Plus de 230 millions d’euros d’argent public dépensés depuis le début du projet

Depuis 2015, l’ancien garage Citroën de 40 000 mètres carrés, situé au rond-point Yser à Bruxelles, est en pleine transformation pour accueillir le futur musée d’arts modernes « Kanal ». Ce chantier titanesque, marqué par plusieurs années de retard et une explosion des coûts publics, cristallise aujourd’hui de nombreuses critiques. À l’approche de son ouverture, prévue en novembre 2026, le projet interroge autant pour son impact budgétaire que pour son rôle dans les dynamiques de gentrification et l’évolution du modèle culturel promu par la Région Bruxelloise.

Retour aux prémices de la construction de ce musée d’art moderne 

En 2013, le gouvernement bruxellois de l’époque en majorité représenté par le Parti socialiste (PS) faisait le choix de vouloir construire un nouveau musée d’art moderne à Bruxelles. Très vite est arrivée l’idée de construire ce musée sur la zone du canal de Bruxelles, présentée par le Ministre président alors en fonction, Rudi Vervoort (PS) comme  » une zone délaissée et a redynamiser ». Par la suite, en 2015, la Région Bruxelles-Capitale décidait de racheter l’ancien garage Citroën, situé dans le quartier populaire d’Yser et à proximité du canal, mesurant plus de 40 000 mètres carrés, pour le réhabiliter en musée d’art moderne. C’est à partir de ce moment que l’interminable saga politique et économique autour de la création de ce musée a commencé. Près de 11 ans plus tard, avec 3 ans et demi de retard et plus de 230 millions d’euros de dépense publique, le musée Kanal devrait être prêt à ouvrir ses portes d’ici novembre 2026.

En plus des coûts exorbitants autour de la rénovation de cet ancien garage et des retards occasionnés, la construction de ce musée d’art moderne pose toute une série de questions, notamment sur la concentration de moyens financiers dans un seul lieu culturel, alors même que le secteur culturel manque cruellement de financements, et sur les dynamiques de gentrification des quartiers alentour.

Dès le début des travaux de rénovation, la direction de la fondation Kanal a fait face à un chantier titanesque, nécessitant de fortes rénovations ainsi que des constructions. Cet ancien plus grand garage d’Europe a nécessité de très fortes rénovations à la fois pour pouvoir y installer des œuvres d’art fragiles qui doivent impérativement êtres exposées dans des salles avec des conditions climatiques particulières, notamment en termes d’humidité, d’exposition à la lumière et de température.

La rénovation d’un espace qui n’a originellement rien d’un musée en musée d’art moderne a nécessité des millions d’euros d’argent public.

Quels objectifs derrière la construction de ce musée d’art moderne ?

 

Aux yeux de la direction de la fondation Kanal, ce musée a pour objectif de devenir une référence européenne, voire mondiale. Pour ce faire, la fondation Kanal a fait le choix de faire un accord avec le centre Pompidou. Basé à Paris, le centre Pompidou possède la plus grande collection d’art moderne en Europe.

Cet accord permet à la fondation Kanal d’être une énième antenne du centre Pompidou dans le monde, après des villes comme Madrid, Barcelone, Sans Francisco, Shanghai ou encore Amsterdam, tout en ayant accès à sa collection d’art moderne. Loin d’être bon marché, l’accord conclu entre Kanal et Pompidou prend la forme d’un contrat de 10 millions d’euros qui s’étale sur une durée de 5 ans. L’ouverture du musée Kanal ayant pris plus de trois ans de retard, la fondation a néanmoins déjà versé 2,5 millions d’euros au centre Pompidou.

En concluant un tel accord, les dirigeants de la fondation Kanal parient sur le rayonnement international qu’offre un tel partenariat avec le centre Pompidou. En résumé, le fait de posséder l’appellation « Pompidou » permettra de garantir un afflux touristique important et donc de rentabiliser l’investissement économique placé dans la construction de ce musée.

Le musée Kanal pleinement inscrit dans le processus de gentrification du canal de Bruxelles ?

Dans la présentation de ce futur musée d’art moderne, la fondation Kanal revient avec insistance sur son envie d’être un musée « ouvert à l’ensemble des Bruxellois·es ».

Lors d’une interview, Yves Goldstein (directeur du musée Kanal-Centre Pompidou) déclarait que « ce musée permettrait aux personnes qui normalement ne se rendraient pas dans un musée d’art moderne de pouvoir s’y rendre ».

Pour justifier cette envie d’ouverture sur la ville, la direction de la fondation Kanal a fait le choix de construire toute une série d’espaces ouvert aux publics et gratuit, hors des salles d’exposition.

La zone du canal de Bruxelles où s’implante ce futur musée comprend de nombreux quartiers historiquement populaires qui ont été marqués par des dynamiques de gentrification. Depuis 2014, le « Plan Canal », mis en place par les autorités bruxelloises, a contribué à accentuer ces transformations urbaines.

Le Plan Canal qui est un plan d’aménagement et de rénovation urbaine qui couvre les quartiers environnants le canal de Bruxelles a permis toute une série d’investissements et de dérogations urbanistiques directement dédiés aux investisseur·se.s. Ces investissements promus par les pouvoirs ont contribués à d’importants phénomènes de gentrification de la zone du canal de Bruxelles.

En opposition claire avec ces déclarations « d’ouverture sur le habitant.es du quartier », de nombreux acteurs du quartier comme des marchands d’art voisins, la direction Kanal, ainsi que certain·es habitant·es semblent se réjouir d’une gentrification* certaine des quartiers alentour occasionnée par l’ouverture de ce musée.

Lors d’une interview accordée à Investigation, un voisin proche du futur musée d’art moderne déclarait que l’instauration de ce musée permettrait un meilleur « contrôle social » du quartier. Dans cette idée, celui-ci insistait sur le fait qu’une hausse de l’activité du quartier permettrait de garantir qu’il y ait plus de personnes sur les trottoirs, plus d’activités récréatives et donc de créer un meilleur « contrôle social » contre la « criminalité » supposée.

De la même manière, un marchand d’art d’une galerie basée le long du canal de Bruxelles affirmait que la rentabilité de l’activité économique des galeristes des quartiers proches dépendait en partie de l’ouverture de ce musée d’art moderne. Celui-ci affirme également que Bruxelles a besoin d’un quartier qui serait dédié aux arts et que le musée Kanal pourrait en être la porte d’entrée.

Pour couronner ces déclarations, Yves Goldstein a affirmé publiquement à de nombreuses reprises que l’ouverture de ce musée permettra la création d’une « forte zone d’activité » pour la Région Bruxelles-Capitale et la création d’au moins 700 emplois indirects, en plus de la centaine d’emplois au sein du musée. Ces emplois « indirects » seraient concentrés autour de l’offre en Horeca, en hôtellerie et en divers commerces principalement dédiés à l’accueil de touristes.

L’arrivée de commerces de type horeca, qui seront certainement de haut standing, renforce le phénomène de gentrification explicité ci-dessus. En effet, ces offres commerciales, en plus d’être loin des besoins des habitant·es d’un quartier historiquement populaire, ne leur bénéficieront en aucun cas.

Ces déclarations renforcent l’idée selon laquelle l’ouverture de ce musée serait en lien avec les politiques bruxelloises « d’attractivité urbaine ». Ces politiques qui sont faites dans une prétendue envie de « revitalisation » de certains quartiers riment en réalité avec de fortes dynamiques de gentrification.

Ce qui pose problème dans ces politiques urbaines de « revalorisation » économiques de certains quartiers est le fait que, dans l’extrême majorité des cas, ces politiques concernent des quartiers populaires. La « valorisation » économique de quartiers populaires conduit à des logiques d’exclusion des groupes sociaux originellement présents par une augmentation des loyers et un changement de l’offre en activité économique.

Lorsque la fondation Kanal affirme que le musée devrait accueillir environ 550 000 visiteurs par an et contribuer à la création d’un important pôle d’activité économique, il devient difficile de concilier ces ambitions avec la prétendue volonté d’ouverture sur les habitant·es des quartiers voisins. En prenant compte des réalités économiques des quartiers alentour, qui sont majoritairement des quartiers populaires, il paraît complexe de croire qu’une hausse de l’activité économique par la promotion du tourisme pourrait leur être économiquement favorable.

La hausse de l’attractivité touristique de quartiers historiquement populaires de grandes villes européennes provoque systématiquement des effets délétères pour les groupes sociaux qui y habitaient originellement. L’exemple le plus marquant de ces dynamiques de gentrification par le tourisme est la ville de Barcelone, en Catalogne : la promotion touristique de grande ampleur y implique une hausse de l’offre à la fois en Horeca, en hôtellerie et en logements de type « Airbnb » qui, en plus d’être plus coûteux que les commerces préexistants, poussent à des dynamiques de privatisation de certains logements, désormais uniquement dédiés aux touristes.

Si des espaces gratuits et accessibles ont bien été prévus, il semble pertinent de s’interroger sur la capacité réelle de ce projet à répondre aux intérêts des habitant·es des quartiers populaires qui l’entourent.

L’histoire récente de Bruxelles, et particulièrement celle du canal, montre que la création de « pôles d’activités économiques » dans des quartiers populaires n’est favorable qu’aux classes sociales privilégiées qui s’y installent, aux touristes et particulièrement aux personnes qui y investissent de du capital économique.

Un gouffre de dépenses publiques ?

Ce chantier de transformation de l’ancien plus grand garage automobile d’Europe en musée d’art moderne n’a pas cessé de creuser les dépenses de la Région bruxelloise, qui traverse déjà en crise économique profonde.

Le chantier, dont le coût originel était estimé à 150 millions d’euros, dépasse finalement les plus de 230 millions d’euros de dépenses publiques. Si de nombreuses excuses sont mises sur la table par les responsables de la fondation Kanal, comme la crise du Covid ou encore la guerre en Ukraine, il reste certain que la construction d’un tel musée sur un site de 40 000 mètres carrés n’avait rien de sobre.

Pour titre de comparaison, en 2024 le musée Guggenheil de Bilbao coûtait 7,8 millions d’euros d’argent public par année. En ce qui est des musées belges : L’institut royal des sciences naturelles, les Musées royaux des beaux-arts de Belgique et les musées royaux d’art et d’histoire coûtent respectivement 19,6 millions d’euros, 12 millions d’euros et 14,5 millions d’euros d’argent public par an.

De plus, l’appartenance à la dénomination « Pompidou » et l’accès à sa collection d’œuvres d’art s’accompagnent d’un contrat de 10 millions d’euros entre la fondation Kanal et le centre Pompidou, potentiellement renouvelable tous les cinq ans.

À ces plus de 230 millions de coûts totaux de chantier, s’ajoutent donc es coûts de maintenance du musée Kanal qui feront état d’au moins 35 millions d’euros de dépenses publiques supplémentaires chaque année.

Après sa prise de fonction, le nouveau gouvernement bruxellois a fait le choix de baisser considérablement les subsides annuels alloués à la fondation Kanal. Dès l’entrée en vigueur du prochain contrat de gestion régional en janvier 2029, le financement annuel régional alloué au musée Kanal passera de 35 millions d’euros à 10 millions. Cette future baisse de subsides devrait entraîner un remaniement total du modèle budgétaire de la fondation Kanal.

Au sujet du financement annuel de 35 millions d’euros, le directeur de la fondation Kanal, Yves Goldstein, déclarait dans une interview que si les subsides régionaux étaient inférieurs à 28 millions d’euros par an, la « philosophie même du projet serait totalement remise en cause ».

Cette baisse de subsides contraint la fondation Kanal à revoir son modèle économique, le musée devra sans doute augmenter ses prix, multiplier les événements privés et chercher davantage de rentabilité. Dès lors, l’ambition d’un musée pleinement accessible à tous pourrait apparaître comme une promesse fragile, dépendante d’un financement public massif.

 

Un mépris total de la Région à l’égard du secteur culturel bruxellois ?

 

Les dépenses faramineuses d’argent public citées précédemment montrent le double standard que la région bruxelloise a mis en place vis-à-vis de la question culturelle.

D’un côté, au cours de ces dernières années et particulièrement depuis la pandémie de covid, la Région bruxelloise a sans cesse fait le choix de couper les budgets alloués à la culture pour cause de « manque de moyens ». Mais d’un autre côté, à mille lieues de la réalité à laquelle le milieu culturel bruxellois est confronté, la Région bruxelloise a consciemment fait le choix de financer un projet aussi coûteux que celui du musée Kanal et dont les dépenses publiques ne sont pas prêtes de s’arrêter.

« La Centrale », « la Médiathèque Nouvelle » , … Ce sont tant de noms d’établissements culturels qui ont été contraints de fermer leurs portes, faute de financements.

L’ensemble des lieux et associations qui sont les premiers à subir des coupes budgétaires à répétition sont pourtant les premiers à garantir une offre culturelle accessible à l’ensemble des Bruxellois·es.

Notons également que l’élément le plus marquant de ce « double standard » vis-à-vis de la culture bruxelloise est le fait que la culture promue par la fondation Kanal est une culture majoritairement issue du centre Pompidou, et donc très éloignée de la culture belge, Bruxelloise ou simplement d’acteur·ices culturels émergent·es.

Le musée Kanal comme reflet de la « ville entrepreneuriale » ?

À travers le projet Kanal, se dessine ainsi une conception contemporaine bien particulière de la ville et de la culture. Derrière le discours d’une prétendue ouverture et d’une démocratisation culturelle, ce nouveau musée d’art moderne apparaît avant tout comme un outil d’attractivité urbaine mobilisant des investissements publics massifs, orientés vers le rayonnement international, l’augmentation du tourisme et la revalorisation économique de quartiers historiquement populaires.

Les coûts importants du chantier, les partenariats culturels internationaux privilégiés au détriment du tissu culturel local, ainsi que les dynamiques de gentrification déjà anticipées autour du canal, s’inscrivent pleinement dans le modèle de la « ville entrepreneuriale » décrit par le géographe David Harvey.

Dans cette logique, la culture, inscrite dans des dynamiques de marchandisation urbaine, devient davantage un levier économique qu’un bien commun. Le musée Kanal n’apparaît alors plus uniquement comme un projet culturel, mais comme le symptôme d’une transformation plus large de Bruxelles, où l’investissement, l’attractivité et la rentabilité tendent à primer sur les besoins des habitant·es et sur le soutien à une culture locale déjà fragilisée.