La guerre, le meilleur marché du capitalisme

Une vaste enquête judiciaire transnationale révèle des soupçons de corruption au sein de la NSPA, l’agence de soutien et d’acquisition de l’OTAN basée au Luxembourg.
Au centre de ce scandale : des contrats attribués au géant israélien de l’armement Elbit Systems, soupçonnés d’avoir été obtenus par des moyens illicites. Une affaire qui montre comment l’OTAN et les fabricants d’armes travaillent main dans la main pour toujours plus de profit. Au fond, cela révèle le véritable visage de l’OTAN : une machine à enrichir le complexe militaro-industriel occidental. Une affaire d’autant plus problématique qu’elle implique une entreprise déjà controversée pour son rôle avéré dans la colonisation en Palestine et le génocide en cours.
Entre février et juin 2025, une série d’arrestations et de perquisitions a été menée dans 6 pays européens ainsi qu’aux États-Unis. Les autorités soupçonnent l’existence d’un réseau organisé impliquant d’ancien·nes employé·es de la NSPA devenu·es consultant·es, qui auraient partagé des informations confidentielles sur les appels d’offres avec des fournisseurs d’armement. Un système qui aurait permis de détourner des milliards d’euros de fonds publics au profit d’intérêts privés, illustrant le pillage systématique des ressources des contribuables au service des marchands de mort.
Elbit Systems : 15 contrats suspendus
L’enquête vise directement les contrats du groupe israélien Elbit Systems, classé 25e producteur mondial d’armement. Selon des documents internes consultés par la presse, l’OTAN a suspendu 15 contrats jugés suspects, dont 13 attribués à Elbit Systems ou à sa filiale Orion Advanced Systems.
Dans un courrier interne daté du 31 juillet, la responsable du programme munitions à la NSPA évoque des irrégularités dans l’attribution des contrats et reconnaît que la stratégie d’approvisionnement est devenue « inapplicable au vu de l’ampleur des soupçons.«
L’entreprise israélienne ne peut désormais plus candidater pour de nouveaux contrats auprès de l’agence et se trouve menacée d’une inscription sur la liste noire des fournisseurs de l’OTAN.
Au-delà des accusations de corruption, le choix d’Elbit Systems comme fournisseur majeur de l’OTAN révèle la nature profondément complice de l’Alliance atlantique dans les crimes de guerre et les violations systématiques des droits humains : l’entreprise israélienne est un pilier de l’occupation coloniale de la Palestine.
Elbit fabrique les drones utilisés pour surveiller, terroriser et assassiner les palestinien·nes, équipe le mur d’apartheid en Cisjordanie, fournit également les équipements militaires aux colonies israéliennes. Les armes testées sur les palestinien·nes sont ensuite vendues sur le marché international avec le label « combat proven » (testées au combat). La Palestine est le laboratoire d’Elbit, et l’OTAN en est le client privilégié. Chaque euro versé à cette entreprise finance directement la colonisation et l’oppression en Palestine.
Que l’OTAN, cette organisation qui justifie ses interventions impérialistes partout dans le monde, ait accordé des contrats de plusieurs centaines de millions d’euros à une entreprise complice de crimes contre l’humanité, n’est en somme pas étonnant.
Plusieurs mouvements de boycott, notamment la campagne BDS, ont appelé à rompre tout lien commercial avec Elbit Systems. Des universités, des fonds de pension et des institutions publiques dans plusieurs pays européens ont déjà décidé de se désengager de cette entreprise pour des raisons éthiques.
Un consultant au cœur du dispositif présumé
Le 30 septembre, la justice belge a émis un mandat d’arrêt international à l’encontre d’Eliau Eluasvili, un consultant de 60 ans de nationalité italienne, pour corruption active et participation à une organisation criminelle. Les enquêteur·rices le soupçonnent d’avoir utilisé un réseau de sociétés-écrans implantées pour influencer l’attribution de contrats au profit d’Elbit Systems. L’homme est actuellement introuvable et pourrait voyager sous une autre identité.
L’enquête met en lumière le rôle troublant d’ancien·nes employé·es de l’agence de l’OTAN, révélant un système de « porte tournante » particulièrement rentable entre le secteur public et privé de la défense.
Guy Moeraert, ancien cadre belge du programme munitions, a également été mis en examen pour corruption active et passive, blanchiment et participation à une organisation criminelle. Il est soupçonné d’avoir perçu 1,9 million d’euros de commissions et d’avoir travaillé avec Eluasvili pour faire remporter plusieurs contrats à Elbit Systems. Un réseau informel d’ex-employé·es gravitant autour du siège de Capellen serait ainsi devenu un point d’appui pour des industriels souhaitant maximiser leurs chances dans les appels d’offres complexes de l’OTAN.
L’affaire dépasse largement les seuls contrats d’Elbit. Elle recoupe d’autres dossiers liés à des pots-de-vin présumés dans des marchés d’explosifs et de carburants. Parmi les autres suspects figure Ismaïl Terlemez, homme d’affaires turc et ancien employé de la NSPA devenu actionnaire et patron d’Arca, un géant turc de l’industrie de la défense.
Brièvement arrêté en mai, il a été relâché après que la justice américain a abandonné les poursuites en juillet, une décision étonnante… Cette volte-face soudaine des autorités américaines, après avoir prononcé 4 inculpations pour corruption et émis autant de mandats d’arrêt, soulève des interrogations sur des pressions politiques. Il apparait que les poursuites pour corruption ne sont menées que lorsqu’elles servent les intérêts de Washington. Lorsqu’elles les contrarient, elles sont abandonnées sans explication. La lutte contre la corruption n’est en somme qu’un outil parmi d’autres de la politique impérialiste américaine.
Il s’agit au fond du fonctionnement normal du complexe militaro-industriel impérialiste. Les frontières entre public et privé sont délibérément flous dans le secteur de la défense, elles permettent aux intérêts privés d’influencer les institutions et de transformer les budgets militaires en machines à cash pour les grands actionnaires des groupes d’armement. Le capitalisme fait de l’armement, la guerre et la « sécurité » un de ses marchés les plus rentables, où les armes et les technologies militaires sont « testées » – pour l’argument de vente, comme c’est le cas dans le cadre colonial en Palestine – et utilisées contre les peuples en résistance et/ou les communautés marginalisés et discriminées dans les métropoles impérialistes.
Le développement de salon d’armement ou de la « défense » comme Milipol en France et le nouveau BEDEX en Belgique, témoignent de l’intérêt économique du capitalisme dans la militarisation croissante des pays occidentaux, tant en leur sein dans le maintien de l’ordre, que quand ils mènent des guerres impérialistes.
Le réarmement européen : un festin pour les marchands de mort
Le réarmement massif de l’Europe depuis la guerre en l’Ukraine en février 2022 a considérablement augmenté l’activité de la NSPA. L’agence emploie environ 1.500 personnes, supervise plus de 2.500 contractant·es et devrait avoir passé cette année des commandes pour 9,5 milliards d’euros. La Belgique à elle seule promet d’investir 34 milliards d’euros dans du matériel militaire d’ici 2035.
Cette manne financière et économique colossale, arrachée aux budgets sociaux et aux services publics sous-financés, remplit les poches des actionnaires de l’industrie de l’armement. Pendant que les hôpitaux manquent de personnel, que les écoles se dégradent et que les pensions sont gelées, des dizaines de milliards sont déversés dans l’achat de chars, d’avions de combat et de munitions.
Pour l’OTAN, dans la précipitation du réarmement, les contrôles ont été délibérément affaiblis pour accélérer les commandes. La guerre en Ukraine a été l’opportunité rêvée pour le complexe militaro-industriel occidental. Sous couvert de « défendre les valeurs démocratiques« , les pays membres de l’OTAN orchestre le plus grand transfert de richesses publiques vers les entreprises privées. Les contribuables paient, les industries de l’armement encaissent, et les corrompu·es se servent au passage.
Un scandale historique pour l’OTAN ?
Si les soupçons se confirment, ce scandale pourrait être le plus gros de l’histoire de l’organisation transatlantique. Mais au-delà de l’affaire elle-même, il révèle la nature profonde de l’OTAN : une organisation au service des intérêts impérialistes occidentaux et du complexe militaro-industriel.
Combien d’autres contrats sont entachés de corruption sans que cela ne soit jamais révélé ? Qui profite réellement des budgets militaires gigantesques imposés aux pays membres ? Pourquoi les contribuables doivent-ils financer l’enrichissement des actionnaires de l’industrie de l’armement ? Pourquoi l’argent public est-il détourné vers les armes alors que les services publics s’effondrent ?
Et la question fondamentale : à quoi sert réellement l’OTAN, si ce n’est à perpétuer l’hégémonie militaire du capitalisme occidental, à justifier des dépenses d’armement colossales, et à servir de débouché garanti aux industries de guerre ?
Sources :
Le Soir. (20 octobre 2025). « Marchés publics truqués : soupçons de corruption en plein cœur de l’Otan ». Le Soir. Article réservé aux abonnés.
Paperjam News. (8 décembre 2025). « Corruption à la NSPA: les contrats d’Elbit Systems au cœur de l’enquête ».
Le Soir . (23 octobre 2025). « Soupçons de corruption en plein cœur de l’Otan : le plus gros scandale de l’histoire de l’Alliance ? ».
Le Soir. (avec L.Co.). (8 décembre 2025). « Soupçons de corruption à l’Otan : des contrats d’un géant israélien de la défense suspendus ».
