Enquête sur le cycle de conférences « Sciences et Société« , cheval de Troie d’un agenda politique.

À l’Université Libre de Bruxelles se joue depuis plusieurs mois un jeu d’influence d’idéologies réactionnaires et d’extrême droite. Le cycle de conférences « Sciences et Société », parrainé par la Faculté de Médecine, se présente comme un espace de débat sur des sujets « sensibles ». Les sujets incluent notamment « Les religions, un frein à la connaissance scientifique » ou encore « Biologie de l’homosexualité ». Ce cycle se présente comme une réponse aux tensions sur le campus de l’ULB, avec pour objectif affiché de « réaffirmer le rôle de l’université comme lieu de débat ouvert sur les sujets controversés« .
Sous couvert de libre examen et de promotion de la science face à la « censure » , le cycle de conférence orchestré par Éric Muraille, sert de cheval de Troie à une propagande universitaire idéologique d’extrême droite. Ce cycle de conférence étant un soutien direct à des théories transphobes, islamophobes, et réactionnaires, l’ULB, en tant qu’institution de production et de transmission de savoir, a une responsabilité par rapport aux théories qui y sont relayées.
Éric Muraille
Au cœur de ces conférences : Éric Muraille, biologiste et directeur de recherche FNRS attaché à l’ULB. Un détour par son compte X éclaire les valeurs et l’agenda politique de Muraille et de son cycle d’évènement. Le chercheur y déverse quotidiennement un torrent de contenus islamophobes, racistes, transphobes et « antiwokistes » assumés.
« Je ne suis pas convaincu qu’il y ait une différence entre islam et islamisme »
Muraille ne se contente pas de tenir des propos discriminatoires : il relaye massivement des comptes d’extrême droite, partage les obsessions identitaires de la fachosphère et participe activement à la diabolisation des musulman·es, des étudiant·es propalestien·nes, et de ceux et celles qu’il appelle les « wokistes ». Dans sa rhétorique typique de l’extrême droite, il qualifie les antifascistes de « fascistes rouges ». Sur son compte X, il multiplie les prises de position contre la gauche radicale et fantasme son alliance avec l’islam politique. Une posture qui rappelle l’obsession de l’extrême droite pour ce qu’elle a nommé « l’islamogauchisme ».
« Le problème est qu’aujourd’hui l’ULB est noyauté par des militants défendant un l’islam politique et/ou un projet de société marxiste, et qui essayent de faire passer ça pour du progressisme. Comme si ces idéologies avaient déjà été associées à un quelconque progrès social …«

Son appel à suspendre les financements de l’ULB, sa propre université, parce qu’une promotion de droit a choisi de se nommer « Rima Hassan » illustre parfaitement son idéologie : pour lui, la répression doit s’abattre sur toute expression de solidarité avec les Palestiniens. Car Muraille est aussi un pro-génocidaire décomplexé. Alors que la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU, Amnesty International et de nombreuses organisations de défense des droits humains documentent le génocide en cours à Gaza, lui encadre systématiquement le terme de guillemets moqueurs. Il fait l’apologie des bombardements d’hôpitaux à Gaza.
Muraille partage régulièrement les écrits de Peggy Sastre, pseudo-scientifique sans formation universitaire qui théorise que « le viol est traumatisant principalement à cause du risque de grossesse non désirée » ou que « 20% des femmes jouissent pendant leur viol ».
Plus explicite encore, Muraille n’hésite pas à animaliser les femmes qui lui déplaisent politiquement. À propos de la députée française Ersilia Soudais, connue pour son soutien à la Palestine et régulièrement victime d’attaques sexistes sur son physique, il écrit : « Les bêtabloquants en suppositoire, ça fait parfois cet effet-là chez le bétail ». La comparaison d’une élue à du bétail : voilà le niveau de « débat » que promeut Muraille.
En outre, son comportement s’apparente à du harcèlement organisé : il publie les noms et prénoms de ses collègues académiques et doctorants qui organisent des événements » de gauche », une pratique de délation qui les expose à la vindicte de ses followers.
Un comité organisateur
Le comité organisateur de ces conférences réunit plusieurs autres personnes partageant la même vision idéologique : Joël Kotek, Marc Uyttendaele, Philippe Golstein ou encore Pierre Wauthy. Le gratin de la pensée réactionnaire universitaire belge.
Marc Uyttendaele, avocat médiatique et professeur de droit, fait l’objet d’accusations d’agressions sexuelles par une ancienne stagiaire. Cela ne l’empêche pas de continuer à professer et à participer à l’organisation de ces conférences. Lui aussi cultive l’islamophobie, traitant l’UNIA par exemple d’« idiots utiles du salafisme ». On l’a également vu côtoyer Georges-Louis Bouchez lors d’une conférence du Centre Jean Gol où une femme voilée a été ouvertement huée par la foule lorsqu’elle tenta de prendre la parole. Marc Uyttendaele est connu pour représenter des personnes ou des entités dans des affaires liées à l’interdiction du port du hijab. Il a notamment défendu la Haute Ecole Francisco Ferrer, accusée d’interdire illégalement le hijab à ses étudiantes, souvent via des humiliations à caractère raciste. C’est également lui qui défendait la STIB, condamnée pour discrimination raciste après avoir interdit le port du hijab à ses employées. Il a alors dénoncé dans la presse une terrible « décision militante » du tribunal, car il estime que les personnes portant le hijab n’ont pas le droit de travailler au sein de la fonction publique.
C’est également l’avocat en fonction de l’ULB, c’est donc lui qui représente l’université dans le cadre de sa procédure disciplinaire controversée à l’encontre d’un.e étudiant.e, à la suite du mouvement propalestinien en 2024 sur le campus du Solbosch. Cette procédure est dénoncée comme une instrumentalisation de l’antisémitisme afin de criminaliser le soutien à la Palestine par nombre de professeur.es et d’associations étudiantes à l’ULB.
Joël Kotek, de son côté, dénonce la « palestinisation de la vie politique belge » et qualifie les accusations de génocide contre Israël de « victoire posthume d’Hitler ». Kotek, dont le travail universitaire porte pourtant sur les génocides, prend régulièrement la parole pour minimiser et/ou nier que le caractère génocidaire de la guerre menée par Israël à Gaza, il déclare à ce sujet dans un article publié début novembre 2025 : « Rien, ni dans la conduite des opérations israéliennes ni dans les énoncés publics des dirigeants, ne permet d’établir cette double condition [qui constituerait un génocide]. Les pertes civiles – tragiques, parfois insoutenables – n’équivalent pas à un projet d’anéantissement ; elles relèvent d’une guerre urbaine d’une violence extrême contre une organisation qui a intégré l’exposition de ses civils à sa stratégie. » En outre, pour minimiser et nier le génocide commit par Israël à l’encontre du peuple palestinien, il mobilise régulièrement la Shoah. L’instrumentalisation de la Shoah, le génocide des Juif.ves, pour discréditer toute critique d’un État colonial : un classique de la rhétorique pro-israélienne d’extrême droite.
« Le syndrome de Munich »
Philippe Golstein et Muraille ont cosigné un texte intitulé « L’ULB et le syndrome de Munich », où ils défendent leur thèse : L’université qui tolère les étudiants solidaires de la Palestine et les étudiantes musulmanes portant le foulard serait comparable à Chamberlain et Daladier*, les représentants français et anglais ayant signé un accord avec Hitler en 1938.
Des étudiants engagés contre un génocide et des jeunes femmes exerçant leur liberté religieuse sont comparés au régime nazi. Le texte déborde de fantasmes complotistes : « Les signes religieux ostentatoires n’ont cessé de se multiplier à l’ULB depuis des années et sont devenus de plus en plus radicaux. Le foulard discret est maintenant largement supplanté par le hijab long et bien visible et par les abayas dont les couleurs se sont assombries, à l’instar des sinistres tenues imposées aux femmes des théocraties obscurantistes. »
Cette obsession maladive pour les vêtements des femmes musulmanes, ce lexique de guerre, ce délire paranoïaque : voilà ce qui tient lieu d’analyse académique chez ces universitaires. Et c’est cette même bande qui organise des conférences censées éclairer le débat public.
Balthazart et la transphobie
Le 14 novembre dernier, c’est Jacques Balthazart, professeur de l’Université de Liège, qui était invité à défendre sa thèse sur la « Biologie de l’homosexualité ». Pourquoi lui ? Parce que son déterminisme biologique, l’idée selon laquelle les différences entre hommes et femmes (ou entre groupes humains) sont naturelles, innées et fixées par la biologie, constitue le matériau idéal pour l’extrême droite pour son entreprise d’exclusion des personnes LGBTQI+ et l’agenda politique de ces conférences.
Balthazart soutient que l’orientation sexuelle et l’identité de genre sont déterminées biologiquement, dès la vie prénatale. Il s’appuie sur des expériences menées sur des oiseaux et des rongeurs pour expliquer la sexualité humaine, une extrapolation méthodologiquement aberrante.
Sa vision binaire des cerveaux « masculins » et « féminins » est contredite par des dizaines d’études récentes, des chercheuses comme Cordelia Fine, Odile Fillod et Thomas Feytit ont méthodiquement démonté ces mythes neurosexistes. Mais peu importe : Balthazart continue de présenter des données mal exploitées, non scientifiques et vieilles de vingt ans.
Dans ses écrits, Balthazart affirme que la différenciation de genre se fait « selon qu’on possède le chromosome XX ou XY », effaçant purement et simplement l’existence des personnes intersexes.
Pendant la conférence, Balthazart a justifié les mutilations génitales d’enfants intersexes à la naissance, arguant qu’il serait trop « compliqué » d’attendre que l’enfant grandisse et décide pour son propre corps. Des mutilations sur des bébés, voilà ce que défend un professeur invité par l’ULB au nom du « débat scientifique ».
Balthazart mobilise également la typologie de Blanchard sur la « transsexualité », qui est l’un des plus grands responsables des théories modernes nourrissant la transphobie, et spécifiquement la transphobie envers les femmes transgenres. Cette typologie, qui divise les femmes trans en deux catégories pathologisantes («homosexuelles» ou motivées par «l’autogynéphilie***»), a été dénoncée par la communauté scientifique et par les personnes trans elles-mêmes comme profondément stigmatisante et méthodologiquement défaillante.
Et, comme si cela ne suffisait pas, Balthazart a également présenté la théorie du ratio 2D:4D – l’idée qu’on pourrait déterminer l’orientation sexuelle d’une personne en fonction de la longueur relative de ses doigts. Mesurer des doigts pour prédire qui aura des attirances sexuelles envers qui : voilà le niveau de « rigueur scientifique » que l’ULB offre en tribune.
Jacques Balthazart a un historique bien documenté de propos transphobes. On l’a vu mégenrer* à plusieurs reprises des personnes transgenres et intersexes, et réduire systématiquement l’identité de genre à ce qu’il appelle l’identité « sexuelle« . En 2022, il martelait dans un article intitulé : « Les transgenres menacent l’équité sportive » que la différenciation de « chaque genre » se fait « selon qu’on possède le chromosome XX ou XY ». Cette vision chromosomique rigide du genre ignore non seulement toute la littérature scientifique contemporaine sur le sujet, mais constitue surtout le discours type des mouvements anti-trans.
Car c’est bien là l’objectif : biologiser les identités pour mieux les figer, les contrôler, les invalider, dans une logique déterministe et ouvrant la voie à des dérives eugénistes. En affirmant que l’identité de genre est déterminée biologiquement dès la naissance, Balthazart fournit une caution pseudo-scientifique à tous ceux qui refusent de reconnaître l’autodétermination des personnes trans. Son discours devient alors l’outil parfait pour justifier l’exclusion des personnes trans des espaces publics, des compétitions sportives, des soins de santé adaptés, etc.
L’agenda politique
Ces conférences servent un agenda politique réactionnaire identifiable. L’objectif est de donner un tremplin à des thèses discriminatoires en les parant du prestige de l’institution universitaire, et de la « science ».
La première conférence du cycle en avril 2024 avait déjà donné le ton. Le sociologue Kristoff Tallin y défendait une étude prétendant démontrer qu’en Occident, plus on pratique une religion, moins on a de compétences scientifiques. Une méthodologie d’une faiblesse consternante, aucun contrôle des variables socio-économiques, linguistiques ou éducatives, pour aboutir à une conclusion qui sert parfaitement le projet islamophobe du comité organisateur. Bonus : l’étude concluait aussi que les femmes ont moins de connaissances scientifiques que les hommes.
Le schéma est sensiblement le même : leur obsession pour l’islam, leur mépris pour les femmes, leur négation des réalités trans et intersexes, leur soutien à un génocide, leurs liens assumés avec l’extrême droite et leur haine de la gauche : tout cela dessine les contours d’un projet politique réactionnaire clair et limpide.
Et l’ULB, en leur offrant ses amphithéâtres, donne du crédit à leur recherche et devient complice de cette entreprise idéologique. µ
Pour une université qui prétend porter des campagnes contre l’extrême droite sur son campus, on décèle plus une complicité et/ou un laisser-faire, qu’une résistance, même intellectuelle, contre l’extrême droite. Le Groupe G s’en mordrait les doigts*.
Légende :
Mégenrer : expréssemment se tromper de genre en parlant de personnes transgenre et intersexes
Neville Chamberlain et Édouard Daladier sont les Premiers ministres britannique et français qui ont signé les accords de Munich en septembre 1938 avec Hitler et Mussolini.
Autogynéphilie : il s’agirait d’une paraphilie masculine caractérisée par l’excitation sexuelle à la pensée ou l’image de soi-même en tant que femme.
Le Groupe G, Groupe général de sabotage de Belgique, est un groupe de résistance antifasciste durant la Seconde Guerre mondiale créé par des étudiant.es de l’ULB qui a mené des actions de sabotage contre l’occupation allemande.
