Fascisme : ICE aux États-Unis, Frontex en Europe

   

ICE et Frontex sont deux agences de police migratoire créées au lendemain du 11 septembre 2001. Le développement et la croissante militarisation de ces agences états-uniennes et européennes s’inscrivent dans l’intensification des dispositifs répressifs, de contrôle, de surveillance et des violences d’Etats anti-immigration en Occident. Depuis plusieurs décennies, c’est un paradigme sécuritaire construit autour du racisme structurel, le nationalisme et la criminalisation des personnes exilées, qui caractérise les politiques aux frontières et à l’intérieur des Etats du Nord.



Cet article propose de revenir successivement sur l’émergence d’ICE aux Etats-Unis et de Frontex en Europe.

ICE, le développement d’un dispositif d’Etat fasciste

« Le poète Langston Hughes a un jour décrit les victimes de l’expansion américaine, de l’esclavage et de la ségrégation comme les victimes de ‘nos fascismes natifs’ ; ainsi que l’ont confirmé certains universitaires, le fascisme était en grande partie une déviation des régimes démocratiques. Ainsi, alors que le libéralisme démocratique réinvente sans cesse le fascisme comme son Monstre, le fascisme pourrait être mieux compris comme son double – une volonté de pouvoir par l’exclusion qui refait régulièrement surface, se manifestant dans : (1) les zones d’exclusion internes aux sociétés libérales-démocratiques (plantations, réserves, ghettos et prisons) ; et (2) les lieux où l’élan expansionniste et la force universalisante du libéralisme peuvent échapper à ses propres ‘contraintes constitutionnelles’ (la frontière, la colonie, l’état d’urgence, l’occupation et la contre-insurrection). » Nikhil Pal Singh, The Afterlife of Fascism, P.79.

ICE, l’Immigration and Customs Enforcement, a été créée en 2003 aux États-Unis sous la présidence de G. W. Bush, dans la foulée de réorganisation des agences fédérales dédiées notamment à la « sécurité nationale », après le 11 septembre. C’est dans le contexte de la « guerre globale contre-terrorisme« , déclarée le 16 septembre 2001 par les États-Unis, situant un ennemi à la fois « intérieur » – symbolisé par la figure du migrant assimilé au terrorisme – et « extérieur » – justifiant des guerres en Irak, en Afghanistan, ainsi qu’en Somalie, au Sahel … tuant jusqu’à des centaines de milliers de personnes civiles, elles aussi assimilées au terrorisme – que l’agence ICE est créée.



L’agence fédérale ICE a bénéficié d’un développement croissant au fil des différentes administrations. Elle a été considérablement renforcée sous Barack Obama, surnommé le « deporter-in-chief » (le déporteur en chef). Sous l’administration Obama, près de 3 millions de personnes ont été déportées, un record historique. L’administration Biden a poursuivi et même intensifié cette politique.

Le 11 septembre 2001 marque un tournant majeur d’un processus entamé plus tôt, tant dans le discours politique que dans les dispositifs répressifs et sécuritaires mis en place par les États occidentaux. La lutte contre le terrorisme, va justifier politiquement et légalement, la mise en place de mesures exceptionnelles de surveillances, de contrôle, de répressions, de détentions et de déportations. En Occident, c’est la figure de la personne exilée, du migrant et du musulman, qui va être particulièrement identifiée comme une menace et associée et essentialisée, tantôt à la criminalité, par exemple au trafic de drogue, tantôt au terrorisme. Parallèlement, des discours racialisants et racistes catégorisent et stigmatisent les personnes exilées. Ces discours accompagnent une exposition à des formes de violence étatique et des conditions de vie et d’exploitations extrêmes (surexploitation).

De manière plus large, cette racialisation et ces discriminations racistes prennent sources dans un monde dont l’économie globale est caractérisée par des rapports inégaux Nord – Sud, la richesse des pays du Nord dépendant de l’expropriation et de la domination économique des pays du Sud, ainsi que de la surexploitation des travailleur.ses racisé.es, on parle ainsi de capitalisme racial.

Parallèlement à cette économie globale reposant sur la surexploitation du Sud et des personnes racialisées, ces dernières décennies sont marquées par un gain dans l’espace médiatique et politique d’espace pour des théories fascistes et suprémacistes évoquant l’idée d’un « choc » et de « luttes civilisationnelles« , qui accompagne politiquement un processus de fascisation institutionnel de l’Etat.


A titre d’exemple : lors de son premier mandat en 2017 à la Maison Blanche, D. Trump a fait proclamer le « Muslim ban« . Un décret qui a suspendu le programme d’admission des réfugié.es aux États-Unis d’une série de pays d’Asie occidentale et d’Afrique centrale, pour restreindre l’immigration identifiée comme « musulmane » et associée directement au terrorisme par l’administration états-unienne. Ce décret a ensuite été abrogé par J. Biden, en 2021 lors de son arrivé à la Maison Blanche. Ce « Muslim ban » démontre la dimension raciale de la prétendue « lutte contre le terrorisme » et ses usages politiques.

C’est en juin 2025, à Los Angeles en Californie, que les premières actions d’ampleurs d’ICE et les premières résistances populaires ont secoué les États-Unis. Des agents de la milice des frontières de Trump ont mené des rafles dans les quartiers populaires et habités principalement par des personnes non-blanches, où ils ont kidnappé arbitrairement une centaine de personnes. Des résistances et des révoltes d’autodéfenses s’étaient dressées en face d’ICE, menant Trump a déployé des milliers de militaires de la Garde Nationale.

Début juillet 2025, Trump faisait voter la loi budgétaire « One Big Beautiful Bill Act« , allouant des sommes colossales à ICE, en donnant plus de 75 milliards de dollars supplémentaires sur quatre ans (2025‑2029) à l’agence. Au total, via la « One Big Beautiful Bill Act » c’est environ 170 milliards de dollars alloués aux opérations anti-migrants. Son budget est aujourd’hui de 85 milliards de dollars. Le budget de ICE a été multiplié par 3 et une grande campagne de recrutement d’agents a été lancée par l’administration Trump à l’aide d’importante prime (jusqu’à 50.000 dollars, ou le remboursement/annulation de prêt étudiant), séduisant des agents d’autres services et des citoyens proches de l’extrême droite. Le budget de l’agence ICE est plus important que celui de toutes les autres agences de la police fédérale cumulée.

Comme l’explique l’organisation communiste et antiraciste, Peaux Noires Ligne Rouge, l’administration de Trump « créé une infrastructure répressive qui fonctionne comme une milice au service d’un pouvoir exécutif autoritaire. C’est ici que l’ICE devient un bras domestique de la contre-insurrection. Une force capable d’opérer en dehors des mécanismes ordinaires de reddition de comptes, de s’abriter derrière la fragmentation bureaucratique […] et de convertir toute opposition en menace sécuritaire. » Peaux Noires Ligne Rouge, « ICE : Anatomie d’une déportation de masse« 

ICE devient, en effet, l’agence centrale du dispositif sécuritaire intérieur états-unien. Cette milice mène ses exactions racistes au gré du président Trump, qui l’utilise directement pour servir les intérêts de son régime : kidnapper et déporter massivement des personnes migrantes et briser les « sanctuary cities » (villes sanctuaires) démocrates, qui limitent leur coopération avec le gouvernement fédéral, notamment sur la politique migratoire.

En outre, ICE exerce sa répression raciste via de puissants outils de surveillance qui prennent une place prépondérante dans les interventions de l’agence fédérale. Des logiciels de traquage et de géolocalisation de téléphones en temps réel par quartiers, qui analyse des réseaux sociaux et toute une série de flux de données pour établir prédictivement des « cibles », mais aussi de reconnaissance faciale …


Ces outils de surveillance et de contrôle sont notamment développés par l’entreprise états-unienne proche du gouvernement fédéral et active dans le génocide à Gaza, Palantir, mais des entreprises françaises comme Capgemini ont également conclu des contrats avec ICE. L’entreprise Palantir a été créée en 2004 en réaction au 11 septembre avec comme objectif officiel la réduction du « terrorisme« , elle a bénéficié du financement de la CIA à son lancement. Palantir est spécialisée dans l’analyse de « données massives » (big data) à l’aide d’algorithme et d’intelligence artificielle, pour la confection de logiciel de surveillance et de contrôle des masses. Elle développe principalement des logiciels pour les services de renseignement alliés des États-Unis, pour l’armée, les polices et dans une moindre mesure pour certaines entreprises et industries.

L’entreprise est devenue célèbre, car ses technologies auraient permis l’assassinat d’Oussama Ben Laden et ont été utilisées dans le cadre de « La guerre globale contre le terrorisme » par les États-Unis en Afghanistan et en Iraq. Ses logiciels utilisés par les armées occidentales sont décrits comme des « App Killer« , (des applications pour tuer). Son logiciel de police prédictive « Gotham« , qui, depuis l’analyse algorithmique de toutes les données possibles qu’on lui donne (publics, de l’administration, des réseaux-sociaux, téléphoniques, données biométriques …) produit en les mettant en lien, des analyses et des prédictions qui vont de l’échelle d’une personne à une ville. Le logiciel peut établir des réseaux d’individus en lien, des analyses spatiales et sert à diriger les opérations policières et de renseignement.

L’administration Trump a largement étendu l’utilisation des logiciels de Palantir au sein du gouvernement fédéral, tout en permettant le partage de données entre les différences agences fédérales, donc la centralisation de ses données pour leur analyse. Palantir est un acteur central de cette stratégie de centralisation et d’analyse des données aux Etats-Unis, elle a conclu 113 millions de dollars de contrat avec l’administration fédérale (sans compter ses contrats avec le Pentagone). L’agence ICE a elle signé un contrat de 30 millions de dollars avec l’entreprise de surveillance.

Un rapport sur l’usage des données de masse pour déporter des personnes au 21e siècle aux États-Unis, souligne que ICE « créé une infrastructure de surveillance qui lui permet de constituer des dossiers détaillés sur quasiment n’importe qui, apparemment à tout moment« . A titre d’exemple, ICE aurait accès aux données des permis de conduire d’environ 3 adultes sur 4 et elle peut suivre les déplacements automobiles dans les villes où vivent 70% des adultes aux États-Unis. Il faut cependant nuancer : si l’objectif de Palantir est notamment de se faire passer pour l’entreprise qui « sait tout de vous », qui peut prédire les menaces « sécuritaires », il faut aussi mesurer la dimension marketing derrière leurs prétentions et souvent les ambitions irréalisables derrière les projets aux prétentions totalitaires.

Deux éléments ressortent : l’agence fédérale ICE, comme le nouveau centre de gravité de contrôle policier et contre insurrectionnel sur la population états-unienne et l’essor de l’usage de technologie d’analyses des flux massifs de données, générant des cibles et des prédictions, pour diriger la répression de ses agences.

En 2025, au moins 32 ont été tuées par ICE, durant lors de détention. Plusieurs autres personnes ont été tuées lors de leur détention depuis le début de l’année 2026 et au moins 5 personnes ont été abattues à l’arme à feu par ICE dont récemment, Alex Pretti, Renee Good et Keith Porter, à Minneapolis, au début du mois de janvier, à Los Angeles. Les exécutions d’ICE ont généré des résistances et révoltes importantes, en particulier à Minneapolis où la confrontation entre l’agence fédérale et les classes populaires états-uniennes s’intensifient. Les opérations d’ICE ont mené à l’organisation d’une grève générale d’ampleur, à Minneapolis le 23 janvier, et une grève nationale dans tous les Etats-Unis le 30 janvier.

ICE est une milice

Si le fascisme contemporain devait trouver une incarnation, elle serait certainement proche de l’administration Trump aux États-Unis.

La théorie radicale noire, proche du Black Panther Party, a identifié depuis maintenant des décennies une compréhension du fascisme aux États-Unis, depuis l’expérience des personnes afro-descendantes ou racialisées comme non-blanche, face à l’État carcéral et au capitalisme racial en Amérique du Nord.

Les États-Unis sont une colonie de peuplement européenne, fondée sur la colonisation, le génocide des peuples natifs, la mise en « réserve », la suprématie blanche, l’esclavage et la ségrégation raciale. On tend à oublier que les lois fascistes de Nuremberg, promulguées en 1935, sont directement inspirées de la législation raciale aux Etats-Unis. Les penseurs révolutionnaires afro-descendants ont étudié ce qu’Angelas Davis appelle (avec d’autres) un « fascisme préventif« , déployé en particulier via un programme contre-insurrectionnel à l’encontre des mouvements révolutionnaires de libérations noirs et communistes. Ce fascisme préventif coexiste parfaitement avec la « démocratie libérale » et s’est mis en place sans changement de régime radical.


Il se déploie au travers d’une forme de guerre policière et judiciaire : par l’enferment carcéral de masse des personnes non-blanches, les exécutions et interventions policières extrajudiciaires à l’encontre de militant.es révolutionnaires, en particulier du Black Panthers Party, le travail forcé en prison et dans l’expérience quotidienne de la terreur raciale.

« Pour les personnes de couleur à différents moments dans l’histoire, l’expérience de la racialisation au sein de la démocratie libérale peut avoir la même valeur que le fascisme. Cela signifie que si l’État fasciste et la démocratie suprémaciste blanche sont dotés de mécanismes de pouvoirs très différents, l’expérience du non-droit racialisé au sein d’une démocratie libérale peut rendre la distinction entre celle-ci et pour le fascisme plutôt floue du point de vue de l’expérience vécue. Pour ceux qui sont radicalement rejetés à l’extérieur du système de droits de la démocratie libérale, le mot ‘fascisme’ n’évoque pas toujours un ordre social lointain et étranger. » Bill Mulllen et Christopher Vials, The US Antifascism Reader, p.271.

Si, dans les années 1970, pour Davis, le fascisme se « limite à l’usage de l’appareil juridico-pénal et policier pour arrêter les élans révolutionnaires latents ou dévoilés parmi les gens qui subissent une oppression nationale, demain il risque fort d’attaquer en masse la classe laborieuse et même éventuellement les démocrates modérés. » Angela Davis, Les prisonnières politiques, les prisons et la libération noire, p.44.

L’administration de Trump intensifie de manière exceptionnelle et frappante, les politiques de terreur raciales décrites par les théoricien.nes révolutionnaires noir.es, et elle semble les élargir. ICE est fondamentalement concentrée sur la répression, le kidnapping et la déportation des personnes racialisées et catégorisées comme migrantes aux États-Unis, mais sa violence étatique a aussi touché à au moins deux reprises à des personnes blanches Renee Good et Alex Pretti, lorsqu’elles tentaient de se mettre en travers de la route des agents fédéraux d’ICE. Ces assassinats – dont les vidéos ont été publiées sur les réseaux-sociaux et ont généré un important émoi – témoignent que toute personne, ou groupe se positionnant contre la suprématie blanche et la réalisation des politiques de déportations raciales de l’administration Trump peuvent être considérés et traités comme des ennemis intérieurs, des « agitators » (agitateurs) à « neutraliser« .

Frontex et la guerre européenne aux exilées

Frontex est l’agence européenne de gardes-frontières et gardes des lieux, elle a également été créée dans la séquence post 11 septembre, en 2003- 2004, dans le cadre de l’association de l’immigration et de l’exil au terrorisme et à la criminalité, posée en début d’article. L’agence est chargée de surveiller et contrôler les frontières de l’Union Européenne et de l’espace Schengen, via la terre, les mers et depuis le ciel. Depuis plusieurs années une campagne internationale, Abolish Frontex, réclame la dissolution de l’agence et la fin des politiques migratoires européennes.


Le renforcement structurel de Frontex en tant que police migratoire européenne


Le budget de Frontex a explosé depuis sa création, il est passé de 6 millions en 2005 à 845 millions d’euros en 2023, l’équivalant d’une multiplication par 140 en 18 ans. Cependant, à la différence d’ICE, Frontex est moins centralisée, comme le souligne Abolish Frontex. Le mode d’organisation de Frontex, bien que dirigé depuis l’agence, est fragmenté et partagé sous l’autorité des Etats membres de l’UE.


D’ici 2027, Frontex compte atteindre le seuil de 10 000 agent.es. L’agence déploie des moyens et des technologies militaires pour surveiller et contrôler les frontières : avions, hélicoptères, drones, navires, murs, barbelés … dans l’objectif de traquer et empêcher la migration des personnes exilées vers l’Europe. Comme ICE aux États-Unis, Frontex s’appuie sur l’industrie militaire et de la surveillance pour contrôler et surveiller les frontières.

La politique migratoire européenne, un crime de masse raciste

L’Union Européenne applique une politique migratoire qui tue depuis plusieurs décennies des milliers des personnes. Ce, avant même la création de Frontex : « Les politiques militarisées de la Forteresse Europe ont causé la mort de plus de 60 620 personnes depuis 1993. Noyées en Méditerranée, abattues aux frontières, mortes par suicide dans des centres de détention, torturées et tuées après leur expulsion« , rapporte la campagne internationale Abolish Frontex.

Depuis 2014, c’est plus de 40 000 personnes qui ont été tuées en Méditerrannée par les dispositifs anti-migratoires européens. Frontex est, en outre, une agence de déportation, facilitant l’expulsion par les pays européens des personnes identifiées comme migrantes.



En 2025 ; au moins 1873 personnes ont été tuées par les politiques antimigratoires, en Méditerranée selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, 3090 personnes sont mortes noyées en tentant de rejoindre l’Espagne, selon l’ONG Caminando Fronteras et au moins 29 personnes sont mortes noyées dans la Manche en tentant de rejoindre le Royaume-Uni.

Les technologies et pratiques de surveillance au coeur des dispositifs antimigrants

En 2018 et en 2020, Frontex a établi plusieurs contrats à plus de 50 millions d’euros pour des drones de surveillances avec deux entreprises israéliennes : Airbus-Israel Aerospace Industries (Airbus-IAI) et Elbit Systems. Ces technologies militaires sont directement produites et testées contre les palestinien.nes dans le contexte de la colonisation de la Palestine par Israël – ce qui en fait un puissant argument de vente pour les armées et polices du monde. Le chercheur indépendant Mathieu Rigouste, documente dans plusieurs de ses écrits comment une série de dispositifs de contre-insurrection, comme les barbelés, les murs sécurisés avec détecteurs de mouvements, mais aussi des moyens et techniques de surveillance … sont régulièrement développés depuis les champs de bataille impérialistes et coloniaux.



La surveillance ne se limite pas à une série d’outils. Lorsqu’Israël vend des armes destinées au contrôle des peuples, elle vend aussi une vision et une compréhension du monde. En l’occurrence, celle d’une société toujours assiégée, où l’ennemi est à la fois à l’intérieur et l’extérieur des frontières. Où il faut monitorer et surveiller préventivement massivement les corps identifiés comme des menaces. C’est une logique similaire avec ses spécificités qui est appliquée à l’encontre des personnes exilées aux frontières et en Europe.

Depuis 2016, Frontex est chargée de l’administration du système « Eurosur« , qui permet aux pays de l’espace Schengen et à Frontex de se partager en temps réel des images et des données recueillies à l’aide de plusieurs outils de surveillance (satellites, hélicoptères, drones, navires …). Mais aussi les informations issues du fichage individuel des personnes exilées. L’agence s’institue comme une nouvelle pierre angulaire de la surveillance de masse des territoires et des migrants en Europe.



Les technologies de surveillances sont utilisées dans le cadre de la surveillance, le contrôle et la répression des personnes exilées « sans-papiers » avant d’être ensuite, progressivement, élargies aux fractions de la population « avec papiers ». La construction de la carte d’identité elle-même est issue des politiques antimigrantes et de contrôle social des travailleur.ses en Belgique au 19e siècle.

L’extrême droite aux commandes de Frontex

De 2015 à 2022, Frontex a été dirigée par Fabrice Leggeri, un français, qui a rejoint après son départ de l’agence la formation néo-fasciste le Rassemblement National. Fabrice Leggeri avait été poussé à la démission en 2022 suite à un rapport de l’Office européen de lutte antifraude, qui l’accusait d’avoir dissimulé l’organisation de « pushbacks », refoulements illégaux de personnes exilées en mer Méditerranée. Ces « pushbacks » mènent directement à la mort de personnes exilées et, quand ils ne tuent pas, ils sont la source de violences, extorsions et humiliations.

Début décembre 2025, l’Union Européenne signait l’un des pires accords « migratoires » de son histoire. Centre de détention en dehors de l’Europe, détention administrative prolongée à 30 mois, y compris pour les enfants, permission de perquisitions des domiciles des personnes identifiées comme migrantes, criminalisation des personnes citoyennes européennes venant en aide aux personnes exilées, facilitation de la surveillance, des déportations et de la détention de masse …



Au travers du nationalisme, du racisme et de ses distinctions citoyens/non citoyens, papiers/sans-papiers, les Etats européens dont la Belgique font devenir la norme l’Etat d’exception, tout en créant de nouvelles opportunités économiques.

« Dans le capitalisme contemporain, la fonction du nationalisme est de créer des marchés. La distinction entre citoyen et non-citoyen génère des opportunités d’extraction à chaque étape. Ce que Cedric Robinson a nommé le capitalisme racial désigne le fait que le capitalisme n’a jamais été « aveugle à la race », il s’est historiquement constitué par et à travers la racialisation. L’esclavage n’était pas un résidu pré-capitaliste mais la condition de possibilité de l’accumulation primitive. Aujourd’hui, la chasse aux migrants prolonge cette logique entre la distinction citoyen/non-citoyen, légal/illégal, et c’est cette distinction racialisée qui permet l’extraction de valeur à chaque étape (travail sous-payé, détention rentable, déportation monétisée). » Peaux Noires Ligne Rouge, « ICE : Anatomie d’une déportation de masse« 



« […] Le nationalisme permet la marchandisation de la vie humaine. Il permet d’identifier qui peut rester, qui doit partir, qui peut obtenir des papiers gratuitement, qui doit payer des pots-de-vin. Cette distinction n’est pas idéologique, elle est matérielle. Elle organise l’accumulation capitaliste en créant des populations excédentaires dont la chasse, la capture, la détention et la déportation génèrent de la valeur. s’enchaîner logiquement avec le passage précédent sur les entreprises qui profitent de la chasse aux migrants. » Peaux Noires Ligne Rouge, « ICE : Anatomie d’une déportation de masse« 


Les Etats de l’Union Européenne, instituent également une politique d’incarcération administrative de masse à l’encontre des personnes exilées. Ces centres de détention sont formellement des zones de « quasi non droits » – dans la réalité, les droits minimes accordés aux personnes exilées ne sont pas respectés -, où on enferme des milliers des personnes avec pour seul justificatif la criminalisation raciste de leur existence elle-même. De plus, comme aux Etats-Unis, cette incarcération de masse en Europe constitue un marché économique qui tend à permettre des accords de sous-traitances carcérales avec d’autres pays.

Depuis 2024, une loi, notamment votée par le PS et Ecolo, permet le déploiement de Frontex en Belgique, en collaboration avec la police belge. Frontex aura désormais le droit d’intervenir au sein des frontières belges, alors que son activité se limitait avant aux frontières. Quand bien même son activité est limitée à certaines zones, comme la Gare du Midi, comme aux Etats-Unis avec ICE, il s’agit d’un déplacement majeur : la chasse aux personnes identifiées comme migrantes va vers une généralisation au sein du territoire belge et européen.



C’est une logique similaire qui a été entamée par le gouvernement d’extrême droite Arizona avec le Plan Grandes Villes. Ce dernier prévoit la multiplication d’opérations « coup de poing », avec le déploiement de centaines de policiers. Evidemment, ce déploiement policier est accompagné d’agents de l’Office des Etrangers (autrefois appelé Police des Etrangers). Ces opérations sont aussi des opérations de rafles, visant à arrêter et déporter des personnes sans-papiers.

ICE et Frontex, sont deux polices migratoires, avec leurs spécificités contextuelles, leur différence d’intensité dans la pratique et l’étendue de leurs violences … mais elles s’inscrivent fondamentalement dans la même logique : celle de criminalisation et de répression de masse des vies exilées en Occident. Le nationalisme, la concentration du budget des Etats vers les politiques et les polices anti-migrants, la centralité croissante de ces agences et polices au sein des appareils d’Etat des puissances du Nord, la construction d’ennemi intérieur racialisé, la criminalisation de leur soutien et des résistances … sont la pointe avancée du processus de fascisation des Etats du Nord.

Sources :

ICE :

-Peaux Noires Ligne Rouge, « ICE : Anatomie d’une déportation de masse », https://pnlr.fr/blog/posts/ICE%20:%20Anatomie%20d’une%20d%C3%A9portation%20de%20masse

-Vivre sans police, « Comparer ICE et Frontex ? », https://www.instagram.com/p/DUqmWZTCMbm/?igsh=NXZlcmV5ZjBseGFl

-Slate, « Comment l’ICE, la police de l’immigration, déploie ses inquiétantes tentacules aux États-Unis », https://www.slate.fr/monde/etats-unis-ice-police-immigration-glace-sang-agence-federale-trump-budget-recrutement-action-opinion-mort-renee-good-minnesota

-American Dragnet, « American Dragnet », https://americandragnet.org/

-Korii, « Palantir, l’arme antimigrants des États-Unis », https://korii.slate.fr/et-caetera/palantir-arme-anti-migrant-etats-unis-donald-trump-ice-technologie

-Le Point, « L’ICE s’offre des applications de surveillance de masse pour géolocaliser les migrants sans aucun mandat », https://www.lepoint.fr/monde/lice-soffre-des-applications-de-surveillance-de-masse-pour-geolocaliser-les-migrants-sans-aucun-6YL64GSKJVGX5L2JRUNSNCVY7I/

-Le Point, « Qu’est-ce que Mobile Fortify, l’application de reconnaissance faciale utilisée par les agents de l’ICE pour arrêter les migrants aux États-Unis ? », https://www.lepoint.fr/monde/quest-ce-que-mobile-fortify-lapplication-de-reconnaissance-faciale-utilisee-par-les-agents-de-lice-I2UZNOP3J5ACFFX7YBNECVICVU/

-Washington Post, « ‘One million.’ The private goal driving Trump’s push for mass deportations. », https://www.washingtonpost.com/immigration/2025/04/12/one-million-deportations-goal/

-Factually, « How many people were killed under trump by ICE », https://factually.co/fact-checks/politics/deaths-linked-to-ice-under-trump-administration-428b55

-Bruxelles Dévie, « Extrême droite : À Bruxelles, l’UE adopte l’un des pires accords migratoires de son histoire », https://bruxellesdevie.com/2025/12/12/extreme-droite-a-bruxelles-lue-adopte-lun-des-pires-accords-migratoires-de-son-histoire/

-CTN, « États-Unis : une grève générale nationale prévue ce vendredi 30 janvier pour protester contre les opérations de l’ICE », https://ctninfo.com/fr/etats-unis-une-greve-generale-nationale-prevue-ce-vendredi-30-janvier-pour-protester-contre-les-operations-de-lice/

-Le Soir, « Le FN 303, une arme belge entre les poings de la police migratoire de Trump », https://www.lesoir.be/725838/article/2026-01-31/le-fn-303-une-arme-belge-entre-les-poings-de-la-police-migratoire-de-trump

Palantir :


-Wired, « What Does Palantir Actually Do? », https://www.wired.com/story/palantir-what-the-company-does/


New York, « Trump Taps Palantir to Compile Data on Americans »,

https://www.nytimes.com/2025/05/30/technology/trump-palantir-data-americans.html


-The Verge, « Palantir has secretly been using New Orleans to test its predictive policing technology », https://www.theverge.com/2018/2/27/17054740/palantir-predictive-policing-tool-new-orleans-nopd


-Portail IE, « Palantir Technologies, la start-up qui a révolutionné le monde du renseignement », https://www.portail-ie.fr/univers/defense-industrie-de-larmement-et-renseignement/2015/palantir-technologies-la-start-up-qui-a-revolutionne-le-monde-du-renseignement/


-Forbes, « How A ‘Deviant’ Philosopher Built Palantir, A CIA-Funded Data-Mining Juggernaut », https://www.forbes.com/sites/andygreenberg/2013/08/14/agent-of-intelligence-how-a-deviant-philosopher-built-palantir-a-cia-funded-data-mining-juggernaut/


-Wikipedia, « Palantir Technologies », https://fr.wikipedia.org/wiki/Palantir_Technologies#cite_ref-amnesty_64-0

Frontex :

-Abolish Frontex, « What is Frontex? », https://abolishfrontex.org/frontex/

-National Insider, « Does the European Union Use Palantir Technologies? A Strategic Look at Public Sector Data

-Partnerships », https://nationalinsider.co.uk/does-the-european-union-use-palantir-technologies-a-strategic-look-at-public-sector-data-partnerships/

-L’Humanité, « 40 000 morts en Méditerranée depuis 2014, 9 757 en rejoignant l’Espagne : toujours plus d’exilés disparus dans l’indifférence en 2024 », https://www.humanite.fr/monde/accueil-des-migrants/40-000-morts-en-mediterranee-depuis-2014-9-757-en-rejoignant-lespagne-toujours-plus-dexiles-disparus-dans-lindifference-en-2024

Israël et Frontex :


-The Contrapuntal, « Israeli Drones Are Guarding Fortress Europe », https://thecontrapuntal.com/israeli-drones-are-guarding-fortress-europe/

-Defense Industry, « Defense industry EU developing a european UAV calpbilities ambitions and role of the european defence industry », https://defence-industry.eu/developing-a-european-uav-capabilities-ambitions-and-role-of-the-european-defence-industry/ -Stop Wapenhandel, « Frontex awards €50 million in border surveillance drone contracts to Airbus, IAI and Elbit », https://stopwapenhandel.org/frontex-awards-e50-million-in-border-surveillance-drone-contracts-to-airbus-iai-and-elbit/


-Aljazeera, « Dirty secret of Israel’s weapons exports: They’re tested on Palestinians », https://www.aljazeera.com/features/2023/11/17/israels-weapons-industry-is-the-gaza-war-its-latest-test-lab


-TNI, « PARTNERS IN CRIME EU, complicity in Israel’s genocide in Gaza », https://www.tni.org/files/2024-06/Partners-in-Crime-Report-TNI-web.pdf

Politiques antimigratoires en Belgique :

-La DH, « Bientôt Frontex en mission à la gare du Midi : PS et Ecolo ont voté pour, voici pourquoi », https://www.dhnet.be/regions/bruxelles/2024/04/27/bientot-frontex-en-mission-a-la-gare-du-midi-ps-et-ecolo-ont-vote-pour-voici-pourquoi-MONMY2B7ZBDQBMLTNGWA4GXMJU/

-RTL, « Des manifestants s’invitent aux festivités du PS et d’Ecolo pour contester la « loi Frontex »: quelle est-elle précisément? », https://www.rtl.be/actu/belgique/politique/des-manifestants-sinvitent-aux-festivites-du-ps-et-decolo-pour-contester-la-loi/2024-05-01/article/664479

-RTL, « Opération « coup de poing » à Charleroi et Namur : quel est le bilan de cet énorme déploiement policier ? »; https://www.rtl.be/actu/belgique/societe/operation-coup-de-poing-charleroi-et-namur-quel-est-le-bilan-de-cet-enorme/2025-12-13/article/773415

-Alberto Toscano, Fascisme tardif, Editions la Tempête.

-Bill Mulllen et Christopher Vials, The US Antifascism Reader, p.271.

-Nikhil Pal Singh, The Afterlife of Fascism, P.79.

-Angela Davis, Les prisonnières politiques, les prisons et la libération noire, p.44.