
Depuis plusieurs semaines, la galerie Matongé et ses environs font l’objet d’une vague de contrôles policiers massifs, conduisant à la fermeture de plusieurs commerces et à l’arrestation de nombreuses personnes, avec ou sans papiers.
Plusieurs commerces ont été contraints de baisser le rideau suite à des fermetures administratives, tandis que de nombreuse personnes ont été interpellées, parfois emmenées en centre fermé, qu’elles soient en situation régulière ou non. Une large opération policière a eu lieu samedi 22 novembre, avec plus de 200 policiers mobilisés, la brigade canine, plusieurs fourgons de polices… Une gentrification manu militari du quartier.
Un déploiement policier disproportionné
« Les clients ont peur de venir, les affaires chutent. Certains d’entre nous ont reçu des amendes pour des infractions mineures qui n’auraient jamais été relevées ailleurs.« , Témoignage oral d’un·e commerçant·e.
Les forces de l’ordre justifient ces interventions par des impératifs de sécurité et de lutte contre le travail au noir, invoquant des plaintes concernant « le bruit », « les nuisances » ou encore le non-respect de « normes commerciales ».
Mais pour les associations et collectifs antiracistes ce déferlement de contrôles s’inscrit dans une logique bien plus large : celle d’une pression continue sur un quartier dont l’identité dérange, celle du racisme dans le traitement néo-colonial que réserve la Belgique à Matongé depuis de nombreuses années, ainsi que celle d’un projet de gentrification du quartier.
Une stratégie d’épuration sociale et raciale ?
Ces opérations ne sont pas sans rappeler les épisodes de 2001 et 2011-2012, lorsque Matongé avait déjà été le théâtre de violences policières et d’émeutes. À l’époque, la mort du jeune Fofolo sous les balles d’un policier avait déclenché quatre jours de révoltes. Depuis, la « cellule de police Matongé » créée dans la foulée n’a cessé de maintenir une présence sécuritaire accrue dans le quartier.
Sous couvert de réglementation, on assiste à une tentative d’éviction des populations racisées et précaires qui font vivre ce quartier depuis des décennies. Les contrôles au faciès, l’acharnement administratif sur les petits commerces tenus par des personnes d’origine africaine : tout cela participe d’une logique de gentrification violente.
Parmi les commerces visés figurent des salons de coiffure afro, des épiceries spécialisées et des petits restaurants familiaux. Ces établissements, souvent tenus par des entrepreneur·es issu·es de la diaspora, répondent à une demande spécifique que la plupart des enseignes généralistes ne couvrent pas.
Ces commerces sont bien plus que des lieux de consommation. Ce sont des espaces de socialisation, d’entraide, de transmission culturelle. Quand on les ferme, on ne détruit pas juste une activité économique, on brise un tissu social. Et c’est justement ce que tente de faire l’Etat et la commune avec le quartier de Matongé depuis plus d’une décennie.
Une gentrification à plusieurs visages
Ces interventions policières surviennent dans un contexte où Matongé subit depuis deux décennies une transformation urbaine profonde. Pris en étau entre le quartier européen et l’avenue Louise, ce territoire connaît une flambée des loyers qui pousse progressivement les habitant·es vers d’autres communes de Bruxelles.
En 2016 déjà, la tentative du bourgmestre MR de l’époque, de rebaptiser Matongé en « quartier des Continents » avait provoqué un tollé sur les réseaux sociaux sous le hashtag #TouchepasàMatonge. Si le projet avait été officiellement abandonné face à la mobilisation, la volonté d’effacer l’identité congolaise du quartier au profit d’une image plus lisse et « internationale » n’a jamais vraiment disparu.
Aujourd’hui, les grandes chaînes de restaurants et les boutiques branchées grignotent peu à peu l’espace commercial. Pour le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, ces rafles s’inscrivent dans cette continuité.
« […] le processus de gentrification est donc à la fois économique, social et politique. Il repose sur une sécurisation accrue de l’espace, une montée en gamme commerciale et une transformation symbolique visant à effacer la mémoire coloniale.L’éviction des pratiques populaires, comme la vente de safou en rue, illustre une logique d’épuration sociale. » Collectif Mémoire Coloniale et Luttes Contre les Discriminations
Les différentes interventions policières riment donc avec un processus de gentrification programmée de ce quartier. Historiquement l’action des forces de l’ordre a fortement facilité les processus de gentrifications dans de grandes capitales européennes et américaines. Cela a par exemple été le cas dans le quartier de « Harlem » dans la ville de New York à partir des années 1990.
« Matongé a été associé à l’insécurité, ce qui a justifié de nouvelles interventions publiques, les rafles de celles et ceux qu’on a étiquetés de clandestin·es, devenues monnaie courante dans le paysage du quartier. La déstructuration du quartier a dévoyé celui-ci de sa fonction d’intégration sociale, culturelle et économique pour les nouveaux et nouvelles arrivé·es.Toutes ces différentes interactions, d’un petit monde dans le grand, faisaient de Matongé un foyer de revendications politiques et humaines. » Collectif Mémoire Coloniale et Luttes Contre les Discriminations
Ces rafles en série et fermetures de commerces de la galerie Matongé sont aussi à mettre en lien avec les opérations policières qui se sont dernièrement généralisées dans le quartier. Ces dernières semaines, les opérations ainsi que la présence policière se sont multipliées pour « stopper le trafic de drogue » de cette zone qualifié de « hotspot« , par les forces de l’ordre depuis mars 2024.
« On veut nous faire disparaître en silence »
« Matongé, c’est notre mémoire, notre histoire », « C’est ici que nos parents, nos grands-parents se sont installés en arrivant en Belgique. C’est ici qu’on a construit une vie, une communauté. On ne laissera pas tout ça disparaître sans réagir.« , témoignage oral d’un.e commerçant.e.
Le racisme, c’est aussi ça : empêcher les corps non blancs d’exister ensemble, de créer leurs propres espaces, de vivre dignement.
Pour l’heure, les commerces mis sous scellés et fermés administrativement attendent de connaître leur sort. Les commerçant·es espèrent pouvoir rouvrir rapidement, surtout en période de fêtes, mais craignent que ces pressions répétées ne finissent par les pousser définitivement hors du quartier.
Entre répression policière et pression immobilière, Matongé se bat pour sa survie. Une lutte qui n’a rien d’anecdotique : elle pose la question de savoir quelle ville nous voulons construire, et pour qui.
Sources :
Témoignages
Demart, Sarah (2013). « Histoire orale à Matonge (Bruxelles) : un miroir postcolonial », Revue Européenne des Migrations Internationales, vol. 29, n° 1, pp. 133-155.
Baldé, Aliou (13 novembre 2025). « Matonge ne doit pas disparaître », Revue Politique, https://www.revuepolitique.be/matonge-ne-doit-pas-disparaitre/
Bukasa-Mfuni, Johanna (16 juin 2016). « Matonge rebaptisé en « Quartier des Continents » ? La toile s’enflamme, la bourgmestre s’explique », Le Soir
Noms Peut-Être ! « Gentrification et salons de coiffure à Matonge », Féminisme et Espace public, balade urbaine féministe, Bruxelles.
Lespagnard Pierrot (17 mars 2025) « Matongé, hotspot à feu doux », Mammouth média, https://www.mammouth.media/matonge-hotspot-a-feu-doux/

