
À Liège, un chauffeur du TEC a récemment été sanctionné pour avoir porté un keffieh palestinien dans les locaux de son lieu de travail. Ce cas n’est pas isolé face à une plus large répression policière des symboles de solidarité avec la Palestine dans l’espace public belge, au mépris de la liberté d’expression.
Alex Namayechi, chauffeur de bus au dépôt TEC de Robermont, a recu une réprimande officielle, en février, pour « tenue vestimentaire non conforme ». Une sanction d’autant plus incompréhensible pour lui qu’il porte le keffieh palestinien depuis près de vingt ans sans n’avoir jamais fait l’objet de la moindre remarque.
Ce chauffeur de bus explique :
« Si j’arbore le keffieh, c’est avant tout un acte politique pour soutenir la cause palestinienne. Et surtout, depuis ces dernières années, pour dénoncer le génocide commis à Gaza. Voir autant d’enfants mourir de faim dans les rues, c’est trop pour moi. »
Il précise qu’il ne le porte jamais lorsqu’il conduit un bus ou est en contact avec la clientèle, mais uniquement dans les locaux, comme d’autres collègues. Selon lui, la sanction serait intervenue à la suite d’une dénonciation interne.
« Un collègue en voulait à un autre qui portait le keffieh. Par vengeance, il est monté à la direction, qui a alors rappelé le règlement à tout le personnel », raconte-t-il.
Une décision qu’Alex juge injuste et disproportionnée, d’autant qu’un autre travailleur aurait été sanctionné pour la même raison.
Malgré la réprimande, Alex affirme qu’il continuera à porter le keffieh. Dans un communiqué, le Front antifasciste de Liège apporte son soutien à Alex et appelle à interpeller le TEC par mail pour dénoncer ce type de sanction.
La répression des symboles palestiniens dans l’espace public belge n’est pas un phénomène nouveau. Drapeaux palestiniens, keffiehs et simples expressions de solidarité font désormais l’objet d’interventions policières répétées, de menaces, de sanctions administratives communales ou d’interdictions préventives. Ces pratiques s’appuient le plus souvent sur des règlements communaux relatifs à l’affichage ou à l’ordre public, mais leur application révèle un double standard: ces mêmes règlements n’ont jamais empêché l’affichage massif du drapeau belge lors de la Fête nationale, ni celui du drapeau ukrainien depuis 2022, ni d’autres formes d’expression politique visibles depuis l’espace public.
Ainsi de nombreux·ses habitant·es ont été sommé·es de retirer des drapeaux palestiniens accrochés à leurs fenêtres. En septembre 2025, à Auderghem, une femme a été contrainte de décrocher le sien sous peine d’une amende pouvant aller jusqu’à 500 euros. En octobre 2025, des habitant·es d’un co-housing de la rue des Tanneurs à Bruxelles ont également reçu la visite de la police pour les mêmes motifs. Plus récemment encore, à Uccle, une intervention policière a exigé le retrait d’un drapeau palestinien sous peine de sanction administrative.
Ces pratiques entrent pourtant en contradiction avec le droit à la liberté d’expression. En février 2025, le tribunal de police de Bruxelles a annulé une sanction administrative infligée à Amnesty International pour un affichage militant à Etterbeek, rappelant qu’il n’est pas illégal de diffuser des messages politiques dans l’espace public. Cette jurisprudence souligne le caractère abusif de ces tentatives de répression.
La censure ne se limite pas aux façades ou aux fenêtres. En mai 2025, lors du Lotto Brussels Jazz Weekend, toute expression de solidarité avec la Palestine a été interdite sous pression des autorités communales : drapeaux, keffiehs, mais aussi l’usage même des mots « Palestine » ou « génocide ». Les spectateur·rices qui ont bravé cette interdiction ont été confronté·es à des interventions policières violentes et à des évacuations forcées.
Enfin, le 21 juillet 2025, lors du défilé de la Fête nationale, une femme a été sommée par la police de retirer son keffieh alors qu’elle circulait simplement dans la foule. Après son refus, elle a subi un contrôle d’identité prolongé.
« Je pense que j’ai subi ce contrôle parce que j’étais une femme noire, qui marchait tranquillement dans l’espace public, avec un foulard qui a été perçu comme un symbole politique. On a considéré que je représentais un danger sur cette seule base. Pour moi, cela fait partie d’un contrôle plus large exercé sur le corps des femmes dans notre société« , analyse Fatou, qui a porté plainte auprès du Comité P.
La Ligue des droits humains alerte depuis plusieurs mois sur des pressions policières abusives visant des personnes portant des signes de soutien à la Palestine, drapeaux palestiniens ou keffiehs, dans l’espace public. À Bruxelles comme à Anvers, des personnes ont été priées d’enlever ces signes sous peine d’arrestation, au nom d’une prétendue « neutralité de l’espace public ». Or, le simple fait de porter un drapeau palestinien ou un keffieh relève pleinement de la liberté d’expression. Ces symboles ne constituent ni une menace à l’ordre public, ni une incitation à la violence ou à la haine qui pourrait justifier leur interdiction.
À Liège, comme ailleurs en Belgique, ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le cas individuel d’un chauffeur sanctionné pour un keffieh.
C’est la possibilité même d’exprimer une solidarité politique dans l’espace public, sur son lieu de travail, qui est remise en cause.
Sources:
Bruxelles Dévie, « Bruxelles : des policiers demandent le retrait de drapeaux palestiniens aux fenêtres (vidéo) », 25 octobre 2025.
RTBF, « A Auderghem, la police demande à Monia de retirer le drapeau palestinien à sa fenêtre sous peine de p.-v. », 13 octobre 2025. https://www.rtbf.be/article/a-auderghem-la-police-demande-a-monia-de-retirer-le-drapeau-palestinien-accroche-a-sa-fenetre-11615107
RTBF, Les keffiehs étaient-ils interdits pendant le 21 juillet ? « Je croyais que j’avais le droit de m’habiller comme je veux », 24 juillet 2025.
Ligue des droits humains, « Une dizaine d’ONG et syndicats s’inquiètent des mesures répressives qui visent le mouvement propalestinien en Belgique », 20 septembre 2024.
