
Ce 14 octobre, lors de manifestation contre les mesures antisociales de la coalition Arizona à Bruxelles, la police a violemment réprimé des individus qui ont saboté le bâtiment de l’Office des Étrangers. Le jour même, les gros titres étaient déjà écrits …. : « De la racaille », déclarait la ministre Van Bossuyt (ministre de l’Asile et de la Migration – NVA) . « Des casseurs », répétaient en chœur les médias mainstreams belges francophones et néerlandophones. Entre 80.000 (selon la police) et 140.000 personnes (selon les syndicats) avaient manifesté, mais ce n’est pas cette mobilisation historique que la presse a choisi de mettre en avant. Non, l’essentiel de la couverture médiatique s’est focalisé sur des vitrines brisées et sur des « émeutiers« .
Cette focalisation n’est pas anodine, elle révèle comment les médias mainstream, loin de leur rôle présumé d’information dite objective, se font les relais complaisants du discours sécuritaire de l’État. Ces médias criminalisent les « casseurs » et présentent ces actes de violence, exprimant une colère lors de manifestations, en les isolant de leur contexte politique et social. Par ailleurs, ils occultent délibérément les violences policières pourtant largement documentées ce jour-là. Ainsi, les principaux médias belges ont participé à une opération idéologique et de communication: légitimer la répression, délégitimer la contestation.
La Libre titre sur « la racaille » et les « débordements« . Le Soir consacre plusieurs articles aux arrestations. VRT NWS publie une enquête détaillée sur « qui sont les émeutiers« . RTL Info s’interroge gravement : « Ils utilisent une tactique des Black Blocs : qui sont les casseurs ? » Parallèlement, la presse néerlandophone se construit une réelle obsession autour du Secours Rouge* et une infoline antirépression (chaine Télégram qui produit des informations en direct sur la manifestation). Des médias expliquent que « l’extrême gauche » serait derrière l’organisation des « débordements » du 14. Ce postulat place l’extrême gauche comme responsable de la colère sociale qui s’est exprimée lors de cette manifestation. Comme si elle n’était pas le produit … des mesures du gouvernement Arizona.
Cette construction narrative n’est pas neutre. Elle permet d’isoler les « violents » des « bons manifestants » et de séparer artificiellement la forme (l’action spontanée ) du fond (la contestation sociale). Elle transforme un acte politique : s’attaquer aux symboles de l’ordre capitaliste et de la politique migratoire répressive, en criminalité gratuite. Les « casseurs » ne seraient mus par aucune logique politique, seulement par un goût irrationnel pour le chaos.
Pourtant, le traitement médiatique du 14 octobre pourrait être l’occasion de repenser ce qu’est la violence:
« il y a trois sortes de violence.
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- La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
- La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
- La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » (Dom Helder Camara)
La violence « institutionnelle » ou structurelle de l’État
La première violence, celle dont les médias ne parlent presque jamais, est la violence institutionnelle. Celle produite par l’organisation structurelle de la société. C’est elle, « mère de toutes les autres », qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations. C’est celle du gouvernement Arizona qui impose des réformes antisociales à une population qui suffoque déjà ou encore des politiques d’austérité qui précarisent les travailleur·euses, détruisent les services publics, fragilisent les plus précaires. C’est celle de l’Office des Étrangers, qui enferme, expulse, brise des vies humaines au nom de frontières arbitraires.
Cette violence est une toile de fond sur laquelle se déroulent toutes les autres violences, en réaction. La colère ne tombe pas du ciel. La violence institutionnelle est invisibilisée parce qu’elle est présentée comme « légale » et étatique. Pourtant, c’est bien elle qui affame, précarise, expulse, exclut. C’est la matrice de toutes les résistances, de toutes les colères, de toutes les révoltes.
Quand la ministre Van Bossuyt qualifie les manifestant·es de « racaille », elle parle au nom même de l’institution qui incarne cette violence structurelle. L’Office des Étrangers*, qu’elle dirige, est un rouage de cette machine qui broie les existences, qui met à mort les personnes sans papiers. Mais, plutôt que de questionner cette violence première, les médias reproduisent servilement ce type de déclarations. Ils relaient les indignations des politiques pour quelques vitrines brisées, et non les indignations face aux vies brisées par les politiques migratoires.
La violence « révolutionnaire »
La deuxième violence est la violence révolutionnaire, celle « qui naît de la volonté d’abolir la première » afin de pouvoir « vivre dignement ». C’est celle qui s’attaque consciemment et délibérément aux symboles et aux infrastructures du pouvoir. C’est ce qu’ont fait les manifestant·es en briser les vitrines de l’Office des Étrangers : s’en prendre à l’institution qui matérialise la violence des frontières. De la même manière, forcer l’entrée du Hilton, hôtel de luxe au cœur de la ville, c’est viser un symbole de l’opulence capitaliste dans un contexte de précarité imposée aux classes populaires.
Cette violence-là a une rationalité politique que les médias refusent systématiquement de reconnaître. Au lieu de cela, ils psychiatrisent les acteurs (« un goût pour le chaos« ), les dépolitisent (« ils cherchent juste l’affrontement avec la police« ), les diabolisent (« des groupuscules aux ramifications internationales« ). L’idée qu’on puisse légitimement recourir à la violence contre les institutions oppressives est impensable dans le cadre médiatique dominant.
Pourtant, cette violence naît directement de celle institutionnelle car elle n’est pas « première » : elle répond à la violence institutionnelle qui écrase quotidiennement. Sans les politiques d’austérité, sans l’Office des Étrangers, sans l’organisation capitaliste qui produit richesse obscène d’un côté et misère de l’autre, y aurait-il eu des vitrines brisées boulevard Pacheco ?
La violence révolutionnaire une longue histoire dans les mouvements d’émancipation. Des suffragettes qui brisaient des vitrines aux militant·es des droits civiques qui incendiaient des commissariats, la violence contre les choses (et non contre les personnes) a toujours été un outil du répertoire d’action collective des opprimé·es. Les ouvrier·es qui brisaient les machines pendant la révolution industrielle, les esclaves qui brûlaient les plantations, les colonisé·es qui attaquaient les infrastructures coloniales : tous·tes répondaient à une violence première par une violence seconde visant à l’abolir.
Les médias les effacent cette histoire et logique politique. C’est là « la pire hypocrisie » : faire comme si la violence révolutionnaire surgissait du néant, sans cause ni raison, pure manifestation de chaos.
La violence « répressive »
La troisième violence est la violence répressive, celle « qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première ». Cela, les médias le minimisent, voire le justifient. La police aurait agi « de manière ciblée et proportionnée », nous dit-on, « conformément aux protocoles en vigueur ».
Pourtant, les images sont accablantes. Des policiers en civil qui matraquent des individus déjà immobilisés dans une nasse, des matraques qui s’abattent à de multiples reprises sur des personnes à terre, des coups de poing au visage pour soumettre un individu, des autopompes qui arrosent des passants tranquilles, …
Car c’est bien là le rôle de la police : protéger l’ordre établi, cet ordre qui est lui-même violence. Quand elle matraque des manifestant·es, elle protège l’Office des Étrangers, elle protège le Hilton, elle protège les institutions de la violence première. Elle est, littéralement, « l’auxiliaire et la complice » de la violence institutionnelle.
La police comme source unique
Un aspect frappant de cette couverture médiatique est la dépendance quasi-totale aux sources policières et gouvernementales dans les articles revenant sur la mobilisation du 14 octobre.
Ceci est particulièrement évident dans les articles qui adoptent le vocabulaire policier sans guillemets ni distance. Les termes « casseurs », les « fauteurs de troubles », les « émeutiers » ne sont pas neutres. Ils charrient une charge morale et politique, ils présupposent la légitimité de l’ordre établi et l’illégitimité de ceux qui le contestent.
À l’inverse, quand il s’agit de décrire l’action policière, le vocabulaire se fait technique, neutre, presque bienveillant : « intervention », « dispositif de maintien de l’ordre », « usage de moyens spéciaux ». On ne parlera pas de « répression », de « violences policières » (sauf pour les mettre en doute), de « brutalité ». La violence répressive bénéficie d’un traitement linguistique qui la désincarne, la technicise et la légitime en somme.
L’apogée de cette dérive sécuritaire est atteint lorsque le ministre de la Défense Theo Francken (NVA) suggère l’utilisation d’armes « à létalité réduite » contre les casseurs, citant en exemple les forces de l’ordre de Los Angeles et l’arme FN 303. Ces armes sont toutefois connues pour être dangereuses et pour avoir gravement blessé voire tué par le passé. Encore une fois, la violence répressive entre en action : un ministre peut proposer d’estropier des manifestant·es et cela sera traité comme une opinion politique parmi d’autres.
Le mythe de l’infiltration
Un autre procédé récurrent est l’insistance sur le caractère « extérieur » des violences à la manifestation. Les « casseurs » auraient « infiltré » le cortège, « profité » de la mobilisation syndicale pour « semer le chaos ». Selon le parquet, « un groupe spécifique aurait profité du rassemblement pour commettre volontairement des actes de violence ». Le président de la CGSLB déplore qu’ »une minorité violente ait éclipsé la manifestation« , affirmant : « Ce ne sont pas des manifestants, mais des gens qui sèment le chaos partout.«
Cette narration de l’infiltration sert à plusieurs fins. D’abord, elle permet de préserver l’image des « vrai·es manifestant·es » syndicaux, pacifiques, respectables – ceux avec qui le pouvoir peut dialoguer. Ensuite, elle dépolitise les actions directes en les présentant comme parasitaires, sans lien organique avec les revendications du mouvement social. Enfin, elle construit une opposition binaire entre « vrai·es manifestant·es » et « faux manifestant·es », entre contestation légitime et violence illégitime.
Or cette opposition est largement artificielle. Les militant·es d’action directe ne sont pas venus « de l’extérieur » pour troubler une manifestation paisible. Iels font partie du mouvement social, iels partagent les mêmes colères contre les politiques, mais divergent simplement sur les moyens d’action. Prétendre qu’iels n’ont « rien à voir » avec la manifestation, c’est nier cette continuité politique.
Plus fondamentalement, cette narration permet d’évacuer la question essentielle : pourquoi cette violence révolutionnaire émerge-t-elle ? En la présentant comme extérieure, venue d’ailleurs, sans rapport avec les revendications du mouvement social, on évite de s’interroger sur ses causes.
Face à cette couverture médiatique, plusieurs questions se posent :
Pourquoi la police était-elle déjà « présente en nombre » avant les incidents boulevard Pacheco ? Cette présence n’a-t-elle pas contribué à l’escalade de violence? N’était-elle pas déjà en somme une provocation? Qui sont vraiment les « policiers en civil » qu’on voit sur les vidéos matraquer violemment des personnes déjà immobilisées ? Quelles sont leurs consignes ? Qui a donné l’ordre d’intervenir de cette manière ?
Quelle est la violence première ? Qu’est-ce qui, dans l’ordre social actuel, produit assez de colère, assez de désespoir, assez de rage pour que des gens trouvent nécessaire de briser des vitrines ? Qu’est-ce qui, dans les politiques du gouvernement Arizona, explique qu’entre 80.000 et 140.000 personnes descendent dans la rue ?
Ces questions ne sont pas posées parce qu’y répondre obligerait à interroger la violence institutionnelle.
En se focalisant obsessionnellement sur les « casseurs », en reprenant sans distance critique le discours policier, en occultant les violences d’État, les médias mainstreams ne font pas leur travail d’information. Ils font celui d’une police idéologique, participant à la construction d’un consensus répressif : il serait normal et nécessaire de réprimer violemment toute contestation qui sortirait du cadre étroit de la manifestation pacifique et contrôlée.
Or l’histoire nous enseigne que les avancées sociales n’ont jamais été obtenues par la seule gentillesse ou par des défilés bien ordonnés. Elles ont toujours requis des rapports de force, des perturbations, des actions qui dérangent l’ordre établi. En criminalisant systématiquement ces actions, en les isolant de leur contexte politique, la presse se fait complice de l’ordre qu’elle devrait questionner.
Légende :
*Office des étrangers est l’organe chargé de la gestion des flux migratoires, de l’application de la politique gouvernementale relative à l’accès, au séjour, à l’établissement et à l’éloignement des étrangers en Belgique. C’est lui qui délivre les titres de séjour et visas, qui traite les demandes de protection internationale, ainsi que la gestion des centres fermés et l’exécution des mesures d’éloignement.
Secours Rouge : organisation internationale de solidarité contre la répression, notamment avec les prisonnier.es politiques.
Sources :
Le soir Manifestation nationale : six suspects arrêtés ont été libérés.https://www.lesoir.be/705332/article/2025-10-16/manifestation-nationale-six-suspects-arretes-ont-ete-liberes
La Libre. Cinq suspects arrêtés pour incendie volontaire et violences lors de la journée d’action nationale.
La Libre. « De la racaille » : la situation dégénère à Bruxelles, une ministre s’en prend aux manifestants (VIDEO).
La Libre. La manifestation nationale dégénère: après l’Office des étrangers, c’est l’hôtel Hilton qui est pris pour cible.
7sur7.be. La N-VA veut que les casseurs soient jugés plus rapidement. https://www.7sur7.be/belgique/la-n-va-veut-que-les-casseurs-soient-juges-plus-rapidement~a3ae65caa/
RTBF Actus. Intervention musclée de la police lors de la manifestation nationale : que s’est-il passé ? La police se justifie. https://www.rtbf.be/article/intervention-musclee-de-la-police-lors-de-la-manifestation-nationale-que-s-est-il-passe-la-police-se-justifie-11616526
RTL Info « Ils utilisent une tactique des Black Blocs » : qui sont les casseurs à l’origine de violences pendant la manifestation nationale ? https://www.rtl.be/actu/belgique/societe/ils-utilisent-une-tactique-des-black-blocs-qui-sont-les-casseurs-lorigine-de/2025-10-15/article/767059
Le Soir. A la manifestation du 14 octobre, « on ne s’est pas sentis mis en sécurité, mais attaqués par la police ». https://www.lesoir.be/705413/article/2025-10-17/la-manifestation-du-14-octobre-ne-sest-pas-sentis-mis-en-securite-mais-attaques
VRT NWS. La manifestation nationale de Bruxelles dégénère en actes de vandalisme : qui sont les émeutiers ? https://www.vrt.be/vrtnws/fr/2025/10/15/la-manifestation-nationale-entachee-par-des-actes-de-vandalisme/
