
Le gouvernement fédéral prévoit de doubler la TVA sur les repas à emporter, la faisant passer de 6 % à 12 %. Si les cantines scolaires sont concernées, cette mesure aura des effets immédiats: augmentation du prix des repas, fragilisation des familles, recul de l’accès aux repas chauds pour les enfants.
Écoles, traiteurs, maisons de repos, et parents redoutent déjà cette hausse. Le gouvernement MR–N-VA–Engagés n’avait visiblement pas anticipé que cette décision toucherait directement les cantines sans cuisine sur place, nombreuses dans les écoles, les hôpitaux, les crèches ou les homes. Face aux critiques, le MR et Les Engagés, au sein de la coalition dite « Arizona », tentent aujourd’hui de faire marche arrière. Pourtant, cette mesure s’inscrit en parfaite cohérence avec leur ligne politique : lors du conclave budgétaire d’octobre 2025, le gouvernement MR–Engagés a décidé de supprimer les aides aux repas complets, sains et gratuits destinés aux enfants les plus pauvres. Pourtant pour beaucoup, le repas de midi à l’école n’est pas un simple service : c’est parfois le seul repas complet de la journée.
La destruction des repas gratuits : une menace directe sur les droits des enfants
En plus de l’augmentation de la TVA, une autre mesure portée par la Fédération Wallonie-Bruxelles menace directement le droit des enfants à une alimentation adéquate. En effet, depuis plusieurs années, la Fédération Wallonie-Bruxelles soutenait financièrement, via des appels à projets, les écoles fondamentales concentrant les publics les plus fragilisés, les 25 % d’établissements aux indices socio-économiques les plus faibles. Ces écoles pouvaient organiser des repas complets, sains, durables et gratuits pour leurs élèves.
En 2023, cette politique avait été renforcée : un décret spécifique « repas complet » avait été adopté afin de rendre ce financement plus structurel et d’augmenter les budgets. 21 millions d’euros sont alors alloués chaque année et l’argent sert concrètement à garantir une alimentation de qualité aux élèves les plus défavorisés.
Aujourd’hui, ce dispositif est supprimé. Lors du conclave budgétaire d’octobre 2025, le gouvernement de la fédération Wallonie Bruxelles MR–Engagés a décidé de supprimer le décret « repas complets » réalisant une économie de 7 millions d’euros sur les 21 millions d’euros. Les 14 millions restants sont réinjectés dans l’encadrement différencié, un budget spécial destiné aux écoles pour mieux s’occuper des élèves selon leurs besoins spécifiques. En parallèle, le gouvernement de la FWB a supprimé près de 9 millions d’euros de ce même budget. Les écoles auront donc la possibilité, mais non l’obligation, d’organiser des repas. Mais au vu des diminutions de budgets, elles devront choisir entre renforcer le soutien pédagogique, donner accès à une logopède, des assistants sociaux, aider dans les frais d’activités scolaires ou encore rendre accessibles les repas chauds. À cette précarisation s’ajoute la hausse annoncée de la TVA sur les repas, qui entraînera donc une augmentation des prix et rendra l’accès aux repas chauds encore plus difficile.
Cette suppression intervient alors que Les Engagés, qui sont dans la majorité, défendaient dans leur programme une « assiette locale, accessible financièrement, gratuite dans les écoles », ce qui inclut l’idée de repas scolaires gratuits et sains dans les cantines et milieux, comme les maisons de repos ou hôpitaux.
Résultat : les repas scolaires de plus de 55 300 enfants en situation de pauvreté sont désormais menacés. Pour l’année scolaire 2025–2026, 429 établissements étaient pourtant engagés dans ce dispositif. Dans les écoles qui organisaient ces repas, le budget disponible par élève par an serait en moyenne divisé par 6. Ces moyennes varient en fonction de l’indice socio économique des établissements. Ainsi, c’est dans les écoles d’indice-socioéconomique 5 (très pauvre) que la chute de moyens financiers est la plus brutale avec un budget annuel par élève qui serait divisé par 14.
Derrière les chiffres, ce sont des droits fondamentaux qui reculent : le droit à l’alimentation, le droit à l’éducation dans des conditions dignes, le droit à l’égalité des chances. Car un cerveau mal nourri est un cerveau qui apprend moins bien.
L’alimentation à l’école : un enjeu capital de santé et d’égalité
- 14,3 % des ménages belges sous le seuil de pauvreté ne peuvent s’offrir un repas complet au moins un jour sur deux (2024)
- 1 enfant sur 5 arrive à l’école le ventre vide
La précarité alimentaire a des conséquences lourdes sur la vie scolaire et le bien-être des enfants. En 2024, 14,3 % des ménages belges vivant sous le seuil de pauvreté déclaraient ne pas pouvoir s’offrir un repas complet au moins un jour sur deux.
Une enquête récente révélait qu’un enfant sur cinq arrive à l’école le ventre vide. Et lorsque la boîte à tartines n’est pas vide, son contenu est souvent pauvre sur le plan nutritionnel, en particulier dans les écoles les plus précarisées. Les aliments sains coûtent plus cher, et pour de nombreuses familles, le repas du soir n’est ni plus complet ni plus équilibré que celui du midi. Les conséquences sont connues : difficultés de concentration, irritabilité, fatigue, troubles de l’apprentissage.
L’alimentation à l’école est donc bien plus qu’une question logistique ou budgétaire. C’est un enjeu de santé publique, de bien-être, de santé mentale et de réussite scolaire. C’est aussi une politique de prévention à long terme : offrir des repas sains et équilibrés dès l’enfance, c’est réduire le recours à la malbouffe, limiter les risques de maladies chroniques, dont certains cancers, et investir dans la santé future de toute une génération.
L’évolution des cantines : de lieux de vie à usines alimentaires
La qualité de la nourriture de nos cantines est aussi le fruit de choix politiques anciens. Jusqu’aux années 1980, la plupart des écoles, hôpitaux et maisons de repos disposaient de cuisines sur place. Les cuisinier·ères faisaient partie intégrante de la vie de l’établissement et préparaient les repas de manière artisanale.
À partir de la fin du XXe siècle, des décisions politiques néolibérales ont conduit à des coupes budgétaires massives dans les services publics. Les cuisines ont disparu. La restauration collective a été progressivement confiée à des entreprises de sous-traitance privées.
C’est l’essor des cuisines centrales : des usines capables de produire parfois plus de 10 000 repas par jour, plusieurs jours à l’avance. La production est standardisée, industrialisée, organisée selon des logiques issues du fordisme*. Les cuisiniers sont remplacés par des machines et des ouvriers travaillant à la chaîne, avec des salaires plus bas et un contrôle plus fort.
Quelques multinationales dominent désormais le marché. En Belgique, Sodexo livre chaque jour environ 100 000 repas soit deux fois plus que McDonald’s et est présent dans une trentaine d’hôpitaux, 150 maisons de repos, de nombreuses entreprises, administrations, crèches, prisons, bases militaires etc.
Dès 2003, Sodexo est condamnée pour tromperie et publicité mensongère sur l’origine de sa viande bovine: censées provenir de bêtes de moins de 4 ans, elles avaient en moyenne le double. Et les scandales concernant l’entreprise sont multiples. En 2012, Sodexo présentait à Woluwe-Saint-Lambert sa liste de fournisseurs pour obtenir la gestion des cantines, affirmant se fournir en volaille auprès de la coopérative Coprosain, dont 11 % en biologique. Or, la coopérative indique n’avoir jamais fourni Sodexo.
En France, trois entreprises concentrent plus de 70 % du marché. Cette situation de quasi-monopole leur permet d’imposer prix et conditions.
Pour réduire les coûts, ces entreprises se fournissent massivement en matières premières issues de l’agriculture intensive : produits peu chers, souvent pauvres en nutriments, exposés aux pesticides. Pour masquer la faible qualité, les repas sont enrichis en sauces, sel, sucre, graisses, additifs et produits ultra-transformés. Les effets sur la santé sont largement documentés : diabète, maladies chroniques, cancers.
Ces économies se font également sur le dos des employé·es, soumis à des cadences épuisantes, des horaires longs et des salaires juste au dessus du minimum légal. Les équipes en cuisine travaille avec des effectifs réduits au strict minimum pour maximiser les marges. L’objectif premier reste le même : garantir le retour sur investissement des actionnaires en maximisant les profits, au détriment de la santé des consommateur·rices comme des conditions de travail des salarié·es.
Des alternatives existent : la cantine comme levier de transformation sociale
Pourtant, d’autres modèles sont possibles. La cantine peut redevenir un lieu éducatif, social et politique. Elle peut soutenir l’agriculture locale et durable, valoriser le métier de cuisinier, offrir des repas sains, bons et accessibles, et recréer du lien avec le vivant.
Des initiatives existent déjà. À Bruxelles, l’ASBL As Bean, fondée par de jeunes bioingénieur·es et cuisinier·es, développe depuis 2019 des alternatives au système alimentaire industriel. Implantée à l’Université libre de Bruxelles, elle vise à faciliter l’accès à une alimentation saine et durable pour le public étudiant, tout en menant un travail critique sur les dérives du système dominant. Avec sa cantine La Turbean, ils et elles proposent une offre durable et abordable, permettant une autre offre que Sodexo sur le campus du Solbosch.
Ces expériences montrent que la dégradation des cantines n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de choix politiques. Augmenter la TVA sur les repas, supprimer les dispositifs de repas gratuits, industrialiser toujours plus la restauration collective : ces décisions creusent les inégalités, fragilisent les enfants les plus précaires et mettent en danger leur avenir.
Les enjeux de l’alimentation à l’école relèvent à la fois de la santé publique, de l’éducation, de la justice sociale, de la durabilité et du soutien à l’économie locale. Nourrir correctement les enfants n’est pas un coût : c’est un investissement social.
Sources:
Manger demain, « Élections 2024 : que proposent les partis en matière d’alimentation durable ? », 6 juin 2024
La Libre, « La hausse de TVA sur les cantines scolaires irrite l’opposition et embête la majorité », 9 janvier 2026 https://www.lalibre.be/belgique/enseignement/2026/01/09/la-hausse-de-tva-sur-les-cantines-scolaires-irrite-lopposition-et-embete-la-majorite-ELRO7NCAIVC7TGBLFQQPOHPBAY/
La Ligue des Familles, « Les repas scolaires de 55 300 enfants en situation de pauvreté en danger », décembre 2025
https://liguedesfamilles.be/storage/41904/251201-Analyse—fin-des-repas-scolaires-pour-55-300-enfants.pdf
Tchak, « Sodexo : quand les coûts passent avant le goût », 1 octobre 2020
https://tchak.be/index.php/2020/10/01/sodexo-cheques-repas-belgique/
As Bean, « Comment l’industrie à dégradé nos cantines », 4 avril 2025
https://www.instagram.com/p/DIBJ69KIF8y/?igsh=MmRnZHY2bDk2cDJy @as_bean
