Nos corps sous surveillance

Des centaines de milliers de caméras – publiques ou privées -, nous filment tous les jours, traque nos corps, enregistrent leurs mouvements. Couplées à de puissants outils de surveillance, elles permettent de suivre nos déplacements, de nous identifier et de surveiller en permanence l’espace public. Alors que des études révèlent leur inefficacité pour prévenir et résoudre des crimes ou des délits, une prolifération des dispositifs de surveillance est observée en Belgique.
Dans une enquête réalisée par le collectif Technopolice Bruxelles, la Ligue des droits humains, les journaux, Le Soir, et Le Vif, ont documenté le développement des dispositifs de surveillance en Région wallonne et Bruxelles-Capitale.
Il ressort de l’enquête que 95% des communes wallonnes et bruxelloises sont aujourd’hui équipées de caméras de surveillance. En 2016 en Wallonie, seules 20% des communes en étaient équipées, aujourd’hui près de 80% le sont. À Bruxelles l’entièreté des communes est dôtée de système de caméras de surveillance.
L’enquête souligne que la mise en place de dispositif de surveillance est une mesure portée tendanciellement par les groupes politiques de droite. Le déterminant principal de l’installation de ces dispositifs en masse serait la densité. Les grandes villes, plus peuplées et souvent dirigées par la gauche, ont mécaniquement davantage de caméras. Mais à densité égale, c’est le MR (Mouvement réformateur) qui en installe légèrement plus.
Le travail de recensement du collectif Technopolice indique que, en dix ans, le nombre de caméras a doublé dans les communes wallonnes et bruxelloises.
En Wallonie et à Bruxelles, ce sont 6 241 caméras orientées vers des lieux ouverts accessibles au public, qui ont été répertoriées par l’enquête. Ces dernières sont principalement installées par les communes et les zones de police, mais parfois également par les Régions ou la police fédérale (dans le cas de caméras ANPR à reconnaissance automatique de plaques).
À ce réseau de surveillance déjà conséquent, il faut également ajouter les 18 240 caméras de la Stib, les 9 250 appareils de la TEC, les 15 000 de la SNCB, installées sur les infrastructures parcourant le pays. Les chiffres commencent à donner le vertige, mais ce n’est pas tout. Il faut encore compter les milliers de caméras installées dans les aéroports, les ports, devant les magasins ou les complexes universitaires, dans les entreprises, les caméras privées devant des domiciles … Selon les données du SPF Intérieur, 544 835 caméras non policières sont ainsi enregistrées en Belgique.
Si ces caméras sont « privées« , leurs images peuvent être demandées par la police et doivent lui être fournies si elles sont réclamées dans le cadre d’une mission administrative ou policière.
Les caméras de surveillance inutiles pour résoudre les délits, pour les prévenir, mais « feignent » un sentiment de sécurité selon les responsables politiques :
Dans les faits, les caméras de surveillance n’ont pas d’effet réellement dissuasif et … ne servent pas non plus à résoudre des affaires criminelles.
« La littérature scientifique est unanime sur l’inefficacité des caméras », explique Nicolas Bocquet, chercheur en sciences politiques à l’UCLouvain, dans l’enquête. « Il y a une croyance dans l’efficacité de ces systèmes qui consiste à ne jamais les remettre en cause », étaye Vincent Francis, professeur à l’UCLouvain et chercheur. « C’est une course en avant sans fin. Le nombre de cas où les caméras servent à résoudre une affaire judiciaire est très faible par rapport au coût de l’investissement. C’est donc surtout une affaire de communication. », conclut Nicolas Bocquet.
Sans donner de réels résultats en matière de sécurité, les caméras de surveillances augmentent la capacité de surveillance de l’Etat, et rendent les espaces publics et leur usage sans cesse surveillés. Le développement de ces dispositifs de surveillance donne également les conditions pour de la surveillance de masse, à l’aide d’intelligence artificielle où on peut traquer les déplacements de personnes dans l’espace public, les reconnaitre via la reconnaissance faciale … Le développement de ces dispositifs de surveillance est inquiétant lorsqu’on observe la fascisation progressive de l’Etat belge. Quel contrôle existe-il sur le développement de ces dispositifs ? Sur les usages qui en sont faits ? Sur la gestion de leurs données récoltées, leur sécurisation ?
Les quartiers populaires au coeur de la surveillance :
Ce sont dans les quartiers populaires des grandes villes que les dispositifs de surveillance sont les plus développés. La commune avec le plus de caméras à Bruxelles comparativement à sa population est Koekelberg, une des communes les plus densément habitées de la capitale. C’est dans une logique sécuritaire et de contrôle de l’espace public que ces dispositifs sont installés.
Avec le Plan Grandes Villes, le pouvoir fédéral compte investir 20 millions d’euros en plus dans des caméras de surveillance dans les principales agglomérations du pays. Avec ce plan et comme pour d’autre problématiques sociales, l »installation des caméras apparait souvent comme une réponse simpliste à des problèmes de fond. En l’occurrence, dans le contexte des nombreuses fusillades à Bruxelles, les politiques proposent régulièrement d’augmenter les moyens de surveillancedans les communes.
Ces milliers de caméras publics génèrent une masse énorme de données à analyser, et pour la rendre digeste, la police fait appel à des technologies israéliennes, souvent développées et « testées » à l’encontre des populations palestiniennes, dans le cadre de la colonisation de la Palestine.
Les partenariats entre la police belge et des entreprises privées israéliennes pour analyser les images :
Dans une précédente enquête réalisée par le collectif Technopolice Bruxelles, le collectif a mis en évidence l’exportation des technologies militaires israéliennes en Belgique. La police belge, possède – à côté d’outils de surveillance comme Cellebrite (société israélienne) qui permette d’accéder au contenu de téléphones sans avoir leur code -, est également détentrice de licence du logiciel israélien BriefCam. BriefCam est un puissant logiciel d’analyse de traitement d’images vidéos, qui est utilisé dans le cadre de la surveillance par l’armée d’occupation israélienne de la Palestine occupée. Le fait que BriefCam, ou d’autres technologies militaires et/ou de surveillances, produites par Israël soient testées sur les palestinien.nes, constitue un des principaux arguments de vente du régime colonial israélien.
Technopolice explique l’usage du logiciel BriefCam, est utilisé par de très nombreuses zones de police en Belgique :
« Dans le cadre d’enquêtes, la police belge utilise aussi le logiciel israélien BriefCam pour analyser rétrospectivement des images. Ce logiciel génère des résumés vidéo en condensant des heures de séquences filmées, pour ensuite classer les incidents en fonction de critères tels que les effets personnels des suspects, la couleur de leurs vêtements, ou leur genre. »
Technopolice Bruxelles
« Mais BriefCam a surtout la particularité d’intégrer la possibilité d’effectuer de la reconnaissance faciale. Les zones de police ont tendance à nier faire usage de cette option. La Police fédérale, quant à elle, ne cache pas son intérêt : cette fonctionnalité fait d’ailleurs partie du cahier des charges de l’appel d’offres qu’elle a récemment publié pour le renouvellement de ses licences BriefCam. » Technopolice Bruxelles
« Il n’existe pourtant pas de cadre légal pour utiliser la reconnaissance faciale en Belgique. Le récent règlement sur l’intelligence artificielle de l’Union européenne (AI Act) interdit l’utilisation de reconnaissance faciale de masse en direct, mais prévoit que les États membres puissent légiférer pour introduire des exceptions à cette interdiction. C’est malheureusement l’intention de la Belgique, comme en témoigne l’accord du gouvernement fédéral Arizona (voir la déclaration gouvernementale du 4 février 2025). » Technopolice Bruxelles
Déjà en 2021, la police fédérale avait été épinglée par l’Organce de Contrôle (COC), pour son usage illégal du logiciel de reconnaissance faciale Clearview AI. On peut donc suspecter – sans en avoir la preuve – que l’option de reconnaissance faciale peut être utilisée dans d’autres cas par la police belge, de manière illégale. Au final, qu’importe, car comme le souligne le collectif Technopolice Bruxelles, l’intention du gouvernement de droite radicale Arizona est bien de rendre légale la reconnaissance faciale, dans des paysages urbains où les caméras de surveillance se multiplient.
Sources :
« En dix ans, la vidéosurveillance a conquis plus de trois communes sur quatre à Bruxelles et en Wallonie (carte interactive)« , Le « Soir », Le « Vif », de la Ligue des droits humains et de la plateforme Technopolice, 5/11/2025, disponible en ligne : https://www.lesoir.be/709078/article/2025-11-05/en-dix-ans-la-videosurveillance-conquis-plus-de-trois-communes-sur-quatre
« Droit d’accès Qui a accès aux images des caméras de surveillance? », Besafe, 02/2023, disponible en ligne : https://www.besafe.be/fr/loi-camera/droit-dacces
« Dans les communes, une fuite en avant malgré les critiques sur les vertus présumées des caméras », Le Soir, Le Vif, 5/11/2025, disponible en ligne : https://www.lesoir.be/709078/article/2025-11-05/en-dix-ans-la-videosurveillance-conquis-plus-de-trois-communes-sur-quatre
« L’industrie militaire israélienne s’exporte en Belgique », Collectif Technopolice Bxl, N°5, disponible en ligne : https://www.curseurs.be/numeros/numero-5/article/l-industrie-militaire-israelienne-s-exporte-en-belgique
« Reconnaissance faciale: la police belge admet avoir utilisé un logiciel controversé », Le Soir, 6/10/2021, disponible en ligne : https://www.lesoir.be/399086/article/2021-10-06/reconnaissance-faciale-la-police-belge-admet-avoir-utilise-un-logiciel
