- Une logique qui s'installe dans la durée

« Nos militaires sont formés pour être très incisifs, très agressifs, pour aller véritablement au combat. Si on les lâche en rue contre des jeunes dealers de 12 ans… la proportionnalité est importante (…) Ce serait dommage que je sois interrogé ici parce qu’un jeune militaire de 18 ans a cassé la pommette d’un jeune dealer de 12 ans à Anderlecht avec la crosse de son Scar (fusil d’assaut de la FN utilisé par l’armée belge), qu’il y ait une plainte au comité P, une enquête, etc. » ( Théo Francken, en décembre, sur le déploiement des militaires en rue) .
« L’objectif est « d’avoir du bleu et du kaki dans les gares et stations de métro » »
En quelques semaines, des militaires ont surgi pour patrouiller dans le métro et les gares de Bruxelles. Le mercredi 15 avril, des opérations policières « coup de poing » ciblant les quartiers populaires ont eu lieu à Bruxelles : à la Gare du Nord et à Anderlecht, à Clémenceau. Ces dernières réunissent différents services de police et fédéraux, notamment l’Office des Étrangers, lors de ces deux interventions, plusieurs témoins ont parlé de contrôle au faciès à l’encontre de jeunes habitants du quartier et de rafle contre des personnes n’ayant pas de papiers.
Au moins 3 personnes sans-papiers auraient été arrêtées et mises en détention ces 3 dernières semaines, dans des opérations similaires selon des témoignages.
C’est dans le cadre du « plan Grandes Villes« , que ces derniers sont déployés. Le « plan Grandes Villes » est une réadaptation du « plan Canal« , un projet sécuritaire et autoritaire déployé dans le cadre de la lutte antiterroriste en 2015. Ce dernier encadrait une « guerre policière« , visant à « nettoyer Molenbeek » et Bruxelles, selon les déclarations du ministre de l’Intérieur d’alors, Jan Jambon, N-VA, en ciblant les populations non-blanches, particulièrement celle musulmane, associée de manière raciste au terrorisme. Le « plan Canal » a organisé le quadrillage sécuritaire et policier de Bruxelles, permettant le fichage généralisé des personnes musulmanes, des actions préventives, des arrestations, perquisitions déguisées au travers de contrôles administratifs, contrôles au faciès, et la criminalisation accrue des personnes dites en situation « irrégulière ».
Après l’arrivé au pouvoir du gouvernement Arizona, sur la base d’un programme politique flirtant avec l’extrême droite, Bernard Quintin (ministre de l’Intérieur, MR), a expliqué que
“Le plan canal était bon, mais il était vieux d’une dizaine d’années et devait être revu. Son point d’entrée était la lutte contre le terrorisme, dont la prégnance aujourd’hui n’est plus celle de l’époque. Dans l’ordre des priorités, la lutte contre le crime organisé lié au trafic de drogue est passée devant. »
C’est dans ce cadre-ci, soit celui du renforcement structurel de la police, de ses moyens et prérogatives, de la surveillance et de la normalisation des dispositifs exceptionnels antiterroristes, que se construisent le « plan Grandes Villes » et ses opérations, cette fois « contre le narcotrafic« .Pourtant, la recherche critique en science sociale a montré que ces « petites guerres » que l’État dit mener contre le narcotrafic, la criminalité, … se révèlent être des moyens pour les régimes autoritaires néolibéraux pour imposer un contrôle sécuritaire et policier toujours plus important à l’encontre des populations les plus marginalisées : celles pauvres et/ou issues de l’immigration post-coloniale.
Cette idée est superbement résumé par John Ehrlichman, un ancien conseillé du président républicain Nixon aux États-Unis au début des année 1970 :
« L’équipe de campagne de Nixon en 1968 avait deux ennemis : la gauche pacifiste et les noirs. Nous savions que nous ne pouvons pas rendre illégal le fait d’être pacifiste ou noir. Mais en incitant le grand public à associer les hippies à la marijuana et les noirs à l’héroïne, puis en criminalisant lourdement les deux produits, nous pouvions casser ces communautés. On pouvait arrêter leurs responsables, fouiller les maisons, briser leurs rassemblements et les diaboliser jour après jour dans les journaux télévisés. Est ce qu’on savait qu’on mentait à propos des drogues ? Bien évidemment.«
C’est probablement une logique similaire que nous observons au travers du « plan Grandes Villes » à Bruxelles : au travers de la prétendue lutte contre la drogue et la criminalité, l’utilisation de moyens policiers et maintenant également militaires toujours plus violents, intrusifs et permissifs pour s’en prendre à l’entièreté de quartiers populaires et de communautés non blanches.
Dans le cadre du « plan Grandes Villes », le 3 avril 2026, les premières patrouilles mixtes armée-police ont été déployées dans les gares et métros bruxellois. 200 militaires « équivalents temps plein », pour 6 mois, en appui à la police des chemins de fer et Securail. Des militaires sont également déployés dans une série de lieux » de haute sécurité » comme des ambassades.
Dans tous ces endroits, le même constat : des contrôles au faciès, exercés par un ensemble d’acteurs dont les pouvoirs exacts ne sont pas clairement définis. Personne, ni le citoyen contrôlé, ni les organisations de défense des droits, ne sait précisément ce que ces brigades mixtes peuvent faire ou ne pas faire.
Qui est responsable si un militaire retient quelqu’un sans motif ? Quel recours pour une personne interpellée par un agent de l’Office des étrangers intégré à une patrouille armée ?
« Il faut un cadre juridique qui permette de fouiller, de demander une carte d’identité ou, si nécessaire, de menotter des personnes. C’est essentiel ».
C’est ce que disait Théo Francken en décembre dernier, avant d’annoncer le déploiement de militaires belges dans l’espace public après le 8 avril 2026, date à laquelle le cadre légal aurait dû être précisé.
Ce nouveau texte légal devrait faire en sorte qu’on ne doive « plus travailler sur base de protocoles« ( Bernard Quintin). C’est sur base de ce futur codex que le déploiement de militaires devrait également se faire, le cas échéant, dans d’autres villes, estime Bernard Quintin.
Les personnes sans papiers, cibles directes
La présence d’agents de l’Office des étrangers dans ces patrouilles a pour but de renforcer le « contrôle migratoire » dans l’espace public, avec l’armée en arrière-plan, et la militarisation croissante de la gestion de la population dans l’espace public. Cela s’apparente à des opérations de rafles à l’intérieur du pays, comme ICE aux États-Unis, appuyée par des forces armées.
Theo Francken a lui-même fait le lien, lors de sa visite à la Gare du Midi, entre pseudo « insécurité » et personnes en séjour irrégulier, évoquant « des milliers d’illégaux. » Pour ces personnes, un contrôle d’identité dans une gare peut déboucher en quelques minutes sur une mise en détention et une expulsion. Selon plusieurs témoignages que nous avons recueillis, au moins 3 personnes ont été arrêtées dans des trains et déportées ces 3 dernières semaines, depuis le déploiement dans les gares des militaires, en plus des patrouilles mixtes de la police et d’agents de l’OE qui existaient déjà.
Une logique qui s’installe dans la durée
Le ministre Quintin parle d’une « montée en puissance au fur et à mesure. » Le « plan grandes villes » prévoit de renforcer la présence militaire dans plusieurs villes. Francken veut un nouveau code de défense qui élargisse les pouvoirs des soldats en dehors des casernes.
À Clemenceau, à la Gare du Nord, les personnes contrôlées sont très souvent des jeunes racisés, des personnes noires ou arabes. Le profilage ethnique dans les forces de l’ordre belges est documenté depuis des années et il est clair que la militarisation dans ces dispositifs va l’exacerber. Elle lui ajoute une dimension intimidante et de répression supplémentaire : des soldats formés au combat, avec le visage masqué, dans des quartiers déjà surcontrôlés, procèdent maintenant a des contrôles au faciès renforcés, armes à la main.
C’est une logique de militarisation des quartiers populaires et d’occupation qui est renforcée dans les quartiers pauvres de la capitale.

