Arizona : Les malades de longue durée, victimes et résistant·es du capitalisme

   

l’Arizona voudrait en remettre 100.000 au travail, d’ici à 2029 ( en sous titres vu que c’est dans l’actu, si possible)

En Belgique, le nombre de malades de longue durée n’a jamais été aussi élevé. Plus de 526 000 personnes sont aujourd’hui reconnues en invalidité. Ce phénomène a explosé : le nombre de personnes en arrêt maladie est pratiquement 2,5 fois plus élevé qu’en 2002. Plus alarmant encore, les incapacités de travail liées au burn-out et à la dépression ont augmenté de 43% en seulement 5 ans.

Derrière ces statistiques se cachent des profils révélateurs :

  • Les femmes représentent 60% des personnes en invalidité.
  • Les ouvriers et ouvrières constituent 65,6% des malades de longue durée alors qu’ils ne représentent qu’un tiers des salariés.
  • Un·e travailleur·euse sur six présente aujourd’hui un risque élevé de burn-out — contre seulement un sur dix il y a dix ans, soit une augmentation de 40% en une décennie.
  • Dans certains secteurs comme l’aide ménagère, un·e travailleur·euse sur cinq est en incapacité chaque jour.

Les causes principales ? Un tiers des invalidités sont liées à la dépression ou au burn-out, un autre tiers aux troubles musculo-squelettiques. Deux pathologies intimement liées aux conditions de travail.

Des conditions de travail qui détruisent les corps et les esprits

84% des médecins du travail estiment qu’il est demandé aux salarié·es de fournir davantage d’efforts qu’avant, tant sur le plan mental que physique. L’intensification du travail, l’augmentation des cadences, la pression des hiérarchies, le sous-effectif chronique dans les métiers du soin, la précarisation de l’emploi, autant de facteurs qui usent les travailleur·euses jusqu’à la rupture.

Le burn-out, souvent présenté comme une faiblesse et une pathologie individuelle, est en réalité une maladie systémique, provoquée par l’organisation économique de la société capitaliste. Les psychiatres l’expliquent : les travailleur·euses sont pris dans des « doubles injonctions contradictoires », bien faire ET faire vite, soigner avec humanité ET traiter 30 patients en deux heures dans le secteur du soin par exemple. Des exigences inconciliables qui mènent à l’épuisement.

« Quand je suis revenue, rien n’avait changé. J’avais l’impression que mon incapacité de travail n’avait servi à rien. J’étais en colère. » (Une travailleuse, Carte blanche de la Coalition Santé)

Car c’est bien là le paradoxe : on demande aux malades de reprendre le travail sans jamais questionner ce qui les a rendu malades.

L’offensive Arizona : sanctionner les malades

Face à cette crise sanitaire, la réponse du gouvernement Arizona de Bart De Wever veut « responsabiliser, contrôler, sanctionner« . L’objectif affiché ? Économiser jusqu’à 2,2 milliards d’euros d’ici 2030 en remettant un maximum de personnes au travail, coûte que coûte.

Le dispositif est implacable. Les sanctions pour les malades qui ne coopèrent pas suffisamment, par exemple en oubliant de remplir un questionnaire ou en ne se présentant pas à un rendez-vous, passent de 2,5% à 10% de réduction sur leurs indemnités, voire une suspension complète. Les périodes de maladie ne seront plus prises en compte pour atteindre les conditions de pension anticipée, infligeant un malus supplémentaire aux malades de longue durée.

=> La durée avant laquelle un employeur peut licencier un·e travailleur·euse pour « force majeure médicale » passe de 9 à 6 mois.

=> Les mutuelles sont financièrement responsabilisées, autrement dit, sanctionnées si elles ne remettent pas suffisamment de malades au travail.

=> Le jour de congé maladie sans certificat est limité à deux fois par an au lieu de trois.

La logique est claire : il faut remettre sur le marché infernal du travail les travailleurs et travailleuses en arrêt maladie. Qu’importe le prix.

Paradoxalement, d’un côté, le gouvernement multiplie les mesures qui dégradent les conditions de travail : flexi-jobs, heures supplémentaires, allongement des carrières, annualisation du temps de travail. De l’autre, il pointe du doigt les malades comme si ils et elles étaient responsables de leur situation.

« Le gouvernement adopte une posture de pompier-pyromane : après avoir craqué l’allumette avec une réforme du marché du travail qui dégrade les conditions de travail et allonge les carrières, il prétend éteindre l’incendie en pointant du doigt les malades. », Solidaris.

Le capitalisme comme fabrique de malades

« Ce qui nous rend malades, c’est notre rapport au travail. » (Gabor Maté, médecin canadien )

La forme capitaliste du travail, la dépossession, l’aliénation, la transformation des êtres humains en outils au service du profit, tout cela crée les conditions des maladies de longue durée.

Depuis la révolution industrielle, mais de façon accélérée ces dernières décennies, le travail est devenu une chose qu’on fait pour d’autres, qui rend ces derniers toujours plus riches.

Cette aliénation ne concerne plus seulement les ouvrier·ères mais touche désormais une plus grande catégorie de travailleurs et travailleuses. Le stress, l’insatisfaction, l’absence de sens nuisent directement à la santé, tant mentale que physique.

L’explosion des maladies de longue durée est le produit logique d’un système qui exige toujours plus de productivité, toujours plus de flexibilité, toujours plus de disponibilité, tout en réduisant les moyens, les effectifs, la reconnaissance, et le salaire.

Une autre contrainte est d’accepter un changement de poste avec baisse de salaire : « Je me suis retrouvée devant le fait accompli. C’était ça ou rien. […] Je devais être raisonnable car je suis seule et j’ai des enfants. » (une travailleuse, Carte blanche de la Coalition Santé)

La maladie comme résistance : fuir un travail devenu invivable

Ce que fuient, ou, ce qui rend malade ces centaines de milliers de malades, ce sont les conditions mêmes du travail capitaliste. Dans un système où le travail est devenu synonyme de souffrance, d’épuisement et de perte de sens, rester en maladie de longue durée constitue une forme de résistance – consciente ou non – face aux exigences insoutenables du marché.

C’est un refus du corps et de l’esprit de continuer à se soumettre aux logiques d’exploitation. Quand le travail détruit, ne pas y retourner est un acte de survie et de rébellion. Le gouvernement peut bien multiplier les contrôles et les sanctions : il ne fait que renforcer la violence d’un système que les travailleurs fuient précisément parce qu’il les a déjà brisés. Cette « épidémie » de malades de longue durée est, en creux, une révolte silencieuse qui refuse de se plier davantage aux injonctions du capital.

Face à un capitalisme qui exige tout, le temps, l’énergie, la santé, la maladie devient paradoxalement un refuge, le dernier espace où le travailleur échappe à l’emprise du marché.

Les organisations syndicales, les mutuelles, les associations de santé et les chercheurs sont unanimes : la réponse à la crise des malades de longue durée ne peut pas être la sanction et le contrôle. Elle doit passer par la prévention, l’amélioration des conditions de travail, la réduction du temps de travail, l’embauche de personnel dans les secteurs en tension. Tout l’inverse de ce que le gouvernement Arizona nous prépare.

Sources :

Mélon L., Trionfetti M-C., Bingen A. (2025). « Les travailleuses et travailleurs malades de longue durée face aux formes de précarité ». Centre de recherche METICES

RTBF (30/10/2025). « Malades de longue durée : ‘Il y a un vrai risque de responsabiliser uniquement le patient’ selon la vice-présidente de la Mutualité chrétienne Élise Derroitte »

Courrier International (02/08/2023). « ‘Le capitalisme et notre rapport au travail nous rendent malades’ – Interview de Gabor Maté »

Le Soir (24/06/2025). « Le travail, un malade de longue durée » – Carte blanche de la Coalition Santé

L’Echo. « Seuls 47 malades de longue durée ont utilisé une prime pour les aider à retourner travailler »

La DH/Les Sports+ (15/11/2025). « Refusés, remis au travail, sanctionnés… voici les chiffres officiels sur les malades de longue durée en Belgique »