
Chaque année, une crèche de Noël symbolisant la naissance d’Issa ou Jésus est érigée sur la Grand-Place de Bruxelles. Cette année, alors que la question de son renouvellement se posait, la Ville de Bruxelles (PS-MR-Les Engagés) a proposé une nouvelle représentation. Les enfants de la crèche sont faits de tissus recyclés, en référence aux différentes couleurs de peaux. « Un mélange inclusif pour que tout le monde s’y retrouve», explique la Ville de Bruxelles.
Voilà l’origine de la récente polémique raciste en Belgique. L’extrême droite a alimenté cette polémique, soutenue par de nombreux acteurs médiatiques. Elle s’est exportée jusque dans des médias d’autres pays comme CNews en France : une occasion nouvelle de pouvoir attaquer les musulman·es et étaler leur projet raciste.
Pendant qu’on parle de chiffons sur une Grand-Place, on ne parle pas de salaires, de logement, de services publics. Pendant qu’on s’indigne sur Twitter, le MR et Les Engagés démantèlent la protection sociale. Voilà l’écran de fumée. Les polémiques façonnées par l’extrême droite occultent les réalités sociales et économiques inégalitaires : elles font diversion pendant que l’ordre dominant peut s’asseoir sur son projet réactionnaire.
Une polémique fabriquée de toute-pièce
Le processus médiatique est toujours le même : un élément banal de l’actualité est saisi, instrumentalisé d’abord par des réseaux d’extrême droite et des comptes Twitter (X) relayant des discours racistes. Les insultes, les montages douteux, se multiplient, les théories complotistes s’échafaudent, aucune importance pour la vérité, le plus important est d’aller toujours plus loin dans la diffusion de l’idéologie, sans aucun fait, juste de la haine pure et un projet politique derrière.
« C’est une demande islamiste ! », « Le grand remplacement ! », « Nos traditions sont détruites ! ».
Puis, arrive la deuxième phase : le MR récupère la polémique en la « nuançant » légèrement (et parfois pas du tout), de sorte à paraître plus « présentable« … On enrobe un discours raciste d’un vernis bleu libéral, en parlant de « traditions », de « culture », de « ce qui fait notre identité ». On lance une pétition, où n’importe qui, même un faux profil, sans vérification peut signer. Et c’est ainsi qu’un parti prétenduement démocratique blanchit le discours de l’extrême droite et fait avancer son agenda raciste.
Le piège médiatique de la polémique permanente
Comment réagir médiatiquement face aux polémiques créées par l’extrême droite, relayées et alimentées par les médias mainstream et par certain·es politicien·nes ? Doit-on même réagir ? Doit-on « débunker » les propos ? Doit-on argumenter pour expliquer en quoi les éléments de propagande sont simplement faux ? Doit-on s’insurger de chacune des interventions de Georges-Louis Bouchez ?
Doit-on systématiquement jouer le jeu de la « polémique » et au final, donner une nouvelle tribune au projet politique du MR et celui des formations politiques néo fascistes ?
Ou devons-nous essayer de déplacer le curseur médiatique, en ne tombant pas dans les pièges communicationnels que nous tendent systématiquement l’extrême droite et leurs alliés libéraux ?
C’est le parti pris de cet article.
Le vrai agenda derrière le rideau
Au fond, qui accorde réellement de l’importance à cette crèche ? En réalité très peu de monde :
même les chrétiens belges, conservateurs ou pas, les néo-nazis déchainés sur Twitter, les éditorialistes français de CNews, le chroniqueur d’extrême droite Hanouna et le réactionnaire Mouvement Réformateur. Toutes ces personnes instrumentalisent cette crèche. Ce ballet ridicule a pour objectif de saisir n’importe quelle opportunité médiatique pour faire avancer dans l’opinion publique les éléments de leur idéologie raciste d’extrême droite.
Derrière cette polémique, il n’ya rien d’autre que le recyclage infini de la fameuse théorie du grand remplacement : « L’Europe blanche » serait en voie d’être « islamisée », ses citoyen·nes « grand remplacé·es » par les Noir·es et les Arabes, et ce grand complot serait organisé par les Juif·ves dans l’ombre… A bien suivre l’extrême droite, nous serions en réalité au cœur d’une lutte civilisationnelle et la seule réponse qu’elle propose au problème qu’elle invente, c’est le fascisme.
Voilà en bref, de manière caricaturale et sans nuance, le projet de fond qui est proposé derrière les polémiques récurrentes de la droite et l’extrême droite en francophonie.
Dans les faits, cette crèche a été développée en collaboration avec les autorités ecclésiastiques de la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, qui ont approuvé le résultat final. Le curé-doyen Benoît Lobet a défendu les choix artistiques de l’artiste bruxelloise Maria-Victoria, elle-même catholique pratiquante. La crèche a été validée dans un collège communal où siège le MR … Mais qu’importe la réalité quand l’objectif est ailleurs. Ils ne s’intéressent pas à cette crèche, c’est leurs idées réactionnaires qu’ils veulent faire avancer.
Le MR, dans la création de cette polémique, a montré son hypocrisie politique habituelle. Georges-Louis Bouchez lance une pétition contre un projet que son propre parti, membre du collège communal de Bruxelles-Ville avec trois échevins et le président du CPAS, n’a jamais jugé utile de bloquer. Que vient alors faire le MR avec cette pétition, à part agiter les émotions, si ce n’est occuper l’espace médiatique, alimenter la machine à indignation, et faire avancer son agenda politique ?
Pendant ce temps, rappelons que Bruxelles est toujours sans gouvernement régional, et que les vraies crèches, celles qui accueillent de vrais enfants, s’inquiètent des 74 millions d’euros d’économies décidés par le MR et Les Engagés dans la petite enfance dès 2026.
Refuser de jouer leur partition
Au travers de ces polémiques d’extrême droite, qu’importe le traitement qu’on leur réserve, in fine, c’est leur narratif politique qui est imposé médiatiquement. Chaque « débat » sur ces pseudo-scandales normalise leur grille de lecture raciste du monde, ils installent leurs mots, leurs peurs fabriquées, leur vision d’une société suprémaciste, guerrière et fasciste.
La vraie question n’est pas de savoir si la crèche est jolie ou pas, si elle est en rupture avec la prétendue « identité » du peuple belge ou pas.
La vraie question est : combien de temps encore allons-nous laisser l’extrême droite et ses relais médiatiques dicter l’agenda politique avec des polémiques montées de toutes pièces ? Combien de temps, allons-nous laisser des rédactions de médias, concentrés dans les mains d’acteurs privés et riches, imposer leur projet réactionnaire à l’ensemble de la société ?
Pour celles et ceux qui souhaitent s’opposer à ces discours nauséabonds, continuer à déplacer le curseur sur la réalité, c’est refuser de jouer leur partition. Parlons des 74 millions d’euros d’économies dans la petite enfance.
Parlons des mesures antisociales, racistes, sexistes que ces partis mettent concrètement en œuvre quand ils sont au pouvoir. Parlons du lien fondamental entre le racisme et les structures sociales capitalistes: comment la division du travail et des classes populaires sur des bases notamment raciales (mais aussi patriarcales) sert les intérêts d’une minorité, celle qui s’enrichit sur le dos de la majorité.
Car voilà un sujet qui mériterait qu’on polémique et sur lequel les médias devraient s’arrêter longuement : le racisme articulé comme outil de domination de classe, orchestré par des partis qui défendent les intérêts des plus riches, relayé par des médias qui appartiennent aux plus riches, qui font leur profit sur les polémiques et les clics générés par l’indignation. Un triangle parfait où chacun y trouve son compte, pendant que les vraies crèches ferment faute de moyens et que les travailleur·ses voient leurs conditions de vie se dégrader.
Pendant qu’on ne parle et agit qu’en réaction aux polémiques de la droite et l’extrême droite, qu’à leurs réformes réactionnaires, on manque de faire avancer une autre vision et organisation de la société, un autre projet social. En somme, à quoi bon convaincre que le projet de société du MR ou celui de l’extrême droite est mauvais à mille égards, peut-être faudrait-il convaincre qu’on pourrait vivre autrement ?
Cette affaire n’est au fond rien de plus qu’une opération politique classique de l’extrême droite, qui sert des intérêts de classe. Elle est mise en place par des personnalités politiques qui savent pertinemment qu’elles mentent et instrumentalisent des faits divres. Elle est ensuite publicisée par des médias qui normalisent un discours raciste, tout en masquant la réelle violence sociale.
