Analyse d’un traitement symptomatique du racisme structurel dans les services de soins et de santé

La nuit du 13 octobre, une femme non blanche qui était enceinte s’est vue refuser les soins dans un hôpital, transférer vers un commissariat et arrêter, humiliée et insultée, tout cela car ses symptômes n’ont pas été pris au sérieux par le personnel hospitalier.
Dans la nuit du 13 au 14 octobre 2025, une femme s’est présentée aux urgences de l’hôpital UZ Jette, vers 5h30 du matin, avec de douleurs intenses et saignant abondamment.
Selon son avocate, Me Selma Benkhelifa, le médecin de garde lui aurait demandé si elle parlait néerlandais. Après avoir répondu qu’elle ne parlait que français, elle aurait reçu une simple prise de tension et un antidouleur, avant d’être redirigée vers la sortie sans examen approfondi. Ce alors, qu’elle saignait, alors qu’elle souffrait, alors qu’elle faisait une fausse couche.
La patiente insiste pour être examinée par un autre médecin. Le praticien appelle alors la sécurité, puis la police, affirmant qu’elle n’est pas enceinte et qu’elle s’est déjà présentée dans d’autres hôpitaux. Des allégations contestées par l’avocate.
Les policiers expulsent alors la femme de l’hôpital. Elle se retrouve allongée au sol, en pleine hémorragie. Une passante tente de lui porter secours. Les policiers reviennent et procèdent à son arrestation administrative.
Emmenée au commissariat de Molenbeek, la femme est placée en cellule malgré son état de santé. Elle a été enfermée dans une cellule alors qu’elle continue de saigner. D’après le récit rapporté par son avocate, elle aurait été insultée à plusieurs reprises par des policiers. « Ferme ta gueule, sale chienne« , lui ont lancé des agents de police. Quand elle montre qu’elle saigne toujours, une policière répond avec mépris : « Ferme ta gueule, je ne suis pas médecin. » quand elle commence à saigner sur une chaise, on lui demande de nettoyer elle-même avec son manteau.
Après le changement d’équipe, une policière prend conscience de la gravité de la situation et alerte les secours. La femme est alors transportée en ambulance à l’hôpital Ste-Anne St-Remi, où elle reçoit enfin des soins et le rapport médical confirme qu’elle a fait une fausse couche.

Le « syndrome méditerranéen »

Cette tragédie n’est pas un accident. Elle est le produit d’un système raciste, qui place systématiquement les personnes non blanches comme des suspects, même lorsqu’elles ne demandent qu’avoir accès à des soins vitaux. Me Selma Benkhelifa, l’avocate de la victime, pointe du doigt le « syndrome méditerranéen », un concept selon lequel les patient.es d’origine méditerranéenne ou racisé.es exagéreraient leur douleur, seraient trop expressifs, trop émotifs, pas assez stoïques.
Une étude publiée dans l’European Journal of Emergency, auprès du personnel médical urgentiste en Belgique, en France, en Suisse et à Monaco révèle qu’il vaut mieux être un homme qu’une femme, et une personne blanche plutôt que racisée pour être pris en charge aux urgences. À symptômes identiques, le personnel médical doute davantage de ceux d’une femme non blanche. Le cas d’une femme non blanche est jugé grave dans 40% des cas ; celui d’un homme blanc dans 60% des cas. Il permet de disqualifier la parole des patient.es racisé.es, de minimiser leurs symptômes, de leur refuser des soins. L’avocate estime que sa cliente a été victime de ce type de discrimination, ce qui aurait entraîné un déni de soins.
En 2017, Naomi Musenge, une Strasbourgeoise de 22 ans, est morte après que la standardiste du SAMU qui devait la prendre en charge se soit moquée de son nom. La jeune femme est décédée de ses symptômes, qui ont été minimisés par la personne qu’elle a eue au bout de fil. Fin 2018, l’enregistrement avait mis en lumière cette affaire raciste, relançant le débat sur le syndrome méditerranéen.
Dans ce cas précis, la parole de la patiente n’a pas été entendue, et cette femme n’a pas été crue, parce qu’elle était belgo-marocaine et perçue comme non blanche. Plutôt que de procéder à un examen, le personnel médical a fait appel aux forces de l’ordre. Pour l’avocate, il s’agit d’un exemple concret de la façon dont ces préjugés racistes peuvent avoir des conséquences graves sur la prise en charge des patients.
Un hôpital récidiviste

L’UZ Jette n’en est pas à son coup d’essai. En 2023, une demandeuse d’asile mauritanienne sur le point d’accoucher avait été refoulée des urgences. Un membre du personnel lui avait réclamé 2 000 euros, faute d’assurance. Elle avait fini par accoucher à l’hôpital Brugmann. À l’époque, la direction de l’UZ Jette avait reconnu un « cas isolé » et annoncé que le collaborateur concerné avait été sanctionné.
C’est également à l’UZ de Jette que Oussama avait été emmené cet été, après que des policiers se soient introduits chez lui, et qu’ils l’aient assené de coups dans son jardin, alors que le jeune pensait se débattre contre des voleurs. Oussama a donc été emmené dans une pièce au sein même de l’hôpital UZ de Jette, où les policiers présents l’ont encore une fois roué de coups.

Arrestation abusive

Alors, même que cette femme saignait et demandait des soins, elle a été arrêtée administrativement par les forces de l’ordre. Elle a été emmenée en cellule, insultée et humiliée par les agents de l’État, puis interrogée sans qu’elle n’ait commis aucun délit.
Cette arrestation révèle le rôle actif de la police dans la reproduction des violences racistes. Plutôt que de protéger une victime nécessitant des soins urgents, les forces de l’ordre ont choisi de réprimer, d’humilier et de criminaliser. Ce choix n’est pas un accident isolé : il s’inscrit dans un racisme structurel qui traverse l’institution policière. L’impunité dont bénéficient les agents responsables de ces abus démontrent que le problème est systémique.
Ce n’est pas un dysfonctionnement, c’est le fonctionnement normal d’une institution fondamentalement raciste. La police n’est pas « débordée » ou « mal formé » : elle fait exactement ce pour quoi elle existe – maintenir un ordre social raciste par la violence. Les contrôles au faciès, les passages à tabac, les humiliations, l’impunité totale dont jouissent les flics : tout cela fait système. Dans cette affaire comme dans tant d’autres, la police rempli son rôle et elle se fait l’instrument d’une violence d’État raciste.
Selon l’avocate Mme Benkhelifa, une plainte a été déposée contre le médecin de garde et contre les policiers impliqués dans les faits. L’affaire soulève des questions importantes sur la qualité des soins, l’accès à la santé pour tous, et le traitement réservé aux personnes racisées dans les institutions médicales et policières.
Sources :
RTBF, 15 mai 2018 « Naomi Musenge et le syndrome méditerranéen » https://www.rtbf.be/article/naomi-musenge-et-le-syndrome-mediterraneen-9918067
Bruxelles Today, 01 novembre 2025, « Une femme victime d’une fausse couche refoulée de l’UZ Jette et arrêtée par la police » https://www.bruxellestoday.be/actualite/femmevictime-fausse-couche-refoulee-uz-police.html
Bruxelles Dévie, 16 septembre 2025, BELGIQUE – UN ÉTÉ DE VIOLENCES CONTRE LES PERSONNES RACISÉES https://bruxellesdevie.com/2025/09/16/belgique-un-ete-de-violences-contre-les-personnes-racisees/
