Nouvel An à Bruxelles : quand la répression préventive alimente la révolte

   

retour sur l’acharnement politique, médiatique et policier à l’égard des quartiers populaires bruxellois

Comme les années précédentes, la nuit de la nouvelle année a été marquée par des révoltes à Bruxelles et dans d’autres villes belges. Ces révoltes se sont une nouvelle fois étendues sur plusieurs jours précédant et suivant le passage à la nouvelle année. Le 30 décembre, un commissariat a par exemple été incendié à Berchem Sainte-Agathe, annonçant les tensions à venir.

Mais pour comprendre ce qui s’est réellement passé cette année, il faut d’abord s’intéresser à ce qui s’est produit avant la nuit du Nouvel An. Car ces révoltes ne commencent pas avec les premiers feux ou les premiers affrontements, elle commence avec la décision délibérée des autorités de transformer certains quartiers en zones de surveillance policière accrue avant même qu’un seul incident ne se produise.

Cette année, comme chaque année, une attention politique, médiatique et policière accrue était concentrée sur certains quartiers populaires bruxellois avant, pendant et après ces révoltes. L’événement a été récupéré par des responsables politiques de droite et d’extrême droite, tant francophones que néerlandophones, qui y ont vu l’opportunité de défendre leurs programmes sécuritaires et leurs agendas politiques racistes tout en appelant à des techniques de maintien de l’ordre coloniales.

En effet, les politicienn.es et partis politiques belges les plus réactionnaires ont profité de cette occasion pour une nouvelle fois mener une guerre politique et médiatique aux quartiers populaires bruxellois. En plus de marginaliser systématiquement les mêmes populations, ces mesures répressives leur empêche de comme tout un chacun pouvoir profiter, se réunir et fêter ce passage à la nouvelle année.

Un état de siège préventif

Avant même qu’un quelconque événement se produise, un dispositif policier exceptionnel était mis en place dans la capitale. Le gouvernement fédéral avait autorisé des mesures répressives particulièrement attentatoires aux libertés fondamentales : couvre-feux ciblés, assignations à résidence sans jugement, interdictions de feu d’artifice, et surtout, fouilles et arrestations préventives généralisées.

Ces mesures exceptionnelles permettent d’élargir l’usage de dispositifs de surveillance et de contrôle normalement « interdits » car trop attentatoires. Il est notamment interdit de contrôler et de fouiller des personnes pour un délit qu’elles n’ont pas commis. Ces interventions policières dites « préventives » riment en réalité avec des contrôles au faciès fondés sur des critères raciaux.

L’ensemble des actions policières mises en places ont eu pour effet de restreindre les libertés fondamentales (liberté de circulation, présomption d’innocence, protection contre les arrestations arbitraires) pour les habitant·es de ces quartiers. Ce ne sont pas n’importe quels quartiers qui subissent ces traitements particuliers. Ce sont toujours les mêmes : les quartiers populaires du nord de Bruxelles, habités majoritairement par des populations racisées et précarisées. Molenbeek, Schaerbeek, Anderlecht, Saint-Josse… Ces noms de communes reviennent systématiquement dès qu’il s’agit de déployer des agendas politiques réactionnaire tout en augmentant la répression, en militarisant l’espace public et au final en suspendant les droits des populations qui y vivent .

Pendant que le centre-ville célébrait tranquillement le Nouvel An, que les communes aisées organisaient leurs festivités sans la moindre présence policière oppressante, ces quartiers étaient transformés, leurs habitant·es traité·es comme une menace, une population à surveiller et à contenir.

Cette stigmatisation qui se créé aux frontières sociales de classe et de race, crée précisément la pression, l’humiliation et la colère qui alimentent les tensions. Comment s’étonner que des jeunes se révoltent quand on les traite quotidiennement comme des criminels en puissance ? Quand on occupe militairement leur quartier ? Quand on leur fait comprendre, par tous les moyens possibles, qu’ils ne sont pas les bienvenus et encore moins en sécurité chez eux ?

Un large dispositif mis en place

Dès la fin d’après-midi du 31 décembre 2025, des forces de l’ordre étaient déjà largement disposées dans ces quartiers ciblés, des centaines de policiers fortement équipés, déployés comme pour une opération militaire. L’accès à certaines rues et places était bloqué par des barrages. Des policiers anti-émeutes en tenue, appuyés par des autopompes, étaient positionnés préventivement dans des lieux stratégiques comme dans le quartier de Cureghem. Un véritable état de siège instauré avant même le moindre incident. Ce dispositif est conçu pour « maintenir l’ordre », en provoquant en humiliant, en constituant une démonstration de qui détient le pouvoir.

Parallèlement au dispositif anti-émeute statique, la BAB (Brigade Anti-Banditisme) se trouvait dans ces mêmes quartiers. Ces brigades, sont l’équivalent belge de la sinistre BAC française. Équipées parfois de flash balls, ces armes « sub-létales » qui ont mutilé des centaines de manifestants en France, les agents de la BAB sont formés à l’usage intensif et rapide de la force. Plus mobiles que les unités anti-émeutes, mieux entraînés au combat rapproché, ils interviennent pour les arrestations violentes, les perquisitions musclées, les interventions dans des « contextes particulièrement violents« , des contextes qu’ils contribuent eux-mêmes activement à créer par leur présence et leurs méthodes. Sur les images disponibles de la nuit de la nouvelle année, on voit ces brigades à l’œuvre : plaquages violents au sol, coups répétés, techniques d’immobilisation brutales.

« Maîtriser la racaille » : le discours politique légitime la violence

Cette escalade répressive ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans un contexte politique où les appels à « maîtriser la racaille », à « restaurer l’ordre » et à « reprendre le contrôle » de ces quartiers se sont multipliés dans les jours et semaines précédant le Nouvel An.

Des personnalités politiques de tous bords, extrême-droite, droite décomplexée, mais aussi sociaux-démocrates en quête de respectabilité sécuritaire, ont rivalisé de déclarations martiales .. La surenchère a donc créé le climat d’hystérie sécuritaire, qui mène aux violences. Les médias ont largement relayé et amplifié ce discours, multipliant les reportages anxiogènes sur le nouvel an et les mesures mises en place.

Cette rhétorique crée les conditions psychologiques et politiques d’une violence policière décomplexée. Quand les plus hautes autorités de l’État désignent une partie de la population comme une menace à « maîtriser », comme une masse indifférenciée de délinquants à « mater », elles donnent un blanc-seing moral et politique aux violences qui suivent. La violence devient la réponse attendue, encouragée et valorisée.

La fabrique de la révolte

Sans surprise dans ce contexte explosif, des affrontements ont éclaté durant la nuit du Nouvel An. Selon la police, des cocktails molotov auraient été utilisés en plus de feux d’artifices. Au total, 70 personnes ont été arrêtées à Bruxelles.

Face à ce constat il semble nécessaire de se poser la question : qu’attendaient nos pouvoirs publics exactement en parlant de certains quartiers comme des zones de « non droit » , en déployant un tel dispositif répressif, en militarisant ces quartiers, en fouillant et arrêtant préventivement des dizaines de personnes ?

Les responsables politiques pensaient-ils que les habitants allaient accepter docilement d’être traités comme des ennemis intérieurs ? Que les jeunes allaient rentrer sagement chez eux après avoir été humiliés, controlés toute la soirée et interdits de fêter ce passage à la nouvelle année ?

La révolte n’est pas tombée du ciel. Elle a été méthodiquement entretenue et fabriquée par les choix politiques et policiers. Le lendemain de la nuit du Nouvel An, de nouveaux incidents ont eu lieu dans la capitale, toujours dans le viseur d’un lourd dispositif policier. Plusieurs arrestations supplémentaires ont eu lieu. Le cycle de la répression et de la révolte s’est alors perpétué.

La révolte des jeunes dans ces quartiers ne surgit pas de nul part. Elle est la réponse à une violence structurelle plus puissante : la violence de la discrimination quotidienne, de la relégation urbaine, du chômage de masse, de l’absence totale de perspectives d’avenir. La violence des contrôles au faciès incessants, des humiliations répétées, du racisme institutionnel. La violence d’une société qui vous répète par mille signes que vous n’y avez pas votre place.

Et quand cette violence structurelle est renforcée par une répression policière militarisée, quand elle est légitimée par un discours politique déshumanisant, les révoltes risquent d’imploser.

Finalement, insistons sur le fait que les déferlements médiatiques, politiques et policiers autour de certains quartiers bruxellois apparaissent dans la lignée claire des politiques néocoloniales menées par l’Etat belge. En mettant de tels dispositifs policiers en place, il est avant tout question de contrôler des populations racialisées en leur montrant que quoi qu’elles fassent elles seront contrôlées et empêchées.

Alors, comment s’étonner que des révoltes aient lieux dans des quartiers qui sont des laboratoires de la violence d’Etat ? En réalité, lorsque ces révoltes surviennent, ne serait-ce pas justement parce que les habitants saisissent les rares occasions de rassemblement que les forces de l’ordre leur concèdent pour réinvestir l’espace public, que ce soit dans la fête ou dans la confrontation. L’État belge exerce une violence répressive contre les quartiers populaires bruxellois qui n’est jamais reconnue, contrairement à celle des révoltes ou des débordements qui fait toujours la une.

En entretenant l’illusion de fortes violences dans ces quartiers, les pouvoirs publics ne font qu’alimenter leurs agendas politiques réactionnaires tout en privant des populations entières de droits aussi fondamentaux que celui de se balader en rue durant un jour de fête.

SOURCES :

https://www.lesoir.be/719800/article/2026-01-01/le-nouvel-derape-bruxelles-70-personnes-arretees-les-services-de-secours-vises

https://www.lalibre.be/regions/bruxelles/2026/01/01/nouvel-an-a-bruxelles-63-arrestations-avant-minuit-dans-la-capitale-plusieurs-incendies-signales-NUQJPFRVIZFY5JKPPZILV6KSOI/

https://www.lesoir.be/719768/article/2025-12-31/nouvel-plusieurs-incidents-bruxelles-la-police-visee-par-des-jets-de-pierres

https://www.bruxellestoday.be/actualite/nouvel-an-couvre-feu-assignation-residence-bruxelles.html

https://www.bruxellestoday.be/actualite/pompiers-inquiets-nuit-nouvel-an-attaque-petards.html

https://www.lesoir.be/719614/article/2025-12-30/reveillon-et-debordements-nouvelle-annee-memes-sueurs-froides

https://www.lesoir.be/718982/article/2025-12-26/comment-bruxelles-securise-le-nouvel