Jacqueline Galant poste une photo d’un Saint Nicolas en blackface

Le 30 novembre 2025, Jacqueline Galant (MR), ministre wallonne des Médias et bourgmestre empêchée* de Jurbise, a partagé sur Facebook une photo d’un Saint-Nicolas accompagné d’un Père Fouettard au visage entièrement grimé en noir, un blackface donc...
« Honorons toujours nos belles traditions ! », écrit elle, saluant l’initiative du comité des fêtes d’Herchies.
La publication a immédiatement suscité une vive
polémique.
Son parti, le MR, défend depuis longtemps le maintien du Père Fouettard (ou Zwarte Piet en néerlandais) en blackface, que son président Georges-Louis Bouchez présente comme un rempart contre les « dérives wokistes« .
Pere Fouettard et colonisation
Le Père Fouettard ne peut être dissocié de l’histoire coloniale belge. Le martinet qu’il porte renvoie directement à la chicotte, ce fouet en cuir d’hippopotame utilisé par les colons et la Force publique au Congo belge pour punir, soumettre et terroriser les populations indigènes. Instrument de torture et de mise à mort, la chicotte a laissé des cicatrices physiques et psychologiques transmises de génération en génération.
L’apparition du serviteur noir de Saint-Nicolas au XIXe siècle coïncide précisément avec l’apogée de l’entreprise coloniale et esclavagiste européenne. Les produits que transporte Zwarte Piet, oranges, mandarines, sucre, cacao, cannelle, proviennent directement des colonies et des plantations esclavagistes. Sa représentation comme un être brutal, idiot et soumis reproduit exactement les stéréotypes coloniaux utilisés pour justifier la domination européenne sur l’Afrique, et associés aujourd’hui encore à une forme de racisme.
La Belgique n’a jamais véritablement fait le travail de mémoire sur son passé colonial au Congo, au Rwanda et au Burundi. Les atrocités commises sous Léopold II (mutilations, travail forcé, millions de morts, …) restent largement minimisées dans l’enseignement et l’espace public aujourd’hui. Les statues de Léopold II trônent également encore dans de nombreuses villes belges, malgré les appels répétés à leur retrait ou contextualisation.
Dans ce contexte, défendre le blackface du Père Fouettard revient à perpétuer l’imaginaire colonial qui présente les Africain·es comme des sous-humains naturellement destiné·es à servir les Blancs.
Entre 2015 et 2018, la chercheuse Mireille-Tsheusi Robert a mené des études auprès de 74 enfants afrodescendants âgés de 3 à 11 ans, ainsi que de jeunes adultes. Les résultats sont sans appel : 76,6% des enfants interrogés s’identifient au Père Fouettard, perçu comme un subalterne devant « servir » Saint Nicolas.
« Un·e Afrodescendant·e qui connaît un peu l’histoire afro-européenne ne peut que porter un regard dubitatif voire horrifié sur un fouet ou un martinet tenu par un blanc, fût-il déguisé en Afrodescendant. » Mireille-Tsheusi Robert
Pour les communautés afro-belges, ce folklore n’est pas une tradition anodine : c’est la célébration annuelle et institutionnalisée de leur déshumanisation historique. L’étude conclut que ce folklore fonctionne comme un « rituel d’apprentissage du racisme », où les enfants blancs apprennent à exercer une domination symbolique, tandis que les enfants noirs intériorisent des stéréotypes dégradants (serviteur, clown, personnage brutal).
Face aux critiques, les défenseurs du Père Fouettard en blackface avancent parfois argument : « Ce n’est pas du blackface, c’est de la suie parce qu’il passe par la cheminée. »
Cet argument ne tient pas. D’abord, Saint-Nicolas lui-même est censé passer par la cheminée, pourtant il reste blanc. Ensuite, si c’était vraiment de la suie, le visage serait tacheté, gris, salie, pas uniformément noir avec des lèvres rouges exagérées et parfois une perruque afro. Le maquillage appliqué reproduit précisément les codes du blackface historique : visage entièrement noir, traits exagérés, costume « folklorique » raciste.
De plus, la présence systématique d’attributs coloniaux (comme le martinet/chicotte, le rôle de serviteur « soumis », ou les produits des colonies) révèle les véritables origines de cette figure. La « suie » n’est qu’une explication inventé a posteriori, pour justifier une pratique dont les racines coloniales et racistes sont historiquement documentées.
Si les organisateur·ices voulaient vraiment représenter quelqu’un ayant traversé une cheminée, ils et elles pourraient facilement le faire sans recourir à un maquillage intégral qui reproduit trait pour trait les codes du blackface raciste. Ils et elles choisissent de ne pas le faire.
La ligne politique assumée du MR
La défense du blackface s’inscrit dans une stratégie politique cohérente du MR. En octobre 2022, après qu’un producteur néerlandais a exprimé ses regrets concernant un film mettant en scène le Père Fouettard, Georges-Louis Bouchez dénonçait déjà les « dérives wokistes » qui « amènent à une société où seule la stupidité et une éventuelle culpabilité triomphent« .
Jacqueline Galant abonde également dans les médias: « Il y a d’autres combats à mener, surtout en ce moment !«
« On n’a jamais eu d’ennui. Il n’y a jamais eu d’actes racistes alors que des personnes de couleur qui travaillent au Shape participent aux festivités« , affirmait alors la bourgmestre.
Cette défense du blackface n’est pas nouvelle au MR. En mars 2015, Didier Reynders, alors ministre des Affaires étrangères et figure libérale influente, s’était peint le visage en noir pour participer au défilé des « Noirauds » à Bruxelles. Ce défilé, qui remonte à 1876, en pleine colonisation du Congo par Léopold II, comporte notamment la représentation d’une « tête d’Africain » sur une pique avec un anneau d’or dans le nez.
L’incident avait provoqué un tollé dans les médias internationaux et les condamnations de Human Rights Watch, mais fut accueilli avec indifférence par une grande partie de la classe politique belge. Reynders et ses défenseur·euses invoquaient déjà la « tradition » et le fait que c’était « pour la bonne cause » (une collecte de fonds pour enfants défavorisés).
Dix ans plus tard, le MR perpétue exactement la même ligne.
En faisant du blackface un marqueur identitaire face aux « wokes », le MR opère un positionnement politique clair. Cette défense des « traditions » s’inscrit dans une série de prises de position : opposition aux politiques d’inclusion, défense des statues coloniales, rhétorique sécuritaire ciblant les quartiers populaires, déclarations sur le voile et « l’islamisation » de la société,… Le MR ne prend même plus peine de cacher son agenda raciste.
Plusieurs observateur·rices y voient une stratégie de captation de l’électorat très conservateur, voire d’extrême droite. Le procédé n’est pas nouveau : construire un ennemi (« le wokisme ») pour mobiliser les ressentiments identitaires et se positionner en défenseur d’une « culture » fantasmée. Un peu comme avec la polémique autour de la crèche de Noël.
Jacqueline Galant n’est pas une simple citoyenne « nostalgique » des traditions racistes belges. En tant que ministre des Médias et bourgmestre, elle dispose d’un pouvoir d’influence sur les récits collectifs et les politiques publiques. Sa prise de position, loin d’être anodine, valide institutionnellement une pratique dont l’impact discriminatoire racial n’est plus a prouvé.
Mais au fond, n’est ce pas ce qu’est le MR aujourd’hui, à savoir des politicien·nes racistes à la tête d’un parti qui a fait du racisme son fonds de commerce et sa ligne politique ?
Légende :
* »Bourgmestre empêchée » signifie qu’elle a été élue bourgmestre mais ne peut pas exercer cette fonction au quotidien car elle occupe un poste ministériel incompatible, un.e échevin.e assurant l’intérim à sa place.
Sources :
Robert, Mireille-Tsheusi. « Blackface : au chevet du privilège blanc. L’impact du Père Fouettard sur les enfants afro-belges », Tumultes, n° 54, 2020/1, pp. 137-151.
MR . « Le MR défend nos traditions : pas touche au père Fouettard », 14 octobre 2022. https://www.mr.be
La DH/Les Sports+ « « Honorons toujours nos belles traditions ! » : Jacqueline Galant crée la polémique avec une photo d’un Père Fouettard en blackface », 5 décembre 2025.
