CARTE BLANCHE : Affaire Mawda : le film « L’Enfant bélier », une fiction qui efface l’histoire ?

   

Il y a 8 ans, la police belge tuait Mawda, enfant kurde de 2 ans. Marta Bergman s’est inspirée de cette mort pour réaliser un film de fiction « L’Enfant bélier ». Ce film pose question, parce que la fiction tend à effacer la violence politique du meurtre policier dont Mawda a été victime. Avec le temps, l’affaire est devenue un symbole du résultat des politiques migratoires racistes en Belgique. Adoucir sa violence par la fiction, c’est transformer la réalité, et entacher la mémoire.

Nous relayons ici une carte blanche écrite par Selma Benkhalifa (avocate de la famille), Mehdi Kassou (responsable de BelRefugees), et Julien Truddau (collectif Justice4Mawda), qui retrace les problèmes que posent ce film.

Carte blanche – Transformer l’histoire par la fiction

Présenté comme un geste de mémoire et de réparation, « L’Enfant bélier », qui sort au cinéma ce mercredi 4 février, prétend s’inspirer de la mort de Mawda, fillette kurde tuée par un tir policier en 2018. Mais derrière l’ambition affichée, le film dépolitise un crime d’Etat, efface les responsabilités politiques et invisibilise la solidarité citoyenne, au profit d’un récit psychologisant qui neutralise ce que cette affaire dit de nos politiques migratoires et de notre Etat de droit.

En novembre dernier, le Cinemamed projetait en ouverture de sa 25e édition le film de Marta Bergman largement inspiré de l’affaire Mawda, cette enfant de deux ans tuée par une balle policière lors d’une opération contre des migrants à la frontière belge. L’œuvre est présentée comme « un geste cinématographique fort », témoignage de « la puissance du cinéma lorsqu’il se fait mémoire, réflexion et outil de réparation. »

Pourtant, quiconque s’est battu pour que la vérité éclate contre les mensonges policiers, le narratif criminalisant les parents, l’indifférence politique, ne peut qu’être saisi par le malaise. Derrière l’affichage mémoriel se profile une réécriture qui rate sa cible.

Le piège de la fiction « inspirée du réel »

Marta Bergman revendique une approche quasi documentaire : immersion dans les camps, entretiens avec des réfugiés, accompagnement de patrouilles de « la famille police ». Elle dit vouloir montrer « toutes les personnes touchées ». Mais elle précise aussitôt : « Je voulais faire un vrai film, pas un manifeste. » Le résultat met à équidistance la souffrance des parents et les états d’âme du policier auteur du tir, comme si ces réalités relevaient d’un même registre moral. Le choix de confier le rôle du policier à un acteur racisé participe à ce brouillage : tentative maladroite de rééquilibrage qui dilue la dimension systémique. Dans les faits, aucun policier d’origine arabe n’était impliqué. « C’est une fiction », dira-t-on. Pratique.

Ce que le film refuse de rappeler

Après la mort de Mawda, l’espace médiatique fut saturé de déclarations politiques. Dans le film, elles sont quasi absentes. Pourtant, ces prises de parole ont façonné un récit criminalisant les victimes. On se souvient des propos de Bart De Wever refusant toute mise en cause des policiers, ou de ceux de Theo Francken et Jan Jambon renvoyant la responsabilité au « trafic d’êtres humains ». C’est dans ce contexte qu’est née la fable de « l’enfant-bélier », massivement relayée avant d’être démontée par la contre-enquête. Le film élude cette construction politique du mensonge.

La solidarité réécrite

Le scénario invente une Première ministre présentant ses condoléances et proposant des papiers. La réalité fut tout autre. Charles Michel a reçu la famille sans rien offrir. Les parents ont vécu neuf mois dans l’incertitude. Un titre de séjour temporaire ne sera accordé qu’après décision judiciaire, et la régularisation permanente n’interviendra qu’en 2021, de manière « exceptionnelle ».

Dans le film, les parents sont logés par les autorités. En réalité, ils ont été hébergés grâce à des volontaires et associations, notamment BelRefugees. Les funérailles et la marche blanche de Mawda ont été financées par des citoyens. Cette solidarité concrète est gommée, comme si elle n’avait jamais existé.

La contre-enquête absente

Rien ou presque sur le rôle des journalistes. Les premières versions parlaient d’une chute, puis d’un « enfant-bélier ». Quelques journalistes, dont Michel Bouffioux, ont démonté ces récits. Des policiers ont alerté le Comité P sur la réalité d’un tir. Ce travail a été décisif. Le film l’efface.

Nommer le système

Renommer les opérations « Médusa » en « Hydra » n’est pas anodin. Ces opérations, lancées dès 2015, considèrent les migrants comme une menace sécuritaire. Elles relèvent d’une politique, pas de dérapages individuels. Le procès a révélé que le policier avait été formé à tirer pour provoquer une « crevaison lente ». D’autres moyens existaient : barrage, herse. La logique du résultat au mépris des vies est systémique.

Ce que le générique ne dit pas

Le film s’achève sans évoquer la suite : condamnation du policier à huit mois avec sursis, condamnation de l’Etat belge pour manquements graves, absence de formation sur l’intérêt supérieur de l’enfant, refus politique répété d’une commission d’enquête parlementaire. Marta Bergman affirme avoir voulu réaliser un film politique. Il nous semble que cela ne signifie pas édulcorer la réalité pour la rendre digeste ou grand public. Ce film aurait pu être un acte de mémoire et de dénonciation important. Il choisit, par son scénario, son esthétique, ses choix et surtout ses silences, une voie de compromission qui rassure sans jamais bousculer.

Qu’un film s’inspire d’une histoire vraie n’est pas en soi problématique (c’est même une tradition féconde). Mais cette inspiration oblige car elle engage la responsabilité de la cinéaste face à l’histoire qu’elle convoque.

Or L’Enfant bélier joue sur les deux tableaux. D’un côté, Marta Bergman revendique une approche quasi documentaire, de l’autre, elle se réfugie derrière le paravent de la fiction dès que surgissent les faits qui dérangent.

Ce va-et-vient entre revendication du réel et échappatoire fictionnelle n’est pas une posture artistique mais un dispositif qui permet de bénéficier de la légitimité du documentaire tout en s’exonérant de ses exigences.

Le spectateur croit voir l’affaire Mawda ; il assiste en réalité à sa neutralisation.