Bruxelles: interdire les trottinettes pour stopper le trafic, une nouvelle absurdité contre les quartiers populaires

   

Face à l’escalade des fusillades et du trafic de drogue qui secoue la capitale depuis des mois, le procureur du Roi de Bruxelles Julien Moinil a trouvé LA solution miracle : interdire les trottinettes électriques partagées. Une proposition qui a été soumise aux 19 bourgmestres bruxellois il y a trois semaines et qui fait actuellement l’objet d’un groupe de travail censé « faire aboutir la réflexion d’ici la fin de l’année« . Une mesure qui atteint des sommets d’absurdité et révèle surtout l’impuissance d’un système politique à bout de souffle.

Le contexte est grave : Bruxelles connaît une série de fusillades liés au trafic de stupéfiants. Face à cette situation, le parquet et certains bourgmestres, soutenus par des membres de la réserve fédérale d’intervention (Feres), ont identifié un coupable idéal : les trottinettes partagées de type Bolt et Dott. Leur argumentaire ? Des dealers les utiliseraient pour vendre leur marchandise et prendre la fuite en cas d’intervention policière.

Un sparadrap sur une jambe de bois

La logique est imparable : puisque des criminels utilisent parfois des trottinettes, supprimons les trottinettes. Suivant ce raisonnement brillant, ne devrait-on pas aussi interdire les chaussures, les voitures, les vélos, les métros et, tant qu’on y est, les jambes ? Tous ces moyens sont utilisés quotidiennement par les trafiquants pour se déplacer.

Ce qui est encore plus consternant, c’est que cette mesure ne ciblerait que les trottinettes partagées, celles qui sont justement traçables, identifiables et équipées d’un numéro d’immatriculation. Les trottinettes privées, elles, celles qui peuvent être débridées pour atteindre 50 km/h ou plus, continueraient de circuler librement. Logique, n’est-ce pas ?

Derrière cette proposition grotesque se cache une réalité beaucoup moins drôle : l’aveu d’échec d’un système qui ne parvient pas à endiguer le trafic de drogue et les règlements de comptes.

Toujours les memes victimes des mesures contre le trafic.

Comme toujours, ce sont les habitants des quartiers populaires qui paieront les pots cassés. Ces quartiers qui subissent déjà les nuisances du trafic de drogue se verraient en plus privés d’une solution de mobilité. Car oui, contrairement à ce que semblent croire certains, la trottinette n’est pas un gadget pour bobos dans les quartiers populaires : c’est devenu un outil de mobilité crucial pour des milliers de Bruxellois qui l’utilisent pour compléter les transports en commun, se rendre au travail ou simplement se déplacer dans une ville congestionnée.

Il n’est pas anodin de constater que cette mesure toucherait principalement les quartiers à forte population issue de l’immigration, déjà stigmatisés et sous-équipés en services publics, notamment les transports. Les mêmes quartiers où les transports en commun sont saturés, où les solutions de mobilité alternatives sont rares, où les habitants, souvent précaires, ne peuvent pas se permettre d’acheter une voiture ou même un abonnement de transport annuel.

En interdisant les trottinettes partagées, on prive ces populations d’un moyen de transport accessible et flexible. On inflige une double peine à des quartiers qui non seulement ont à subir aujourd’hui des nuisances liées au trafic de drogues et voient leur capacité de mobilité réduite. Pendant ce temps, dans les quartiers aisés du sud de Bruxelles, on continue de circuler tranquillement en voiture ou en vélo électrique privé.

Cette mesure s’inscrit dans une longue tradition de politiques répressives qui, sous couvert de lutter contre la criminalité, finissent toujours par pénaliser les populations les plus vulnérables. C’est la même logique qui a conduit à la surpolicing des quartiers populaires, aux contrôles au faciès systématiques, a la volonté de mettre en place des couvre feux, et maintenant à la privation de moyens de mobilité. On ne s’attaque jamais aux causes structurelles, mais toujours aux symptômes.

C’est plus facile de bannir des trottinettes que de mettre en place une véritable stratégie de lutte contre le crime organisé. C’est moins coûteux politiquement que d’admettre les décennies d’abandon politique de certaines populations et certains quartiers, les années de sous-financement de la justice, les restrictions des droits sociaux. Le bourgmestre d’Anderlecht, Fabrice Cumps, l’admet lui-même : interdire les trottinettes dans certaines zones serait inefficace car « la criminalité peut migrer« . Mais qu’importe ! L’important n’est pas l’efficacité, c’est de montrer qu’on fait quelque chose, même si ce quelque chose est parfaitement inutile et complètement ridicule.

La criminalité organisée a démontré à maintes reprises sa capacité d’adaptation. Croire qu’interdire les trottinettes partagées va ralentir des organisations criminelles qui gèrent des millions d’euros de trafic, qui possèdent des armes de guerre et qui n’hésitent pas à assassiner en pleine rue, c’est faire preuve d’une naïveté confondante, si pas d’une hypocrisie politique répugnante.

Ce que cette mesure ridicule révèle, c’est l’incapacité chronique de nos responsables politiques à aborder les vrais enjeux : pourquoi le trafic de drogue prospère-t-il ? Pourquoi ne repense-t-on pas notre politique de drogue alors qu’elle a manifestement échoué ? Ces questions sont complexes, leurs réponses dérangeantes, et leur mise en œuvre nécessiterait du courage politique. Il est tellement plus simple de s’en prendre aux trottinettes.

Cette mesure restera un symbole parfait de la faillite intellectuelle d’une classe politique qui préfère les coups d’éclat médiatiques aux vraies solutions.

Sources

RTBF Actus, « Bruxelles : interdire les trottinettes partagées en réponse au trafic de drogues ? Inutile, disent les opérateurs » 14 novembre 2025. https://www.rtbf.be/article/bruxelles-interdire-les-trottinettes-partagees-en-reponse-au-trafic-de-drogues-inutile-disent-les-operateurs-11632072

Le Soir, « Supprimer la trottinette à Bruxelles pour freiner la criminalité ? Une idée sans unanimité » 13 novembre 2025. https://www.lesoir.be/710797/article/2025-11-13/supprimer-la-trottinette-bruxelles-pour-freiner-la-criminalite-une-idee-sans