Cette rhétorique est aussi déployée par Eric Muraille, l’un des organisateurs du cycle de conférence. Interrogé par mail sur la déontologie douteuse de Mme Bussigny (avant sa venue) il avait répondu que si Médiapart et Arrêt sur images ont démonté point par point ses « enquêtes », c’est parce que ces journaux sont « classés à gauche » et que Bussigny touchait un point sensible. CQFD.

Bruxelles dévie – Pouvez-vous expliquer qui est Éric Muraille et le cercle de professeurs qui organisent cette conférence et les précédentes ? Quel.les professeur.es en sont membres, quelles sont les positions idéologiques qu’ils et elles semblent vouloir défendre via ce cycle de conférence ?

Réponse : Le comité organisateur du cycle « Sciences et Société » est composé des personnes suivantes :

– Eric Muraille (professeur à la faculté de Sciences)

– Joël Kotek (professeur en Sciences Politiques)

– Philippe Golstein (professeur à la faculté de Médecine)

– Pierre Wauthy (doyen de la faculté de Médecine et professeur)

– Benoît Van der Meerschen (Secrétaire général du Centre d’Action Laïque)

– Guy Haarscher (professeur à la faculté de Philosophie)

– Ingrid Langer (professeure à la faculté de Médecine)

Les 3 premiers membres ont une expression politique réactionnaire publique et abondante (à travers tweets, conférences, cartes blanches, et articles) tandis que les 4 derniers semblent davantage discrets. Les conférences sont principalement organisées par le trio de tête qui décide donc de l’agenda politique, tandis que les autres cautionnent et soutiennent notamment au niveau institutionnel. Si la faculté de Médecine parraine officiellement ce cycle, c’est bien car le doyen facultaire fait partie du comité organisateur (ce qui pourrait interroger quand on connaît la responsabilité de rigueur scientifique attendue d’un doyen).

Eric Muraille est biologiste et directeur de recherche FNRS attaché à l’ULB, co-titulaire du cours « Sciences, éthique, histoire et société » (ETHI-F201). Son compte Twitter est un florilège de propos islamophobes (« Je ne suis pas convaincu qu’il y ait une différence entre islam et islamisme »), misogynes (« les bêtabloquants en suppositoire, ça fait parfois cet effet-là chez le bétail » au sujet de la députée française Ersilia Soudais, régulièrement visée par des attaques sexistes notamment sur son poids), apologistes de crimes contre l’humanité (« si des hôpitaux sont ciblés c’est parce que le Hamas s’y abrite »), transphobes (soutient le rapport Cass, se réclame du mouvement « TERF »), et complotistes (« On a laissé pendant des années les frères musulmans et le PTB noyauter les cercles étudiants. »).

Il est allé jusqu’à encourager la suspension immédiate des fonds alloués à l’ULB au motif du choix du nom de la promotion de droit « Rima Hassan ». Citons également ses nombreuses cartes blanches dénonçant une « hallalisation de l’ULB » ou la « radicalisation au sein de nos universités [qui] relève de la sécurité nationale » dans le média 21News, co-fondé par un élu MR et financé par les proches du milliardaire d’extrême-droite Vincent Bolloré.

Enfin, il est tristement connu pour sa propension au harcèlement en publiant les noms et prénoms d’étudiant·es, académiques, et doctorant·es participant à des évènements allant contre ses idéologies. Philippe Golstein a cosigné avec Eric Muraille un texte intitulé « L’ULB et le syndrome de Munich » où ils défendent leur thèse : l’ULB qui « tolère » les étudiant.e.s solidaires de la Palestine et les étudiantes musulmanes portant le foulard serait comparable à Chamberlain et Daladier, les représentants français et anglais ayant signé un accord avec Hitler en 1938. Des étudiant.e.s engagé.e.s contre un génocide et des jeunes femmes exerçant leur liberté religieuse et de se vêtir à leur guise sont comparé.e.s au régime nazi. Le texte déborde également de fantasmes complotistes : « Les signes religieux ostentatoires n’ont cessé de se multiplier à l’ULB depuis des années et sont devenus de plus en plus radicaux. Le foulard discret est maintenant largement supplanté par le hijab long et bien visible et par les abayas dont les couleurs se sont assombries, à l’instar des sinistres tenues imposées aux femmes des théocraties obscurantistes. » Cette obsession maladive pour les vêtements des femmes musulmanes, ce lexique martial : voilà ce qui tient lieu d’analyse académique chez ces universitaires.

Le professeur Joël Kotek dénonce quant à lui la « palestinisation de la vie politique belge » et qualifie les accusations de génocide contre Israël de « victoire posthume d’Hitler ». Kotek, dont le travail universitaire porte pourtant sur les génocides, prend régulièrement la parole pour minimiser et/ou nier que le caractère génocidaire de la guerre menée par Israël à Gaza, il déclare à ce sujet dans un article publié début novembre 2025 : « Rien, ni dans la conduite des opérations israéliennes ni dans les énoncés publics des dirigeants, ne permet d’établir cette double condition [qui constituerait un génocide]. Les pertes civiles – tragiques, parfois insoutenables – n’équivalent pas à un projet d’anéantissement ; elles relèvent d’une guerre urbaine d’une violence extrême contre une organisation qui a intégré l’exposition de ses civils à sa stratégie. » En outre, pour minimiser et nier le génocide commis par Israël à l’encontre du peuple palestinien, il mobilise régulièrement la Shoah. Ce négationnisme culmine dans la conférence « Notion de génocide au 21ème siècle : usage et mésusage » qui a eu lieu à l’ULB en Décembre 2025.

L’instrumentalisation de la Shoah pour discréditer toute critique d’un État colonial : un classique de la rhétorique pro-israélienne d’extrême droite. Il fait également partie d’un réseau d’universitaires francophones pro-Israël ayant notamment organisé la censure d’un colloque sur la Palestine qui devait se tenir les 13 et 14 novembre 2025 au Collège de France. Au nom de « lutte contre l’antisémitisme », ce réseau a poussé pour annuler un colloque où devaient intervenir l’ancien Premier ministre français Dominique de Villepin, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés Francesca Albanese, et l’ex-vice-président de la Commission européenne Josep Borrell. Dans un article de Blast, on découvre notamment que Joël Kotek entretient des liens amicaux avec Florence Bergeaud-Blackler, propagandiste financée par le milliardaire catholique identitaire Pierre-Edouard Stérin pour entretenir le complot d’infiltration massive des Frères Musulmans dans nos sociétés. On peut régulièrement retrouver Florence Bergeaud-Blackler exprimant tout son soutien à Eric Muraille sur Twitter.

Nous ne ferons pas l’insulte de considérer que le quatuor plus discret serait ignare ou incapable de comprendre le contenu politique des conférences qu’iels co-organisent ; on peut donc légitimement considérer que leurs positions sont similaires à ceux de Muraille, Golstein, et Kotek. En effet, quel type de personne progressiste pourrait accepter de faire partie du même comité qu’un trio pareil, et d’associer ainsi leur nom à des conférences pareilles ?

Si ces 4 personnes ont des valeurs personnelles et une éthique professionnelle allant à l’encontre de celles du trio, il serait utile qu’elles le clarifient et qu’elles expliquent comment des académiques et responsables de haut niveau ont pu finir dans un imbroglio pareil.

Le professeur Marc Uyttendaele n’apparaît plus parmi les membres du comité organisateur, alors qu’il apparaissait dans les mails d’invitation des deux premières conférences. Après avoir reconnu les faits d’agression sexuelle dont il était accusé, il est peut-être devenu trop gênant pour ses camarades. D’autres professeurs ne font pas partie du comité, mais soutiennent ouvertement Muraille et relaient des propos similaires, comme Benoît Frydman (faculté de Droit) sur son compte Twitter.

Bruxelles dévie – Selon vous l’objectif de ce cercle de professeur est-il d’influencer vers l’extrême droite les débats à l’ULB ?

Réponse : Le cycle de conférence a été explicitement créé à la suite de mobilisations étudiantes qui s’opposait à la venue de personnalités d’extrême droite sur le campus. Les thématiques abordées visent explicitement des luttes sociales qui mobilisent particulièrement les étudiant·es, et sont surtout l’occasion pour Eric Muraille de tweeter en boucle sur la façon dont il serait censuré. Or, quand on voit que ce sont dans leurs conférences que toute objection scientifique est systématiquement balayée sans débat contradictoire, que c’est dans leurs propos, leurs attaques que sont ciblé.e.s les étudiant.e.s impliqué.e.s dans des luttes sociales, on comprend facilement leur but : étouffer ces voix dissidentes et façonner le débat sur les campus à leur image. Et quand on regarde bien cette image – leurs propos, leurs soutiens, et la presse qui relaie leur bile – il est indéniable qu’ils poussent la fenêtre d’Overton vers l’extrême droite, et le tout en pleine connaissance de cause.

Il est probable qu’Eric Muraille se foute totalement des travaux sociologiques autour des croyances religieuses ou autour de la construction du genre et de la sexualité ; le moindre intérêt sérieux pour ces sujets aurait suffi à contre-indiquer la présentation de « recherches » aussi faibles méthodologiquement que celles de Talin ou Balthazart (voir notre précédent communiqué pour tous les détails scientifiques). Mais ce n’est pas tant le contenu qui l’importe, uniquement le récit victimaire qu’il installe semaine après semaine :

1) Muraille se présente comme le vrai défenseur des valeurs ULBistes et même de la démocratie : Lui est la première victime de la violence des étudiant·es (récit victimaire), donc il serait le véritable démocrate, et les étudiant·es seraient les vrais fascistes (classique de l’extrême droite actuelle, voir cahier du libre examen p.17)

2) Le récit de l’infiltration : Comme durant les chasses maccarthystes, l’université serait infiltrée. C’est la fameuse « menace de l’intérieur » (rhétorique bien connue de l’extrême droite). Celle-ci a de particulier qu’elle réduit l’autonomie et le poids de la parole des étudiant·es dans une société qui délégitime déjà la jeunesse, a fortiori quand elle est racisée, féminisée, queer, et/ou de gauche.

Mais il ne s’agit pas uniquement de cela. Eric Muraille en particulier utilise l’ULB comme plateforme pour mener une bataille culturelle fascisante bien au-delà de nos campus. Ce qui est particulièrement honteux, c’est que l’ULB se dise « antifasciste » et « antiraciste » tout en parrainant officiellement cette offensive, alors même que les écrits de Bussigny et Muraille sont utilisés par le MR (Clémentine Barzin, GLB) pour attaquer l’université. L’ULB appose son logo sur les matraques qui la frappent. Il faut voir qu’Eric Muraille est entouré d’une petite galaxie de comptes qui déversent quotidiennement leur racisme et leur violence. C’est cette sphère qui, à coups d’articles et de retweets, organise l’offensive contre l’université et toute expression progressiste. Il suffit de parcourir son fil pour retrouver Alain Destexhe (MR/PP), Florence Bergeaud-Blackler, Georges-Louis Bouchez, Jean Quatremer, Marcel Sel, Viviane Teitelbaum et Melissa Amirkhizy (MR), Marc Reisinger, Raphaël Enthoven et Caroline Fourest (Franc-Tireur), Joël Rubinfeld, Peggy Sastre, Céline Pina (CNews), Dorine Rouyer (Frontières) et tout un ensemble de soutiens de Le Pen et Zemmour dont les candidates aux législatives françaises Sylviane Lopez (RN), Clary Langois-Meurinne (Reconquête), et Salomé Moyal (Reconquête). Sans oublier les centaines de comptes anonymes qui appellent à la violence envers les étudiant.e.s (« il faut taper dans le nid de serpents », « il est temps de passer l’ULB au karcher », « à réprimer par la force »). Sur le modèle des livres de Bussigny, on pourrait les baptiser comme étant « Les Nouveaux Réactionnaires », même si on connait bien cette histoire qui est loin d’être nouvelle.

Bruxelles dévie – Comment observez-vous l’imbrication des discours sur le « complot islamogauchiste » à l’ULB, par Éric Muraille et par Nora Bussigny ?

Réponse : Leurs récits de « hallalisation », relevant du complot raciste, est légitimé par le cadre qu’offre l’ULB, et s’étend ainsi au delà des seules sphères d’extrême droite. L’université, par son accueil et son parrainage, donne du poids à un discours xénophobe et complotiste légitimant la répression. Il suffit de voir les réactions qu’ils suscitent sur Twitter : « islamisation galopante qui gangrène la Belgique », « Université Islamique de Bruxelles », « nous sommes sous le joug des islamistes », « monde universitaire gangréné par l’islamogauchisme », « l’ULB est un nid palestiniste », « ambassade du Hamas avenue Franklin Roosevelt », « nazislamistes de gauche », « l’extrême gauche et le palestinisme », et autres « Belgiquistan ». Par ses conférences, Eric Muraille s’est constitué comme l’une des figures majeures de diffusion du complot « islamogauchiste » en Belgique, et il a atteint ce statut grâce à la plateforme qui lui est offerte par l’ULB.

La carte blanche sur le « syndrome de Munich » (décrite plus haut dans l’article) est l’exemple parfait de leurs discours. Aujourd’hui, leur voix a atteint les oreilles des pires complotistes hors-ULB, comme Florence Bergeaud-Blackler (qui a passé ces derniers jours sur Twitter à ordonner à la presse belge de republier les discours de Muraille). Rappelons que ce personnage accuse par exemple le maire de New York Zohran Mamdani d’être un « frériste », relaie le complot du « grand remplacement », et affirme que les frères musulmans ont infiltré la franc-maçonnerie, les universités, les journaux comme Le Monde, les partis politiques, ou encore KFC qui propose du poulet halal. Une autre soutien de Muraille, Caroline Fourest, n’est pas en reste, elle qui voit une main-mise de l’islamisme sur les médias en affirmant que « quand on travaille sur les Frères Musulmans, y’a quelques journaux qu’on évite de lire […] le Guardian, avec le New York Times, Washington Post, et Le Monde en font partie ». Ces accusations ne vous rappellent pas d’autres complots, comme celui du « judéobolchevisme » ?

Bruxelles dévie – Est-ce que l’usage du concept/complot d’extrême droite sur « l’islamogauchisme », vise selon vous à criminaliser la contestation sur le campus et participe à la production discursive d’ennemis intérieurs au sein de la société ?

Réponse : C’est évident. On le voit dès son intitulé : la conférence annonçait faire un lien entre « l’ingérence étrangère » (à savoir, le courriel d’invitation mentionne des « organisations internationales radicales liées au terrorisme et à la république islamique d’Iran ») et les expressions politiques des étudiant.e.s manifestant leur soutien à un peuple qui subit un génocide. Autrement dit, sous-couvert de « décrypter la radicalisation de la communauté universitaire », la contestation étudiante légitime est caricaturée comme une 5e colonne islamiste financée et organisée par l’Iran. Cette rhétorique, fondée sur une logique de citadelle assiégée, n’est pas sans rappeler les discours des régimes autoritaires (dont, ironiquement, celui du régime Iranien actuel), qui délégitime toute critique en la présentant comme un complot extérieur porté par des agents de l’étranger.

Ne nous méprenons pas; il ne s’agit que de manipulation, de peur, et de suspicion pour étouffer toute voix dissidente sur nos campus. On ne saurait non plus ignorer le contexte politique éminemment partisan qui accompagne cette initiative.

Un exemple frappant serait l’enthousiasme exprimé par Eric Muraille après l’annonce de la venue de la conseillère MR Melissa Amirkhizy, bien connue pour les nombreuses attaques racistes et menaces de mort qui parsèment sa page twitter à l’encontre des personnes de confession musulmane ou déterminées comme « de gauche ». Des divers procès en « gauchisme » portés par le président du MR et son « triangle des Bermudes » à la députée Clémentine Barzin (MR) qui se rêve Inquisitrice avec ses « auditions sur le radicalisme » justifiées par les travaux de Bussigny en passant par l’instrumentalisation des luttes légitimes pour le féminisme ou contre l’antisémitisme pour justifier leur argumentaire ; cette conférence s’inscrit dans un contexte d’attaques (menées en Belgique francophone par le MR) envers les libertés académiques, envers le contre-pouvoir que représente l’Université.

Mais le pire a eu lieu durant la conférence de Bussigny. Devant un public acquis aux thèses les plus violentes, Eric Muraille a projeté les noms et visages de plusieurs étudiant·es (avec leurs facultés et engagements associatifs ou militants) qualifié·es de « radicalisé·es » et « lié·es au terrorisme ». L’une des personnes ainsi doxxées a même vu son identité indiquée comme un motif d’accusation : « palestinienne ». Les réactions ne se sont pas faites attendre : « Terroristes ext.-gauche » « Elles ne doivent jamais trouver un emploi en Belgique. Retenez ces noms. » « il est temps de passer l’ULB au karcher »

Bruxelles dévie – Quelles ont été les réactions des autorités facultaires et universitaires face à votre mobilisation et aux révélations que vous avez fait sur les professeur.es ?

Réponse : Nous tenons d’abord à souligner l’importante mobilisation de la communauté universitaire. En 3 jours, plus de 500 signatures provenant d’étudiant·es, de doctorant·es, de professeur·es, de PATGS (personnel administratif, technique, de gestion et spécialisé), de chercheu·rs·euses, et même quelques alumnis, qui ont lu le communiqué [https://communiquebussigny.tiiny.site/] et choisi d’exprimer leur soutien aux demandes.

Pour ce qui est des autorités de l’ULB, les réactions ont été assez décevantes. Le rectorat (dont la rectrice a par ailleurs été interviewée dans le livre de Nora Bussigny) a refusé de s’impliquer, au nom de la neutralité et du droit au débat libre de toute censure. Cette position sera appréciée par Mohammed Khatib, qui avait lui été censuré et interdit de l’ULB en Novembre 2024.

Mais ce sont les autorités facultaires qui ont la plus grande part de responsabilité. La Faculté de Médecine de l’ULB parraine officiellement le cycle de conférences « Sciences & Société », permet l’utilisation de son emblème sur les affiches, et relaie les invitations par mail à l’ensemble du campus Erasme via le Pôle Santé. De fait, la Faculté de Médecine toute entière est ainsi associée à ce cycle pseudoscientifique et réactionnaire. Interrogé à ce sujet, le doyen facultaire (par ailleurs membre du comité organisateur) aurait expliqué que le parrainage des conférences n’implique pas un soutien aux conférences ; une position difficilement tenable. Le service de communication du Pôle Santé, qui relaie les invitations, a été suffisamment gêné pour devoir préciser dans son 2ème mail que « l’activité [n’était] pas coordonnée par le Pôle Santé ». Il est assez surréaliste de voir les structures facultaires parrainer et diffuser ces conférences tout en affirmant n’avoir rien à voir avec elles. On voit aujourd’hui les limites lorsque le média du MR (21News) publie un article intitulé « Invitée par l’ULB, Nora Bussigny a détaillé son enquête sur les infiltrations étrangères qui gangrènent nos universités »

En parrainant ce cycle, l’ULB lui a accordé une apparence de légitimité et de respectabilité, et a considérablement endommagé sa propre image et sa crédibilité en tant qu’institution scientifique.

Pourtant, la rectrice comme le doyen (et les autorités rectorales et facultaires) ont été prévenues du danger à de multiples reprises avant la conférence. Le communiqué leur avait été transmis, les publications d’Eric Muraille leur ont été montrées, les 2 précédentes conférences avaient déjà montré un manque total de rigueur scientifique (et une volonté manifeste de diffuser un agenda politique discriminatoire). Malgré tout cela et malgré la mobilisation croissante, ni le rectorat ni la faculté n’ont remis en question les autorisations et le parrainage accordés à la conférence de Nora Bussigny, qui a pu librement déverser ses théories du complot et ses attaques envers les étudiant·es. L’ULB peut essayer de se racheter une image avec un « Festival Antiraciste » et des milliers de stickers, mais il sera à jamais impossible pour les autorités actuelles de cacher leur grave compromission en plaidant l’ignorance.

Désormais, nous verrons si la faculté de Médecine mettra fin à ce cycle de conférences, si la faculté de Sciences mettra fin au poste d’Eric Muraille en tant que titulaire de cours, et si le rectorat appliquera enfin le cordon sanitaire. Une chose est sûre ; face à l’inaction et la complicité des institutions et des autorités, toute personne se disant attachée aux valeurs démocrates et aux droits humains a le devoir de se mobiliser sous la forme d’un cordon sanitaire de lutte. Le principe du cordon sanitaire est de ne pas tolérer l’intolérance. Celles et ceux qui veulent le faire respecter, que ce soit la mobilisation étudiante ou le Conseil de déontologie journalistique, font face à une inversion accusatoire de masse les comparant aux fascistes ou aux nazis (on pense à Georges-Louis Bouchez qui traite les journalistes de la RTBF de « fonctionnaires-militants-gestapistes »).

Mais nous ne cherchons pas à simplement censurer des idées qui ne nous plairaient pas. Nous cherchons à ré-affirmer nos droits démocratiques de contestation, de manifestation, et de liberté d’expression, dans un contexte de répression massive. L’invitation de Nora Bussigny, le cycle de conférences « Sciences & Société », et toute l’activité politique de Eric Muraille tendent au contraire à censurer, réprimer, et finalement bâillonner tout ce qui ne leur plait pas. Pourpréserver la santé du débat libre et scientifique, il est donc nécessaire d’établir des gestes barrières comme le cordon sanitaire. Un biologiste qui se respecte devrait comprendre cela.

Que cela lui plaise ou non, beaucoup de cercles se sont concertés pour rédiger le communiqué et organiser la mobilisation. La démocratie se construit par la discussion collective, c’est une manière d’assumer notre droit à la parole et de nous mettre d’accord sur ce qui relève du débat et de la science, et ce qui les menace. C’est l’application réelle du principe de Libre Examen.

Alors même que les institutions universitaires, médiatiques, politiques passent leur temps à communiquer et afficher des slogans vagues (voir la campagne « ici » de l’ULB…) nous les faisons vivre concrètement. Et c’est bien cela qui est insupportable pour les réactionnaires qui veulent faire taire.