Arizona : les aidants proches d’enfant en situation d’handicap exclus du chômage

   

La réforme du chômage portée par le ministre fédéral de l’Emploi, David Clarinval (MR), s’apprête à exclure les parents d’enfants en situation d’un handicap. Nombreu·ses·x assument un rôle d’aidant proche* incompatible avec un retour à l’emploi. Associations et collectifs alertent : à partir de mars, des centaines de familles risquent de basculer dans une grande précarité.

Depuis des années, Dimitri consacre l’essentiel de son temps à son fils Milan, aujourd’hui âgé de 14 ans. L’adolescent présente de lourdes lésions sur une grande partie du cortex cérébral.

« Il a des lésions sur la quasi-totalité du cortex, ce qui fait que c’est un petit garçon en IMC (Infirmité Motrice Cérébrale). Il a donc besoin d’aide au quotidien« , explique son père.

Jusqu’ici, le chômage permettait à Dimitri d’assumer pleinement ce rôle d’aidant proche, tandis que son épouse travaille. Mais suite à la réforme du chômage actée par le gouvernement Arizona en février 2025, il en sera exclu. Les revenus familiaux baisseront donc de 750 euros par mois.

Entrée progressivement en vigueur, la réforme Clarinval instaure une limitation maximale du droit aux allocations de chômage de deux ans, quel que soit le parcours professionnel antérieur. Une logique « uniforme », présentée par le gouvernement comme un levier de remise à l’emploi, mais que de nombreuses associations et organisations jugent déconnectée des réalités sociales. En effet, la fin du chômage n’accélère pas le retour à l’emploi. Une étude de l’ONEM (institution publique de l’emploi) montre que la dégressivité des allocations et leur limitation dans le temps n’ont aucun impact sur l’emploi, plongeant ainsi les gens dans la pauvreté et compliquant leur recherche d’un travail.

Avant la réforme, la durée du droit au chômage était individualisée et pouvait tenir compte de la situation professionnelle, familiale et personnelle du demandeur d’emploi. Une marge d’appréciation pour les situations les plus complexes était laissée, notamment celles des aidants proches qui pouvaient alors bénéficier d’un chômage.

Parents aidants proches : une réalité incompatible avec le marché du travail

Les parents d’enfants porteurs d’un handicap sévère sont particulièrement concernés. Beaucoup d’entre elles et eux ont réduit ou abandonné leur activité professionnelle pour répondre aux besoins quotidiens de leur enfant : rendez-vous médicaux fréquents, appels imprévus des écoles spécialisées, soins lourds, nuits de veille, épuisement physique et mental, surcharge administrative.

« Il y a des impacts financiers, parfois de plus de 500 euros par mois, pour des familles qui ont déjà des petits salaires. Ces familles vont devoir établir des priorités entre continuer à accompagner leur enfant ou travailler pour payer leur voiture. C’est ce genre de dilemme qui va se poser et qu’il va falloir résoudre« , déplore Thomas Dabeux, responsable plaidoyer pour l’ASBL Inclusion, qui promeut la qualité de vie et la participation à la société des personnes avec un handicap intellectuel.

Comment concilier ces contraintes avec des exigences de disponibilité totale imposées par la plupart des employeur·ses ? Pour nombre de ces parents, la recherche d’un emploi compatible se solde par des refus répétés, précisément en raison de la flexibilité que leur situation demande.

À partir du 1er mars, lors de la deuxième vague d’exclusions, certain·es perdront jusqu’à 750 euros de revenus par mois. Le CPAS devient alors la seule alternative, souvent inaccessible : refus du revenu d’intégration sociale si l’autre parent travaille ou si la famille est propriétaire de son logement, même en cours de remboursement.

En parallèle, le gouvernement prévoit également de durcir le statut de cohabitant légal, contre l’avis du Conseil d’Etat. Pour calculer si une personne a droit à une aide sociale, le CPAS prendra en compte, dès le 1er mars, les revenus du partenaires et des autres membres de sa famille vivant sous le même toit: les parents, grands-parents, beaux-parents, enfants majeurs, beaux-enfants etc. Les allocations familiales des jeunes majeurs qui servent à aider à étudier, seront également déduites du montant final. Le statut reposerait sur l’idée qu’un toit équivaut à partager ses ressources. Hors, des personnes peuvent se mettre en colocation pour des raisons budgétaires, car les loyers sont devenus inaccessibles. Qui plus est, compter sur un seul salaire lorsqu’on a un enfant en situation de handicap est peu au vu de tous les dépenses :  soins spécialisés, consultations multiples, matériel adapté, aménagements coûteux du logement, comme l’installation d’un monte-escalier pour un fauteuil roulant etc. 

Ces mesures auront également des conséquences directes sur l’autonomie des femmes. Les parents aidants proches sont majoritairement des mères. En les privant de revenus propres et en les rendant dépendantes du salaire de leur conjoint, les réformes renforcent une dépendance économique, empêchant tout départ si il y a des maltraitances intrafamiliales. De nombreuses femmes restent prisonnières de relations abusives pour des raisons financières.

Sans surprise, les aidants proches sont majoritairement des femmes, et ce sont elles qui, une fois encore, paient le prix des politiques sexistes de l’Arizona.

Mobilisation associative et pétition

Face à cette situation, une mobilisation d’ampleur s’organise. Une cinquantaine d’associations ont rejoint une pétition réclamant la suspension immédiate des exclusions du chômage pour les parents d’enfants en situation de handicap. L’initiative est portée par la Ligue des familles, la Fédération des aidants proches, la Fondation SUSA et l’asbl Inclusion.

En effet, la création d’un statut juridique spécifique pour les aidants proches, bien que nécessaire, prendra des mois, voire des années. Or, pour ces familles, le temps est compté. Depuis avril 2025, les alertes se sont multipliées auprès du gouvernement fédéral, sans réponse concrète. Il aura fallu attendre janvier 2026, l’imminence des exclusions et la publication de témoignages dans la presse pour que l’exécutif réagisse.

Réactions politiques : aucune mesure immédiate

Jeudi dernier, à la Chambre, le ministre de l’Emploi David Clarinval a annoncé vouloir soumettre à ses collègues des pistes de réflexion concernant un futur statut pour les aidants proches. Il a également évoqué une concertation avec les Régions et relativisé l’ampleur du problème, en rappelant que, dans le cadre du chômage, seulement 297 personnes en moyenne par mois bénéficient d’une dispense de recherche d’emploi parce qu’elles sont aidantes proches.

La minimisation du ministre rappelle sa vision purement comptable de la solidarité : une personne poussé à la rue est déjà de trop. A partir de quel chiffre faut-il s’indigner ? Les associations contestent par ailleurs la pertinence de ce chiffre. Beaucoup de parents aidants proches ne bénéficient pas de la dispense officielle, mais bénéficie bien du chômage. Ils sont donc invisibilisés dans les statistiques « aidant proche » avancées par le gouvernement, alors qu’ils seront pourtant directement touchés par les exclusions.

Le ministre exclut tout retour sur la réforme. Une position partagée par Les Engagés, qui estiment que « le chômage n’est pas la bonne réponse aux situations d’aidance durable ». Pour la députée Anne Pirson, les aidants proches « ne sont ni inactifs ni désengagés » : leur indisponibilité pour l’emploi découle d’un engagement indispensable à la société. Une reconnaissance de principe, toutefois, qui ne s’accompagne d’aucune mesure concrète. Cette réflexion, pourtant connue de longue date, n’a pas été intégrée en amont de la réforme.

Pour l’ASBL Aidants Proches, « il faut d’urgence arrêter les drames humains inacceptables qui sont en train d’arriver ! Que Les Engagés soient cohérents : s’ils reconnaissent que ces exclusions de parents d’enfants porteurs de handicaps sévères est inacceptable, qu’ils suspendent immédiatement la mesure les concernant, le temps que ce statut soit élaboré. Ne pas le faire reviendrait à considérer que leur prise de position est une simple tentative d’enfumage et d’encommissionnement* du dossier, ce que nous nous refusons bien entendu de croire à un seul instant.« 

Les demandes claires de la Ligue des familles

En l’absence de mesures transitoires, des parents seront exclus dès janvier pour certains, dès mars ou avril pour la majorité, avec des conséquences dramatiques.

Pour les organisateur·rices de la pétition, les demandes sont claires :

  • L’urgence absolue : suspendre l’exclusion du chômage pour les parents d’enfants en situation de handicap, qui assument des charges de soins lourdes, les aidants-proches
  • Empêcher que ces parents tombent dans la misère
  • Tenir compte des réalités familiales
  • Garantir des revenus décents à tous
  • Créer très rapidement un vrai statut pour les aidants-proches

À défaut d’une réaction rapide, la réforme du chômage risque de sanctionner celles et ceux qui assurent chaque jour un travail invisible, essentiel et pourtant toujours non reconnu.

« Ne fermons pas les yeux sur celles et ceux qui se battent chaque jour pour offrir à leur enfant une vie digne, faite de soins, de présence et d’amour. » La Ligue des Familles

Lexique:



Un aidant proche: est une personne qui aide, de façon régulière et non professionnelle, un proche qui a perdu de l’autonomie à cause de la maladie, du handicap ou du grand âge, sans être payé pour ça.

Encommissionnement : le fait de confier officiellement une mission, un dossier ou un travail à une commission, à un organisme ou à une personne, avec un mandat clair.

La pétition:

https://www.change.org/p/le-ministre-clarinval-doit-geler-l-exclusion-du-ch%C3%B4mage-des-parents-d-enfants-handicap%C3%A9s?lang=fr-FR

Sources:

Rtbf, « Réforme du chômage : 50 associations soutiennent une pétition pour suspendre l’exclusion des aidants proches », 20 janvier 2026
https://www.rtbf.be/article/reforme-du-chomage-50-associations-soutiennent-une-petition-pour-suspendre-l-exclusion-des-aidants-proches-11664346

La Ligue des Familles, « Mobilisation contre l’exclusion des parents d’enfants en situation de handicap du chômage », 14 janvier 2026
https://liguedesfamilles.be/article/mobilisation-contre-exclusion-des-parents-denfants-en-situation-de-handicap-du-chomage

Revue Belge de sécurité sociale, « Dix ans de dégressivité renforcée des allocations de chômage, une évaluation », 2022.
https://socialsecurity.belgium.be/sites/default/files/content/docs/fr/publications/rbss/2022/02-dix-ans-de-degressivite-renforcee-des-allocations-de-chomage-une-evaluation.pdf

RTBF, « Réforme du chômage : Les Engagés plaident pour une reconnaissance du statut d’aidant proche », 16 janvier 2026.

https://www.rtbf.be/article/reforme-du-chomage-les-engages-plaident-pour-une-reconnaissance-du-statut-d-aidant-proche-11662835

RTBF, « Des aidants proches exclus du chômage : « Certains vont devoir choisir entre accompagner leur enfant ou payer leur voiture » », 12 janvier 2026.

https://www.rtbf.be/article/exclusion-du-chomage-des-aidants-proches-inquiets-certains-vont-devoir-choisir-entre-accompagner-leur-enfant-ou-travailler-pour-payer-leur-voiture-11660505