
Le gouvernement Arizona a fait de l’accélèration de la précarisation du travail en Belgique le coeur de son projet politique néolibéral. Sous couvert de « modernisation » et de « compétitivité« , la coalition N-VA-MR-Vooruit-Les Engagés, CD&V renforce l’insécurité pour des centaines de milliers de travailleurs. Intérimaires, uberisation, flexi-jobbers, travailleurs au noir : portrait des grands abandonnés au nom du profit du capital.
Introduction de 360 heures supplémentaires sans compensation, intérim à durée indéterminée, limitation des allocations de chômage à deux ans … : chaque mesure de la coalition de l’arizona vise à transférer le risque économique des entreprises vers les travailleurs, surtout les plus précaires. Cette logique n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans la dynamique néolibérale lancée dans les années 1980, qui considère les protections sociales comme des « rigidités » entravant la rentabilité du capital, et qui mène a l’érosion de tous nos droits sociaux, un par un.
L’accord Arizona prévoit également de généraliser le travail intérimaire à durée indéterminée. Cette formule masque une réalité brutale : être disponible en permanence pour l’employeur sans aucune garantie de travail effectif ni de revenu stable. Ce statut transforme le travailleur en variable d’ajustement perpétuelle, mobilisable à la demande selon les besoins du capital.
Le mythe de la flexibilité contre la réalité de la précarité ou L’intérim à durée indéterminée et la précarité
Selon la FGTB, un nombre « trop important » d’intérimaires restent à long terme dans la même entreprise. Ces travailleurs effectuent un travail structurel mais n’ont droit à aucune des protections du salariat stable. Ces intérimaires subissent une « triple peine » :
- aucune protection contre la perte d’emploi (le contrat n’est simplement pas renouvelé),
- aucun recours contre la rupture arbitraire
- exclusion des mécanismes de protection sociale comme le chômage temporaire.
Pas de préavis, pas d’ancienneté, pas de formation, pas de prime de fin d’année pour ces travailleurs de l’ombre. Cette situation n’est pas un dysfonctionnement du système : c’est son mode de fonctionnement normal sous le capitalisme contemporain.
50% des contrats d’intérim concernent des jeunes de moins de 30 ans. Pour cette génération, l’avenir promis par l’Arizona se résume à l’impossibilité de se projeter, l’instabilité est devenue la norme dans le monde du travail pour les jeunes.
Quant à l’accès aux allocations de chômage, il devient un parcours du combattant. Les règles, conçues pour des carrières linéaires, excluent de facto les travailleurs aux parcours hachés. Résultat : ceux qui auraient le plus besoin de protection sociale sont ceux qui y ont le moins accès. Le gouvernement prévoit d’ailleurs de limiter les allocations de chômage à deux ans maximum, avec des conditions d’accès durcies. Pour obtenir deux ans d’allocations, il faudra avoir cumulé cinq ans de travail. Les jeunes en intérim, qui peinent déjà à accumuler suffisamment de jours de travail, seront les premières victimes de cette réforme.
L’ubérisation
Les livreurs, travailleurs de plateforme et chauffeurs incarnent la forme la plus aboutie de ce que le capitalisme contemporain réserve aux travailleurs. Ils assument tous les aléas du travail : accident, maladie, panne de matériel, etc. pendant que les plateformes empochent généralement 30 à 40% de commission.
Pourtant, ces travailleurs sont juridiquement considérés comme « indépendants« , les privant de tout droit : pas de salaire minimum, pas de protection sociale, pas de congés payés, pas de recours contre les sanctions de mauvaises « performances » au travail.
Selon plusieurs études sociologique, les livreurs connaissent une usure physique et mentale prématurée, un stress permanent, un sentiment d’humiliation, l’obligation d’être disponible en permanence, des journées de 12 heures pour survivre. En cas de maladie, d’accident, de mauvais temps : zéro revenu. Le gouvernement Arizona encourage ce modèle en refusant toute clarification du statut de ces travailleurs.
Flexi-jobs et travail au noir
Les flexi-jobs, officiellement réservés à l’horeca mais étendus à d’autres secteurs, permettent d’employer des travailleurs quelques heures sans cotisations sociales normales. La Cour des comptes a démontré qu’au moins 35% des flexi-jobs correspondent à des emplois préexistants qui ont subi un « glissement » vers ce régime moins coûteux. Ce n’est donc pas de la création d’emplois mais du dumping social*.
Les travailleurs titres-services, majoritairement des femmes, et souvent non blanches, enchaînent les contrats à temps partiel morcelés, courent d’un client à l’autre, s’épuisent pour des salaires misérables. Les fraudes des employeurs sont massives : congés sans solde imposés, heures supplémentaires non payées, pauses non accordées. Le Service d’information et de recherche sociale (SIRS) documente ces violations quotidiennes du droit du travail.
C’est pourtant souvent ces femmes, travailleuses précarisées, qui endossent le travail reproductif au sein de la société capitaliste, qui permet le renouvellement de la force de travail des travailleurs et des travailleuses. Le travail reproductif englobe le travail domestique, s’occuper des enfants, des repas, du nettoyage, …
Mais il existe un niveau encore inférieur : le travail au noir. Plusieurs centaines de milliers de travailleurs en Belgique exercent tout ou partie de leur activité dans l’invisibilité totale. Dans le bâtiment, l’horeca, les services à la personne, l’agriculture : le travail au noir prospère sur les ruines de la protection sociale. Ces travailleurs, souvent migrants, parfois sans papiers, vivent dans la peur permanente : peur de l’inspection, peur de ne pas être payés sans recours possible, peur de l’accident qui les laissera sans rien. Et surtout, sans aucun recours ni droits sociaux assurés. Le gouvernement Arizona créée encore plus les conditions pour que le travail au noir reste une option attractive.
La logique systémique du capital
Cette précarisation n’est pas le fruit du hasard ou d’une mauvaise gestion politique. Elle répond à une logique systémique du capitalisme, particulièrement dans sa gestion néolibérale. Le capitalisme nécessite structurellement une « armée de réserve industrielle« , une fraction de la population active maintenue dans l’insécurité pour exercer une pression permanente sur l’ensemble des travailleurs.
Les formes ont évolué avec le progrès technologique, mais la fonction demeure identique. L’ubérisation, l’intérim généralisé, les flexi-jobs constituent les manifestations contemporaines de ce mécanisme. Ils permettent au capital de s’affranchir des « rigidités » du salariat stable, de réduire les coûts salariaux, d’affaiblir le pouvoir de négociation collective des travailleurs.
La mondialisation du systéme économique capitaliste a accentué cette dynamique. La délocalisation de la production industrielle vers les pays à bas coûts salariaux, l’automatisation croissante, la libre circulation des capitaux : tous ces facteurs renforcent le rapport de force en faveur du patronat.
Les jeunes en première ligne
Le gouvernement Arizona prétend agir « pour les générations futures« , selon les mots de Bart De Wever (N-VA). La réalité est inverse. Les jeunes seront les premières victimes de ces politiques. Le blocage des salaires via la loi de 1996 les touche particulièrement en début de carrière. La suppression des primes de nuit entre 20h et minuit dans la distribution et la logistique les concerne directement, ces secteurs employant massivement des jeunes travailleurs, comme dans l’Horeca par exemple.
Les 360 heures supplémentaires « volontaires » instaurent de facto la semaine de 45 heures sans compensation, alors que 9 jeunes sur 10 demandent plus de temps libre pour la famille, le sport et la vie sociale. Les limitations des allocations d’insertion (un an au lieu de trois) et du chômage (deux ans maximum) les précipiteront vers l’aide sociale ou l’acceptation de n’importe quel emploi précaire.
Le travail étudiant illustre parfaitement cette logique. Un étudiant sur deux travaille désormais, et trois sur quatre le font pour payer leurs études. Ce travail défiscalisé et exonéré de cotisations devient une main-d’œuvre bon marché qui tire globalement les salaires vers le bas et remplace progressivement les emplois stables.
Les personnes plus touchées par l’intensification des logiques capitalistes sont d’abord les femmes suivies des hommes issu.es de l’immigration, avec ou sans-papiers. Ce sont les travailleurs et les travailleuses les plus isolées et les plus ciblées par les politiques d’exclusions et d’exploitation dans la société, qui sont encore une fois durement touché.es par ces réformes.
L’atomisation organisée des travailleurs
La multiplication des statuts précaires empêche toute organisation collective. Comment se syndiquer quand on change d’employeur chaque semaine ? Comment négocier collectivement quand on est juridiquement « indépendant » ? Comment faire grève quand il est devenu impossible de s’organiser collectivement pour tous ces travailleurs atomisés.
Les taux de syndicalisation des travailleurs précaires sont dérisoires. Les conventions collectives de travail, outil central de régulation sociale en Belgique, ne s’appliquent qu’aux salariés stables. Les intérimaires, les travailleurs de plateformes, les flexi-jobbers sont atomisés, isolés, privés de tout pouvoir de négociation. Cette fragmentation du collectif de travail est un objectif politique du capital : détruire la capacité de résistance organisée des travailleurs.
Quelques initiatives émergent, comme la Maison des Livreurs a Bruxelles, ou le comité des travailleurs avec ou sans papiers, pour défendre les droits de ces travailleur.euses précarisé.es et isolé.es par leurs conditions.
Une politique de classe assumée
La politique de l’Arizona en matière de travail constitue une politique de classe assumée au service du patronat. Chaque mesure transfère davantage de richesse et de sécurité des travailleurs vers les entreprises et leurs actionnaires. Le blocage des salaires, la flexibilisation généralisée, le démantèlement des protections sociales, l’affaiblissement de l’inspection du travail : tout converge vers la restauration des profits capitalistes sur le dos des travailleurs.
Cette dynamique n’est pas spécifique à la Belgique. Elle s’inscrit dans le projet néolibéral global qui, depuis les années 1980, vise à restaurer le pouvoir du capital en démantelant les conquêtes sociales du 20e siècle. Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont ouvert la voie. Les gouvernements successifs, de droite comme de « gauche » social-libérale, ont poursuivi le démantèlement.
L’Arizona représente une radicalisation de cette offensive. La précarité n’est plus un phénomène marginal mais devient la norme pour une part croissante de la population active. Les « working poor » se multiplient : avoir un emploi ne protège plus de la pauvreté. L’insécurité sociale se généralise, avec ses conséquences sur la santé mentale, la capacité de se projeter, la transmission intergénérationnelle de la précarité.
Conclusion :
Cette précarisation n’est ni accidentelle ni conjoncturelle.Elle découle de la logique même du capitalisme, particulièrement dans sa phase néolibérale où le capital financier impose sa loi.
Le gouvernement Arizona ne cache pas son projet : faire de la précarité non plus l’exception mais la règle. Derrière le discours sur la « modernisation » et la « compétitivité » se cache une offensive de classe visant à démanteler ce qui reste des protections sociales conquises par des siècles de luttes.
La question centrale demeure celle du rapport de force. Face à l’offensive capitaliste, seule l’organisation collective des travailleurs peut imposer un autre modèle social. La fin de la précarité passera par la reconstruction de ce pouvoir collectif et, à terme, par le dépassement d’un système économique fondé sur l’exploitation du travail.
Légende
dumping sociale : Le dumping social consiste à exploiter des conditions de travail ou des salaires plus bas dans un pays pour obtenir un avantage concurrentiel déloyal sur les entreprises d’autres pays. C’est une forme de concurrence déloyale basée sur le moins-disant social.
Sources :
Centre de droit public et social de l’ULB (2021) Le travail précaire. Une cartographie juridique du travail atypique et des protections garanties par le droit social, rapport pour l’Observatoire de la santé et du social de Bruxelles-Capitale, 438 pp.
Ghesquière, François (2014) « Précarité du contrat de travail et risque de perte d’emploi en Europe », Sociologie, Vol. 5, n°3, pp. 271-290
Dumont, D., Gérard, S., Gilman, J. et Mechelynck, A. (2022) « Le droit social face au travail précaire. Enseignements d’une cartographie juridique du travail atypique », pp. 277-344
Adams-Prassl, Jeremias (2021) L’ubérisation du travail
Savoldelli, Pascal (coord.) (2021) Ubérisation et après ?
Accord de gouvernement Arizona (2024)
ONSS (2025) Données sur le travail intérimaire de longue durée, dénoncées par la FGTB (janvier 2025)
