
Le 12 février, après 613 jours sans gouvernement bruxellois, un accord est tombé, bien que certains points doivent encore être discutés. Pour les négociations, la coalition MR-PS-Engagés-Groen-Anders-Vooruit-CD&V, n’est une surprise pour personne, elle s’imposait mathématiquement dès le lendemain des élections de juin 2024. Pourtant, bien qu’un gouvernement de gauche aurait pu être possible, les formations de gauches ont décidé de s’unir avec la droite.
Le PS, Vooruit et Groen auraient pu gouverner sans le MR. Ils ont choisi de ne pas le faire, offrant à la droite libérale de Bouchez un retour au pouvoir bruxellois après plusieurs années d’absence, et la main mise sur l’essentiel de l’agenda politique à Bruxelles. Le résultat : un accord de 24 pages présenté dans la presse comme « ambitieux » et « responsable », dominé par l’austérité et les coupes budgétaires, ponctué de promesses vagues, et l’investissement dans sécurité, la thématique préférée de la droite et l’extrême droite.
Budget
- Un déficit d’1 milliard d’euros à combler d’ici 2029 (chiffre opportunément revu à la baisse par le ministre des Finances du parti Anders, qui annonçait 1,3 milliard quelques semaines plus tôt)
- 80% de l’effort via des coupes dans les dépenses, seulement 20% via des recettes -> ce sont les services publics qui vont trinquer et être définancés
- Le monde associatif dans le viseur via la coupe des subventions facultatives, c’est-à-dire les assos de quartier, les structures sociales, la culture de proximité.
- « Gender budgeting et gender mainstreaming », mentionnés dans le même accord qui prévoit de couper dans les « subventions facultatives » : c’est-à-dire précisément les assos féministes, les centres de planning, les structures LGBTQIA+ qui survivent grâce à ces financements.
- Gel des recrutements à la STIB et dans l’administration : les départs à la retraite ne seront pas remplacés. Parallèlement, l’accord prévoit des millions pour la « sécurité » et le financement de la police.
- Réorganisation de 25 organismes publics en 4 grands pôles : opération de communication libérale, dont on ne sait toujours pas combien ça coûtera en termes d’emplois et de moyens.
- Métro 3 partiellement gelé : après des milliards déjà dépensés, des travaux à moitié faits, et une décision de « pause » de 10 ans qui ressemble surtout à un aveu d’échec collectif après des années de mauvaise gestion.
Surveillance
- Réseau de caméras « modernisé et mieux centralisé » : l’accord prévoit un déploiement massif de caméras classiques et de caméras ANPR (lecture automatique des plaques) autour des gares Nord et Midi. Des caméras « intelligentes » seront déployées, laissant la place à l’éventuelle exploitation des systèmes des caméras équipées de reconnaissance comportementale et d’autres logiciels algorithmiques.
- Sont aussi annoncés 10 millions d’euros pour « sécuriser » le périmètre des gares du Nord et du Midi.
- Patrouilles de surveillance instaurées pour lutter contre les « incivilités » : notion volontairement floue qui permet de cibler n’importe quel comportement jugé « indésirable » dans l’espace public, avec le risque évident de profilage racial dans des quartiers déjà sur-policés à Bruxelles. C’est l’intensification de la logique du quadrillage policier des quartiers populaires que souhaite mettre en place cette nouvelle coalition gouvernementale.
- Fermetures administratives de commerces « nuisant à l’ordre public » : mesure déjà existante dans l’arsenal répressif bruxellois, rebaptisée et présentée comme une innovation. Dans les faits, elle frappe surtout les petits commerces des quartiers populaires et sert à renforcer le contrôle sociale de l’État sur la population.
- Filière de recrutement bruxellois vers les métiers de la « sécurité « : l’accord prévoit de faciliter l’accès aux professions de gardiennage, agent de police, inspecteur ou agent de prévention, présenté comme un « impératif de police de proximité ». Pendant qu’on désinvestit dans les autres services publiques, les seuls fonctionnaires recrutés seront des agent· es de police.
- « La Région encouragera le recours par les communes aux sanctions administratives. » (DPR)
Drogues
- « Tolérance zéro », formule fétiche de la droite dure. C’est mot d’ordre manifeste l’enlisement des pouvoirs publiques dans la répression plutôt que dans des réponses sociales d’ampleur.
- Plan régional intégré de drogues annoncé, combinant « répression, prévention et prise en charge ».
- Création d’un commissaire régional aux drogues, équivalent bruxellois de la commissaire nationale Ine Van Wymersch : une couche administrative supplémentaire … La Région n’a, évidemment, pas de compétence sur les Parquets, la police fédérale, ni les frontières par où transitent les drogues, ce commissaire sera donc structurellement impuissant et inutile.
- L’ »approche par hotspots » est maintenue et sera « évaluée et ajustée » : cette méthode consiste à concentrer les ressources policières certains quartiers, souvent les plus précaires et les plus marginalisés. Elle justifie également les mesures exceptionnelles de contrôle et de surveillance policière dans les quartiers populaires.
- Lutte « contre le sans-abrisme », citée comme mesure sécuritaire adjacente aux hotspots, c’est révélateur de la vision politique que réserve cet accord aux personnes les plus vulnérables : leur criminalisation dans l’espace public.
Emploi et chômage
- Objectif affiché : 70% de taux d’emploi d’ici 2030, contre 65% aujourd’hui.
- Test linguistique obligatoire à l’inscription comme chômeur· euse, avec cours de langue obligatoires en cas d’échec.
- Réforme « historique » d’Actiris : accompagnement renforcé des chômeur· euses, propositions plus rapides d’emploi ou de formation. Rien de très révolutionnaire par rapport à ce qui existe déjà.
- Zone franche urbaine (ZAU) autour du port et d’Audi Forest : encore des cadeaux fiscaux aux entreprises habillés en « politique de relance ». On attend de voir si les 35.000 emplois promis au Heysel (par Vooruit, enthousiaste) se matérialiseront un jour…
Fiscalité & logement
- Tax shift en trois phases : réduction du précompte immobilier pour les propriétaires (2027), baisse de l’IPP de 1% (2028), abattement élargi jusqu’aux biens valant 800.000€ (2029) : une politique fiscale qui profite avant tout aux classes aisées.
- On promet 1.200 nouveaux logements publics, dans une ville où la crise du logement est structurelle, intensifiée par la spéculation immobilière et la gentrification, et où les listes d’attente se comptent en décennies. Des dizaines de milliers de personnes attendent un logement social à Bruxelles.
Mobilité
- Good Move enterré en tant que nom, mais prétendument maintenu dans ses principes selon Groen. Bouchez triomphe en façade, les verts de Groen font semblant de ne pas avoir perdu, les deux prétendent avoir conclu un accord avantageant leurs intérêts.
- LEZ maintenue (zone basses émissions) après la gifle constitutionnelle, mais les amendes passent de 350€ à 80€ par mois.
- Un passe annuel à 350€ pour continuer à circuler en polluant : on transforme une pénalité environnementale en droit à polluer pour qui peut payer. -> Logique libérale de celui qui peut payer peut contourner les règles.
Urbanisme & le fantasme des grands projets
- Projet NEO ressuscité au Heysel : ce projet énorme « pharaonique », abandonné pour raisons financières, refait surface, Bouchez parle même d’un stade national.
- Gel de 18 mois sur plusieurs sites (Josaphat, Meylemeersch, Keyenbempt et Bois du Calevoet) pour « réexamen » : nouveau retard dans la production de logements dans une ville qui en manque cruellement.
Un libéral présidera la casse sociale
Le MR a désigné Boris Dilliès, bourgmestre de Uccle, comme nouveau ministre-président du gouvernement bruxellois. Dilliès devient ainsi le premier « libéral » à la tête de la Région bruxelloise depuis plus de 20 ans. Rappelons peut-être ici que Dilliès avait été interpellé par la Ligue des droits humains (LDH) pour le non respect du droit de manifester lors des manifestations devant l’ambassade d’Israel à Uccle en 2024. Plusieurs personnes avaient été gravement blessées par les forces de police et certaines avaient déposé une plainte collective à l’encontre de la commune et de Dilliès. Plus récemment, le PS accusé Dilliès d’avoir rompu le cordon sanitaire suite à un « like » sur une publication de Robert Ménard, politicien français d’extrême droite.
Ce gouvernement, né d’une nouvelle trahison des formations de gauches centristes, accouche d’un programme où les seules certitudes sont la sécurité et l’austérité, avec des promesses sociales floues ou inexistantes, et de grandes annonces creuses.
Le PS, Vooruit et Groen ont accepté de gouverner sous les ordres des libéraux pour obtenir des miettes, conserver le pouvoir, pendant que le MR remporte l’essentiel : le budget, le retour de la droite au pouvoir bruxellois, et la maîtrise du récit. 600 jours après les élections voilà le projet qu’ils réservent pour Bruxelles.
Sources :
Déclaration de Politique Régionale du Gouvernement bruxellois, 12 FÉVRIER 2026
RTBF, Nouveau gouvernement à Bruxelles : quel impact sur le portefeuille des Bruxellois ?, https://www.rtbf.be/article/nouveau-gouvernement-a-bruxelles-quel-impact-sur-le-portefeuille-des-bruxellois-11679116
LE SOIR, Mobilité, emploi, économie… voici les détails de l’accord bruxellois https://www.lesoir.be/728675/article/2026-02-13/en-direct-mobilite-emploi-economie-voici-les-details-de-laccord-bruxellois
LE SOIR, Une deuxième journée sans voiture, un nouveau stade pour l’Union… les mesures insolites de l’accord bruxellois https://www.lesoir.be/728689/article/2026-02-13/une-deuxieme-journee-sans-voiture-un-nouveau-stade-pour-lunion-les-mesures
LE SOIR, Gouvernement à Bruxelles : le casting ministériel se précise, certains noms déjà connus https://www.lesoir.be/728606/article/2026-02-12/gouvernement-bruxelles-le-casting-ministeriel-se-precise-certains-noms-deja
LE SOIR, A Bruxelles, un accord budgétaire aux contours encore imprécis https://www.lesoir.be/728617/article/2026-02-13/bruxelles-un-accord-budgetaire-aux-contours-encore-imprecis
Sud info, décembre 2025. Le PS accuse le bourgmestre d’Uccle d’avoir rompu le cordon sanitaire suite à un « like » sur une publication de Robert Ménard : « On se focalise sur qui l’a dit, alors que, moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il a dit ! » https://www.sudinfo.be/id1076861/article/2025-12-01/le-ps-accuse-le-bourgmestre-duccle-davoir-rompu-le-cordon-sanitaire-suite-un-sur
RTL Info, mai 2024. La Ligue des droits humains appelle la commune d’Uccle à « respecter le droit à manifester ». https://www.rtl.be/actu/regions/bruxelles/la-ligue-des-droits-humains-appelle-la-commune-duccle-respecter-le-droit/2024-05-29/article/674010
La Libre, mais 2024. Une plainte collective déposée contre la commune, la police et Boris Dilliès suite à la manif’ devant l’ambassade d’Israël : « on se sent criminalisés » https://www.lalibre.be/regions/bruxelles/2024/05/30/une-plainte-collective-deposee-contre-la-commune-la-police-et-boris-dillies-suite-a-la-manif-devant-lambassade-disrael-on-se-sent-criminalises-2T5MSDHQRREYLHCV5QJJRZKHRM/
RTBF, Février 2026. Boris Dilliès nommé ministre-président du gouvernement bruxellois
