
Le Parlement européen vient d’adopter deux textes qui durcissent encore plus la politique migratoire de l’Union européenne. Ces mesures permettent aux États membres de renvoyer des personnes en demande d’asile vers des pays tiers et de restreindre l’accès à la protection internationale pour les ressortissant·es de pays qualifiés de « sûrs ».
Ces décisions interviennent alors que le début de l’année 2026 est déjà considéré comme le plus meurtrier depuis 2014 : au moins 524 personnes migrantes sont mortes ou portées disparues entre le 1er janvier et le 10 février, soit plus de 500 morts en quarante jours. Des femmes, des hommes, des enfants engloutis avec leurs embarcations de fortune, selon l’Organisation internationale pour les Migrants.
Le 10 février 2026, le vote de ces textes a renforcé une logique bien connue : celle d’une forteresse européenne qui aurait un effet « dissuasif ». Mais ces politiques sont largement inefficaces, elles ne freinent pas les migrations dites « irrégulières ». Le terme même d’ »irrégulier » mérite d’être interrogé : il criminalise des personnes pour le simple fait de se déplacer. Les recherches sont claires : rendre les routes migratoires plus dangereuses, ficher, tracer, enfermer, n’empêche pas les départs. Cela augmente les risques, les violences et le nombre de morts. Les itinéraires changent, les raisons de partir, elles, demeurent. Et ces raisons, guerres impérialistes, pillages des ressources, dérèglement climatique, dettes imposées par les institutions financières internationales, entre autres, sont souvent le produit direct des politiques des États qui ferment aujourd’hui leurs frontières.
Des « pays sûrs » au mépris des réalités
Premier texte : l’Union européenne veut accélérer le rejet des demandes d’asile provenant de ressortissant·es de pays classés comme « pays d’origine sûrs ». Les États membres seront désormais tenus d’appliquer des procédures accélérées ou des procédures à la frontière aux personnes originaires de pays candidats à l’UE (à l’exception de l’Ukraine, exception qui dit beaucoup sur les hiérarchies raciales à l’œuvre dans la politique d’asile européenne), ainsi que du Bangladesh, de la Colombie, de l’Égypte, de l’Inde, du Kosovo, du Maroc et de la Tunisie. Leurs demandes des personnes venant de ces pays, seraient a priori infondées.
Cette classification fragilise profondément le droit d’asile et entre en contradiction avec la réalité documentée des violations des droits humains dans ces pays. Elle réduit les possibilités d’un examen individuel et approfondi. Au-delà des contextes politiques nationaux, dresser une liste de pays « sûrs » revient à essentialiser des populations entières, alors que le droit d’asile repose précisément sur l’analyse au cas par cas des situations personnelles.
Externaliser l’asile
Deuxième mesure : il devient possible de renvoyer des demandeur·euses d’asile vers des pays tiers avec lesquels l’Europe a signé un accord, même en l’absence de tout lien entre ces personnes et le pays de destination. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une obligation formelle, plusieurs États membres ont déjà annoncé leur intention d’appliquer ces dispositifs.
Ce mécanisme, déjà expérimenté par l’Italie avec l’ouverture de centres en Albanie, se heurtait jusqu’ici à des obstacles juridiques. Le vote du Parlement vient sécuriser politiquement ces montages et en favoriser la généralisation. L’objectif est d’éloigner les personnes du territoire européen pour éviter d’assumer l’accueil et la protection. Il s’agit, en somme, de sous-traiter la violence à d’autres États, souvent plus pauvres, souvent anciennement colonisés, en échange de financements ou d’accords commerciaux, reproduisant ainsi des logiques néocoloniales où l’Europe sous-traite la répression à ses frontières.
Mais cet éloignement géographique entraîne aussi un éloignement des droits : accès à un·e avocat·e, aux recours, aux soutiens associatifs, à la presse et à la société civile. Des droits qui, déjà fragilisés et régulièrement bafoués sur le territoire européen, se trouvent encore davantage affaiblis par l’éloignement. Dans les pays tiers, rien ne garantit des conditions d’accueil dignes, un accès effectif à l’information, à l’interprétariat ou à la contestation des décisions.
La coopération entre l’UE et les gardes-côtes libyens en est un exemple: interceptions en mer, retours forcés vers la Libye, des violences systématiques largement documentées.
En Belgique aussi, l’enfermement s’externalise
Cette logique ne s’arrête pas aux frontières extérieures de l’Europe. En Belgique, un projet porté par la ministre de la Justice Annelies Verlinden (CD&V) et la ministre de l’Asile et de la Migration Anneleen Van Bossuyt (N-VA) prévoit d’incarcérer des personnes sans titre de séjour condamnées pénalement en Estonie.
Le 2 février, elles s’y sont rendues pour étudier l’utilisation d’infrastructures pénitentiaires. L’argument avancé : une meilleure exécution des peines et une réponse à la surpopulation carcérale belge.
« Notre message est clair : toute personne qui séjourne illégalement dans notre pays et qui commet des actes criminels n’y a pas d’avenir », a déclaré Anneleen Van Bossuyt.
Ce discours entretient une confusion dangereuse, largement instrumentalisée politiquement : l’amalgame entre absence de titre de séjour et criminalité. Cette rhétorique alimente un imaginaire raciste qui associe migration et danger. Par ailleurs, prétendre résoudre la surpopulation carcérale par davantage d’enfermement relève d’un contresens bien documenté en criminologie : plus on construit de prisons, plus on enferme. Et ce sont, de manière écrasante, les personnes racisées et précarisées qui peuplent ces prisons, manifestation d’inégalités structurelles d’Etat que l’incarcération aggrave.
De nombreux travaux montrent en effet qu’à chaque fois qu’un nouvel établissement pénitentiaire est construit, il se retrouve rapidement rempli, sans qu’on ait observé une augmentation correspondante de la délinquance. Ce phénomène s’explique moins par une évolution des comportements que par des choix politiques : durcissement des lois, allongement des peines, élargissement des motifs d’incarcération. La prison devient un outil de gestion punitive des problèmes sociaux.
L’exemple de la maxi-prison de Haren est parlant. Construite pour désengorger les prisons de Saint-Gilles et Forest, et garantir des conditions de détention dites « convenables », elle est aujourd’hui en situation de surpopulation, tandis que suicides, violences et agressions y sont largement documentés.
Qu’il s’agisse d’asile ou de prison, l’Europe et ses États membres persistent dans une logique répressive, inefficace et mortifère. Externaliser, enfermer, éloigner : ces politiques ne traitent ni les causes des migrations ni les crises sociales. Elles produisent surtout de la violence, de la précarité et des morts.
Sources:
@belrefugees
@rimamobarak
-RTBF, « La prison n’est jamais liée au taux de délinquance » : pourquoi enfermons-nous toujours plus ? », 23 novembre 2024
-RTL, « Surpopulation carcérale : la Belgique jette son dévolu sur un nouveau pays européen pour transférer ses prisonniers », 2 février 2026
-Hélène Thiollet, « Externalisation. Comprendre la diplomatie migratoire et l’Union européenne », 18 octobre 2024
https://sciencespo.hal.science/hal-04738209v1/file/Externalisation_Thiollet_2024_public.pdf
– Eurekalert, « New study sheds light on the effectiveness of measures to solve the ‘migration crisis », 24 juin 2025
https://www.eurekalert.org/news-releases/1087753
