Retrait du permis de séjour de l’imam Toujgani : Une décision arbitraire

Le 12 octobre 2021, Sammy Mahdi (CD&V) secrétaire d’Etat à l’asile et la migration retirait le permis de séjour sur le territoire belge à l’imam de la plus grande mosquée du pays Mohamed Toujgani « en raison de signes d’un grave danger pour la sécurité nationale » liés à « de l’extrémisme » et de « l’espionnage » [1] par le pouvoir marocain. L’imam était arrivé en Belgique il y a plus de quarante ans. Sammy Mahdi n’a invoqué aucun fait précis pour retirer son permis.

Quelques jours plus tôt, le 1er octobre, le Tribunal de la Famille de Bruxelles avait pourtant décidé de faire droit à la demande de Toujgani d’acquisition de la nationalité belge. Le juge n’avait pas été convaincu par les arguments de la sûreté de l’Etat concernant l’extrémisme et l’espionnage. 11 jours plus tard, Sammy Mahdi retirait le permis de séjour à l’imam pour 10 ans, alors même que le parquet avait fait appel. La décision semble donc plus politique que juridique.

Une information fausse, abondement relayée par les médias ainsi que par les politiques, signalait que l’imam « appelait à brûler les juifs ». Cette fake news, tirée d’une vidéo datant de 2009, avait fait polémique en 2019. Elle avait été reprise d’une prière en soutien au peuple palestinien puis remodelée depuis cette citation « Seigneur […] Fais que le sang des martyrs [des palestiniens] soit une arme sous les pieds de l’oppresseur [sioniste] et fais qu’il soit un feu ardent qui les brûle et un vent qui les fustige. » [2] Aucune plainte n’avait été déposée en 2009 [4].

Comme nous pouvons le constater, l’imam n’appelle aucunement « à brûler les juifs », mais à ce que le sang des palestiniens se retourne contre leur oppresseur sioniste. Pourtant, c’est bien l’information qu’on retrouve aujourd’hui relayée à tout-va dans les médias. Ce phénomène cristallise une arme politique qui occulte la capacité à critiquer le sionisme, comme une idéologie colonisatrice, car sa critique est systématiquement
reliée à de l’antisémitisme.

Il y a pourtant une distinction importante à faire. Historiquement, le sionisme est un mouvement qui cherche à établir un état juif en Palestine. Depuis que l’Etat d’Israël a vu le jour (sans l’accord des Palestinien.ne.s), le sionisme revient à accorder son soutien à l’Etat d’Israël et au processus de colonisation toujours en cours. Par extension, l’antisionisme consiste en une critique de la politique d’Israël, comme c’est le cas ici.

Rappelons qu’Israël occupe illégalement de nombreux territoires palestiniens. Par ailleurs, le prêche de l’imam avait été effectué dans le contexte de l’opération « Plomb durci ». Il s’agit d’une offensive israélienne sur la bande de Gaza qui avait fait entre 1300 et 1400 morts (dont 900 civils, parmi lesquels 300 enfants) en 2009 [5,6].

Ce n’est pas la première fois qu’un dossier de la sécurité de l’état sort en délivrant des informations floues et ce, sans suite. Corinne Torrekens, professeure à l’ULB, explique « En ce qui concerne la menace qu’il représenterait, j’ai du mal à y croire. Je trouve cela inquiétant que ces rapports de la Sûreté sortent sans rapporter de faits précis. »1

Cela a aussi été le cas il y a un an, lorsqu’une polémique islamophobe visait Ihsane Haouach, alors commissaire à l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. Un rapport de la sureté de l’état était sorti, indiquant qu’elle aurait peut-être des liens avec les Frères musulmans. Une information toujours sans suite à ce jour, qui avec la polémique, l’a pourtant poussée à la démission.

L’usage politique des rapports de la Sûreté de l’Etat est effectivement inquiétant, car en même temps qu’ils servent à justifier des décisions politiques, dont les raisons et justifications devraient être dès-lors publiques, on joue sur la confidentialité dont bénéficie ces rapports pour justement se garder de devoir diffuser ces informations, et ce, même devant la justice. Cela veut dire, et comme nous pouvons le constater avec les exemples invoqués dans cet article, qu’on peut justifier des décisions politiques via des rapports flous et opaques dont les informations ne seront probablement jamais révélées publiquement. Nombreux.ses, sont celles et ceux qui l’oublient (ou aimeraient le faire oublier), mais la politique et les politiques doivent rendre des comptes aux citoyen.nes, et il n’en est pas autrement dans un système de « démocratie » représentative. Il est dès-lors inacceptable et injustifiable d’user de ces procédés pour justifier des décisions politiques, et bien au-delà de ces affaires, nous savons de quoi s’habillent les systèmes qui veulent diriger « pour le bien des cityoen.es », sans celles et ceux-ci.

Il est à noter donc de l’usage de la soustraction du permis de séjour par le secrétaire d’état Mahdi, justifié sur le fondement d’un rapport flou de la sûreté de l’Etat (comme vu-ci dessus). Cet instrumentalisation politique du rapport de la Sûreté semble donc hautement dangereuse et menaçante, car il permet au secrétaire d’Etat de passer au-dessus des décisions juridiques et d’autonomisé le pouvoir exécutif du gouvernement. Il n’y a donc pas lieu qu’il l’utilise sans preuve effective à des fins politiques.

Sources :
1) https://www.lesoir.be/art/d-20220113-GRZ8VJ…
2),4) : https://leblogcosmopolite.mystrikingly.com/…/toujgani… : « Seigneur, déverse la frayeur dans le cœur des sionistes oppresseurs. Fais que le sang des martyrs soit une arme sous les pieds de l’oppresseur et fais qu’il soit un feu ardent qui les brûle et un vent qui les fustige. Fais disparaître leurs factions et leur étendard ».
3) https://www.lavenir.net/…/retrait-du-permis-de-sejour…
5) https://www.amnesty.be/…/israel-gaza-operation-plomb-durci
6) https://www.msf.fr/…/decembre-2008-janvier-2009…
7)https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=4v4LpjFCkLc…