la stratégie de normalisation de l’extrême droite au MR

Dans une interview accordée à La Libre ce 3 janvier, Georges-Louis Bouchez a franchi un nouveau cap dans la transition du MR vers l’extrême droite. Interrogé sur Jordan Bardella, le président du MR a non seulement reconnu avoir « de la sympathie » pour le leader du Rassemblement National, mais l’a également jugé « fréquentable ». Oui, vous avez bien lu : le président du premier parti francophone de Belgique considère le représentant d’un parti, le RN (anciennement Front National) héritier des SS nazis, comme une personne fréquentable.
« Y a-t-il quoi que ce soit, dans le discours de Jordan Bardella, qui soit interdit par la loi ?«
Le RN, qui s’appelait avant Front National, a été fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, un fasciste, ancien parachutiste de la guerre d’Algérie accusé de torture. Le parti a été créé en rassemblant d’anciens collaborateurs du régime de Vichy, des nostalgiques de l’Algérie française, des négationnistes et des néo-fascistes.
Pendant des décennies et toujours aujourd’hui, le parti a prospéré sur l’antisémitisme, le racisme anti-arabe (islamophobie) et anti-noir (négrophobie), la xénophobie décomplexée. Jean-Marie Le Pen a multiplié les sorties médiatiques et politiques sur les chambres à gaz présentées comme un « détail de l’histoire », sur « l’inégalité des races », sur Pétain qui « n’était pas indigne ». Le parti entretient des liens étroits avec toute l’extrême droite européenne, des nostalgiques du IIIe Reich aux néo-fascistes italiens.
Le changement de nom en « Rassemblement National » en 2018 et la mise en avant de Bardella ne sont qu’une opération de communication, qui pourrait s’y tromper ?
Le fond idéologique reste bien sur inchangé : la haine de « l’immigré », le fantasme identitaire, le rejet de l’autre. En 2015, Marine Le Pen a été entendue pour incitation à la haine raciale par le Parquet de Lyon, car en décembre 2010 elle avait comparé les prières de rue de musulman·es à « l’Occupation nazie ». Le RN continue de proposer la « préférence nationale », continue de déverser sa haine en France. Ses cadres tiennent régulièrement des propos islamophobes, racistes, homophobes, transphobes.
C’est ce parti, cet héritage, ce camp politique que Bouchez trouve donc « fréquentable ».
Une stratégie identitaire et raciste assumée
Cette normalisation du RN s’inscrit dans une stratégie plus large : repositionner le MR comme une droite identitaire, reprenant sans les assumer toujours les cadres idéologiques de l’extrême droite contemporaine. Car l’une des caractéristiques majeures de l’extrême droite actuelle est précisément de ne plus se revendiquer comme telle, même lorsque les faits sont sous nos yeux. Elon Musk peut faire un salut nazi à la TV et le nier le jour-même. Racisme, autoritarisme et remise en cause des principes démocratiques sont systématique niés, alors même que le discours, les références et les alliances en portent la marque.
Georges-Louis Bouchez ne se dira jamais raciste ou antidémocratique. Il n’en a pas besoin : il en adopte les récits. En dénonçant un prétendu « effacement civilisationnel » causé par « l’immigration incontrôlée » et par l’idéologie « woke », il reprend mot pour mot le vocabulaire du « grand remplacement » cher à l’extrême droite. Il érige également un supposé « héritage judéo-chrétien » en « bouclier identitaire » contre l’islam, désigné comme menace culturelle et politique.
Bouchez « coche désormais toutes les cases du populisme de droite radicale ». (Fouad Gandoul, politologue). Le nativisme qui exclut au nom de l’identité. L’autoritarisme qui s’attaque aux contre-pouvoirs, juges, intellectuel·les, universitaires, journalistes, accusé·es de faire le « jeu de l’ennemi ». Le populisme qui oppose « le peuple » aux « élites cosmopolites », reprenant les vieux poncifs antisémites.
Cette stratégie de ne pas nommer clairement est parfaitement illustré par les prises de position de cadres du MR. Ainsi, Corentin de Salle, directeur du think thank le Centre Jean Gol, affirme sur X qu’Elon Musk « n’est pas d’extrême droite mais libertarien » alors même que Musk a appelé à voter pour l’AFD, un parti d’extrême droite allemand. Ce refus constant de nommer l’extrême droite participe à sa banalisation et à sa légitimation.
Ce rapprochement idéologique s’accompagne également d’actes concrets. Ces dernières années, plusieurs figures issues de formations ou de milieux d’extrême droite ont trouvé refuge au sein du MR. D’anciens membres du parti d’extrême droite Chez Nous ont ainsi rejoint les rangs libéraux. On peut notamment citer Noa Pozzi, qui n’a pas hésité à afficher son soutien à l’organisation française UNI, syndicat étudiant radicalisé connu pour ses positions réactionnaires et ses références néonazies. Ces trajectoires illustrent une stratégie de respectabilisation mutuelle, dans laquelle le MR offre une façade institutionnelle à des profils auparavant marginalisés, tandis que ceux-ci confirment et renforcent le virage identitaire du parti.
Le parti n’hésite également pas à briser le cordon sanitaire. Bouchez a par exemple débattu avec Tom Van Grieken, le responsable du Vlaams Belang (l’extrême droite flamande) en 2022, contribuant à rendre ces forces politiques « discutables », « audibles », et donc acceptables.
Et comme tout bon démagogue d’extrême droite, Bouchez se cherche des modèles à l’étranger. Bouchez exprime également son admiration pour Donald Trump, louant sa capacité à « parler au peuple » et sa « force politique ». Trump incarne pour lui la figure du leader populiste qui bouscule les conventions démocratiques, un modèle à suivre, comme il l’a montré lors de ses récentes prises de position sur l’agression militaire au Venezuela.
Il rêve que David Lisnard, le maire conservateur de Cannes, devienne Président de la République française, en témoigne leur petit déjeuner commun en novembre 2025. Il admire le « gaullisme » fantasmé de Bardella. Il puise son inspiration dans la droite radicale française, « traditionnellement plus ancrée à droite« , euphémisme pour dire plus raciste, toujours plus réactionnaire.
Bouchez ne se cache même plus et révèle ouvertement son modèle : rassembler trois courants de droite, libéralisme économique, conservatisme autoritaire, et identitarisme, comme Nicolas Sarkozy en 2007, en ajoutant un « troisième pilier identitaire » au parti en Belgique.
Le MR de Bouchez embrasse l’extrême droite, la normalise et en fait son horizon. En déclarant le RN « fréquentable », Bouchez inscrit son parti, le MR, dans un camp politique, celui de l’extrême droite européenne et internationale.
Sources :
De Standaard, « Georges-Louis Bouchez coche toutes les cases du populisme de droite radicale », 17 décembre 2025. https://daardaar.be/rubriques/politique/georges-louis-bouchez-coche-toutes-les-cases-du-populisme-de-droite-radicale/
La Libre Belgique « Les rapports étroits entre Georges-Louis Bouchez et la politique française : ‘Je rêve que David Lisnard devienne Président de la République’ », 3 janvier 2026. https://www.lalibre.be/belgique/politique-belge/2026/01/03/les-rapports-etroits-entre-georges-louis-bouchez-et-la-politique-francaise-je-reve-que-david-lisnard-devienne-president-de-la-republique/
