Prison : Avant le « masterplan », le gouvernement a proposé de détenir des personnes sur un bateau et envoyer les détenus sans « titre de séjour » en Estonie

   

Le vendredi 27 février, un « Masterplan » a été adopté par le gouvernement pour répondre (par plus de capacité d’enfermement) à la « surpopulation carcérale ».Ce « plan » consiste principalement en l’agrandissement du système carcéral actuel, qui tue régulièrement et impose des conditions inhumaines aux personnes détenues, avec notamment le maintien de la prison de St-Gilles, qui était sensée fermée en 2024, la construction d’une nouvelle prison à Mons et à Verviers. Avant l’annonce de cet accord, la ministre de la Justice avait proposé deux idées : enfermer les personnes détenues considérées comme étrangères dans des prisons sous-traitées dans les pays baltes et incarcérer des centaines de personnes sur un bateau.



La dernière proposition devait être étudiée par son cabinet et le secteur privé des entreprises de surveillance, comme Protection Unit, y voit une opportunité économique. A côté de cela, le ministre fédéral de la Défense, Théo Francken (N-VA) évoquait récemment l’idée de déployer des militaires pour surveiller les prisons.

Surpopulation carcérale en Belgique

13.500 personnes sont emprisonnées en Belgique pour 11.300 places en prison. Il y a 20% de surpopulation carcérale. Actuellement, près de 600 personnes dorment au sol. Les conditions de détentions en Belgique sont inhumaines, les détenus sont entassés dans des conditions insalubres. Dans certaines prisons l’accès aux douches et aux sanitaires est plus que limité, comme à Saint-Gilles, où les détenus ont un sceau en guise de toilettes et ne peuvent se laver que deux fois par semaine.



Récemment, au moins 4 personnes sont décédées en prison en Belgique. Fin 2025, un homme à Hasselt après avoir incendié sa cellule, début janvier, un homme à Haren, s’est donné la mort et début février 2026, un autre homme à Anvers après avoir ingéré de la drogue et fin février, un homme mourrait à Mons après des mois de négligence de l’institution carcérale.


En 2023, 15 personnes se sont donné la mort en prison. L’incarcération augmente le risque de suicide par un facteur 20, souligne l’Observatoire International des Prisons en Belgique.

Une prison flottante :

Ce serait 350 personnes détenues que la ministre pensait mettre à flot. L’implication de sociétés privées dans la mise en place et la gestion de cette prison-marine, devrait éventuellement amener à modifier le cadre légal actuel qui ne l’autorise pas. Ce qui ouvrirait la porte à une (encore) plus grande sous-traitance du privé dans la gestion du complexe pénitentiaire belge et donc à d’importants bénéfices économiques sur l’incarcération de la population. Des services au sein des prisons sont déjà relégués à des entreprises privées comme Sodexo, à Haren par exemple.

La mise à flot de cette nouvelle prison pose d’évidents problèmes de dignité et de conditions d’enfermement. Elle est symptomatique d’une organisation sociale qui préfère enfermer à tout prix, quitte à faire des propositions loufoques, plutôt que de penser réellement la question de l’incarcération et du rôle, voir de l’utilité, du système pénitenciaire.

L’émergence de ce genre de nouvelles propositions, même si elles ne sont pas directement adoptées, pousse toujours plus loin la déshumanisation et la réification des personnes détenues : transformées en objet encombrant et embarrassant pour l’État, qu’il sous-traite, déplace, en générant au possible d’importants bénéfices pour les entreprises privées.

Vers une ségrégation carcérale ?

Cette logique de déshumanisation au sein du système pénitencier, est encore plus violente lorsqu’elle est conjuguée au racisme d’État. Lorsque les détenus sont considérés comme « non-belges », sans titre de séjour légal par l’État. La politique structurellement raciste du gouvernement dévalorise à un tel niveau les vies considérées comme non-belges, que l’État se propose de louer des prisons dans les pays-baltes : en Albanie, au Kosovo, ou encore en Estonie, pour incarcérer les personnes sans titre de séjour détenues en Belgique.

« Si une personne condamnée ici et sans droit de séjour peut purger sa peine dans son pays d’origine ou dans un lieu offrant une capacité de détention à l’étranger, cela signifie à la fois une exécution correcte de la peine et un gain d’efficacité considérable pour nos établissements pénitentiaires. Cela permettra également de mieux accompagner les détenus à la fin de leur peine afin de les réinsérer dans notre société« , explique Annelies Verlinden.

Verlinden explique qu’en traitant moins bien les personnes détenues considérées comme non-belges, l’Etat traitera mieux les personnes détenues considérées comme belges. C’est une démonstration du racisme de l’État. Les vies racialisées sont dévalorisées par les structures de la société, l’État belge, avec ce genre de proposition, montre qu’on peut justifier d’enfermer les corps racialisés dans les pires conditions, ne pas respecter leurs droits, les laisser mourir en détention.

La démarche de la ministre, qui se révèle être une manipulation raciste classique, tente donc d’expliquer que les mauvaises conditions des belges avec papiers doivent être attribuées aux personnes incarcérées sans-papiers.

Cela permet à la fois de justifier le racisme structurel envers les personnes sans-papiers et les conditions horribles qui leur sont imposées, tout en déplaçant l’attention du problème : le système carcéral, organisé par les pouvoirs politiques.

Les politiques et les discours médiatiques lient et essentialisent très régulièrement, immigration et criminalité, et affirment tout aussi régulièrement, que les prisons sont remplies de « personnes étrangères« . Ce qui est faux : la majorité des personnes détenues en Belgique sont considérées comme belges aux yeux de l’État. Mais l’enjeu n’est pas tant que cela soit vrai ou pas, on se tromperait de se concentrer dessus, en particulier car l’activité policière et carcérale vise et condamne plus lourdement les personnes considérées « étrangères« .

L’enjeu est plutôt de mettre en lumière que le gouvernement souhaiterait instituer un régime carcéral ségrégationniste, où le traitement des détenus sera basé sur la possession ou non des papiers, sur l’identification des détenus comme belges ou non-belges. L’évocation de la mise en place de ces prisons, sous-traitées, délocalisées dans les pays baltes, est une nouvelle étape dans la normalisation des dispositifs répressifs d’exceptions de l’État, justifié et motivé par le racisme structurel. Mais également, dans la sous-traitance et le développement d’un marché économique carcéral, qui fait de la répression et l’enferment des corps, des opportunités lucratives.



Finalement, si ces deux options ont été amenées sur la table, elles ne semblent plus être d’actualité vu le dit « Masterplan » adopté. On ne peut qu’envisager que l’État les remette tôt ou tard sur la table.

Sources :

VRT, « La justice belge envisage de recourir à une prison flottante pour remédier à la surpopulation carcérale », https://www.vrt.be/vrtnws/fr/2026/02/06/la-justice-belge-envisage-de-recourir-a-une-prison-flottante-pou/

RTBF, « Le travail en prison : un moyen de réinsertion efficace ou une simple occupation ? », https://www.rtbf.be/article/le-travail-en-prison-un-moyen-de-reinsertion-efficace-ou-une-simple-occupation-11489320

VRT, « Les ministres Van Bossuyt et Verlinden examinent la capacité carcérale en Estonie, pour désengorger les prisons belges », https://www.vrt.be/vrtnws/fr/2026/02/02/les-ministres-van-bossuyt-et-verlinden-examinent-la-capacite-car/

Le Soir, « Un détenu décède après avoir ingéré de la drogue », https://www.lesoir.be/727192/article/2026-02-06/un-detenu-decede-apres-avoir-ingere-de-la-drogue

RTBF, « Décès d’un détenu de la prison de Hasselt après un incendie de sa cellule », https://www.rtbf.be/article/deces-d-un-detenu-de-la-prison-de-hasselt-apres-un-incendie-de-sa-cellule-11654881

Le Soir, « Un suicide à la prison de Haren, malgré un régime de surveillance rapproché », https://www.lesoir.be/725240/article/2026-01-28/un-suicide-la-prison-de-haren-malgre-un-regime-de-surveillance-rapproche

RTL, « « La situation est devenue dangereuse et inhumaine » : les militaires vont-ils garder les prisons ? », https://www.rtl.be/actu/belgique/societe/la-situation-est-devenue-dangereuse-et-inhumaine-les-militaires-vont-ils-garder/2026-02-18/article/780209

RTL, « « Il a appelé à l’aide pendant deux mois » : un détenu est décédé à la prison de Mons, ses proches accusent l’administration pénitentiaire », https://www.rtl.be/actu/regions/hainaut/il-appele-laide-pendant-deux-mois-un-detenu-est-decede-la-prison-de-mons-ses/2026-02-21/article/780490

Le Soir, « Le « Masterplan » contre la surpopulation carcérale adopté par le gouvernement : voici ce qu’il contient », https://www.lesoir.be/731485/article/2026-02-27/le-masterplan-contre-la-surpopulation-carcerale-adopte-par-le-gouverneme