Inceste : une urgence sociétale

   

Pour ce 18 novembre, la Journée internationale contre les violences faites aux enfants, des collectives militant·es féministes, lancent une campagne de mails massive à destination du Délégué Général aux droits de l’enfant de Belgique, du Service de Protection de la Jeunesse et de l’ONE pour que l’inceste soit enfin à l’agenda politique et social. En Belgique, ce fléau reste largement invisible et insuffisamment documenté, les chiffres manquent, tandis que les victimes continuent de subir dans le silence.

À cette occasion, un rassemblement contre les violences faites aux enfants et aux adolescent·es est organisé le samedi 15 novembre 2025 à 14h, devant le Palais de Justice de Bruxelles. Une action portée par les collectives Patouches et Ensemble contre l’inceste.

Alors que l’inceste demeure l’un des crimes les plus tus en Belgique, il est urgent de dresser un état des lieux clair, de comprendre les mécanismes du silence et d’exiger des solutions structurelles pour mettre fin à une culture qui protège les agresseurs plutôt que les enfants.

Un état des lieux alarmant


En Belgique :

  • 8,4 % des femmes et 2,5 % des hommes ont subi des violences sexuelles avant 15 ans.
  • Une personne sur deux ayant été victime de violences sexuelles l’a été avant 19 ans.
  • Les enfants en situation de handicap subissent ces violences 3 à 4 fois plus que les autres selon l’OMS
  • Les enfants placés en institutions sont particulièrement exposés, souvent sans adulte de confiance vers qui se tourner
  • En Fédération Wallonie-Bruxelles, 5 signalements par jour concernent des maltraitances infantiles sexuelles
  • En Flandre le chiffre est de 4 à 5 par jour.
  • En France 11% des enfants sont victimes de violences sexuelles, soit 3 enfants par classe

Ces chiffres sont sous-estimés, tant l’inceste reste un sujet tabou. Ces violences sont souvent répétées sur plusieurs années, maintenant l’enfant sous emprise. La peur, la manipulation ou les menaces de l’adulte l’empêchent souvent de parler, lui faisant croire qu’il s’agit d’un secret ou qu’il mettrait sa famille en danger

La mécanique du silence

Pour que ces violences se perpétuent, un système complexe de silence se met en place. Comme l’explique Edouard Durand, ancien président de la CIVIISE* en France, « Les violences sexuelles ne sont jamais accidentelles mais bien l’aboutissement d’une véritable« stratégie de l’agresseur », qui s’organise en plusieurs temps : l’agresseur choisit la victime, l’isole et inverse la culpabilité. Il impose le silence, il recherche des alliés, il assure son impunité. »

Cette stratégie repose sur plusieurs phases :

  • Emprise : l’enfant fait confiance à son agresseur, rendant difficile toute parole.
  • Sidération : un état de stupeur qui bloque la réaction de l’enfant et parfois de ses parents.
  • Amnésie traumatique : près de la moitié des victimes oublient l’événement, qui reste inscrit dans une mémoire corporelle.
  • Dissociation : l’enfant se coupe de ses émotions, un mécanisme protecteur qui peut devenir un handicap à l’âge adulte.
  • Dénis : la société, l’entourage, ou les victimes elles-mêmes minimisent ou ignorent, assurant l’impunité de l’agresseur.

La culture de l’inceste

Autrice sur l’inceste, Cécile Cée explique:

« On pense que l’inceste, c’est une histoire de sexe entre un père et une fille – à la rigueur un frère et une sœur. L’inceste, c’est avant tout un rapport à la vérité et au silence. L’inceste, ça n’est jamais une histoire entre deux individus. C’est toujours une histoire de famille, de domination, de savoir qui commande et qui regarde ailleurs. Comme l’écrit l’anthropologue Dorothée Dussy : c’est le berceau des dominations. »

L’inceste ne touche pas seulement la victime, mais révèle la complicité silencieuse d’un système entier qui détourne le regard. Il n’est pas question uniquement de désigner un coupable, mais de comprendre un contexte où la violence est normalisée et invisibilisée. Les violences sexuelles faites aux enfants existent dans tous les milieux sociaux et culturels, et s’inscrivent dans un continuum de violences de genre et de race. Certains enfants sont toutefois plus vulnérables : les enfants racisés, migrants ou sans-papiers, qui craignent doublement les institutions ; les enfants LGBTQIA+, souvent isolés et victimes de violences dites « correctrices » ; les enfants dont les mères sont en situation de précarité économique, piégées dans l’impossibilité de fuir, et les enfants en situation de handicap, plus dépendants des adultes, souvent isolés, ce qui augmente le risque d’abus.

Il n’y a pas de profil type de l’agresseur. La plupart du temps, elles ont lieu au vu et au su de tous et toutes, et chacun·e détourne le regard. Ces violences sont majoritairement commises par des hommes et s’inscrivent dans un continuum de violences patriarcales : culture du viol, harcèlement sexuel, violences conjugales. Comme pour ces autres violences de genre, l’inceste révèle comment notre société tolère la prédation masculine et sexualise les corps, y compris ceux des enfants. La domination et le contrôle sont les fils rouges de ce système.

Des solutions existent

L’inaction sociétale au sujet des incestes a un coût colossal : traumatismes à vie, troubles psychiatriques, tentatives de suicide, arrêts maladie, hospitalisations. Pourtant, les moyens manquent cruellement : listes d’attente de plusieurs mois voire années pour les thérapeutes spécialisés, centres d’accueil saturés, suivis psychologiques interrompus faute de financement. Les victimes paient deux fois : d’abord le crime, ensuite l’abandon institutionnel.

Les collectives féministes belges appellent à une action politique et sociale immédiate. Plusieurs pistes sont identifiées :

  • Former les professionnel·les en contact avec les enfants, enseignants, puériculteurs·rices, assistants sociaux, médecins, pédiatres, pour reconnaître les signes et écouter la parole des enfants.
  • Créer des structures de prise en charge et un suivi psychologique sur le long terme pour les victimes.
  • Mettre en place une base de données nationale pour recenser systématiquement les violences sexuelles, y compris l’inceste, et soutenir la recherche publique pour mesurer leurs conséquences.
  • Éduquer les enfants dès le plus jeune âge à donner leur consentement et à nommer les parties intimes de leur corps.

Il est urgent de reconnaître que ces violences sont majoritairement le fait d’hommes et qu’elles reposent sur des rapports de domination profondément ancrés dans le patriarcat. Tant que notre société restera sexiste et hiérarchisée, elle continuera à exposer les enfants et les minorités de genre à la violence. Agir efficacement contre les violences sexuelles implique donc une transformation culturelle et politique radicale, visant à déconstruire les rapports de pouvoir et la domination systémique, pour protéger toutes les victimes.

Le 18 novembre est un rappel nécessaire : les enfants parlent, mais ce sont les adultes qui ne savent pas les écouter. Un rassemblement est organisé le samedi 15 novembre à 14h devant le Palais de Justice pour dénoncer l’inaction et les tabous qui entourent la question de l’inceste en Belgique.

Lien vers la campagne de mail:

https://mensuel.framapad.org/p/carte-blanche-inceste-ahse?lang=fr

Légende:

CIIVISE: La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (ou Ciivise, ou Commission inceste) est une commission d’enquête française installée en mars 2021 à la suite de l’émergence du mouvement #MeToo inceste, dont les résultats confirment le caractère massif de ces violences.

Sources:

Stuut info, « Campagne de mails contre la culture de l’inceste« , https://stuut.info/

Campagne-de-mails-contre-la-culture-de-l-inceste-8763

IPSOS, « Sondage IPSOS 2023: face à l’inceste« , https://facealinceste.fr/blog/enquete/sondage-ipsos-2023

Rapport de l’ONE « Les impacts des violences conjugales » https://www.one.be/public/violences-conjugales/

Coordination pour les droits de l’enfant, « MALTRAITANCE INFANTILE : LE RÔLE DE L’ÉCOLE DANS LA PRISE EN CHARGE« , https://lacode.be/wp-content/uploads/2024/12/lacode_outil-pedagogiques_Maltraitance-infantile_dec2024.pdf

CIIVISE, « Violences sexuelles faites aux enfants : Repérer et signaler, » https://www.ciivise.fr/sites/ciivise/files/2024-10/Livret-de-formation-CIIVISE-juin%202023.pdf

Handicap.fr, « Inceste sur enfants handicapés, un tabou encore plus grand » https://informations.handicap.fr/a-inceste-enfant-handicap-tabou-30595.php

@cecilcee