
Depuis quelques semaines, la génération Z qui désigne les personnes nées entre 1997 et 2012, se révolte à travers le monde. En Belgique, les blocages d’écoles secondaires pour la Palestine se multiplient, et le mouvement contre le décret paysage prend de l’ampleur. Sommes-nous en train de vivre le soulèvement de la Gen Z?
Du Népal au Maroc, de Madagascar au Pérou, une vague de contestation d’une ampleur inédite secoue déjà les pays du Sud. Sans chefs ni partis, organisée sur Discord et TikTok, la génération Z fait tomber des gouvernements et impose un constat brutal : le système ne marche plus. Et elle ne se laissera plus faire.

Au Maroc, c’est la mort de huit femmes enceintes à l’hôpital public d’Agadir mi-septembre qui a mis le feu aux poudres. Dans un royaume qui investit des milliards dans la rénovation de stades pour le Mondial 2030, le système de santé public agonise. L’éducation publique est à l’abandon. Un jeune sur 3 est au chômage. Les inégalités se creusent pendant que les élites envoient leurs enfants dans des écoles privées et se font soigner dans des cliniques de luxe. Les périphéries sont délaissées, les sinistré·es du séisme d’Al Haouz vivant toujours dans des tentes après 2 ans de promesses non tenues.
C’est dans le sillage de ces revendications que s’est créé le groupe de discussion nommé GenZ 212*, rassemble 150 000 membres sur la plateforme Discord. Le collectif se décrit comme un « espace de débat » sur la santé, l’éducation et la corruption. Depuis une semaine, les manifestations se succèdent malgré une répression brutale : arrestations arbitraires, dont des journalistes et des mineurs, coups de matraques, violence, intimidations, causant plus de 350 blessés, et trois morts dans la nuit du 2 au 3 octobre. Dans la nuit du 30 octobre, plusieurs manifestant·es se sont même fait rouler dessus par les voitures de police, blessant gravement 2 jeunes.
« Le peuple veut la santé et l’éducation. Nous ne voulons pas la Coupe du monde, la santé est prioritaire. » slogans scandés lors des manifestations.
Face au pouvoir qui déroule le tapis rouge pour les événements sportifs internationaux, la jeunesse marocaine exige qu’on s’occupe d’abord des besoins vitaux et sociaux les plus basiques.

« Ces jeunes voudraient jouer le jeu de la méritocratie, mais constatent que les dés sont pipés« , analyse Mehdi Alioua, sociologue à Sciences Po Rabat. Le contrat social est rompu. Et contrairement aux mouvements précédents, celui-ci ne demande pas de réformes à la marge mais exige, dans une lettre au roi Mohammed VI, « la dissolution du gouvernement actuel pour son échec à protéger les droits constitutionnels des Marocains« .

Tout a commencé par une interdiction des réseaux sociaux. Au Népal, où 7,5% de la population vit à l’étranger et envoie plus d’un quart du PIB national en transferts de fonds, couper les réseaux revenait à sectionner une artère vitale. Mais ce qui aurait pu rester une protestation sectorielle s’est rapidement transformé en soulèvement généralisé. Près d’un jeune Népalais sur quatre est au chômage. Des vidéos virales montrant les enfants de politiciens menant des vies fastueuses ont fait exploser la colère. Quand la police a ouvert le feu le 8 septembre lors d’une manifestation antigouvernementale et tué 19 personnes, dont des enfants encore en uniforme scolaire, l’indignation s’est muée en rage.
Le premier ministre K.P. Sharma Oli, « communiste » autoproclamé, a démissionné le lendemain. Ce n’est pas seulement son gouvernement que la jeunesse népalaise récuse, mais tout le système politique. Les trois grands partis : le Parti communiste du Népal (MLU), le Congrès népalais et le Centre Maoïste de Prachanda, se sont relayés au pouvoir depuis 2008 dans un jeu de chaises musicales où seuls les postes changent de mains, jamais les politiques. Cette trahison nourrit aujourd’hui la défiance absolue de la Gen Z, envers toute structure politique traditionnelle, qui s’exprime surtout sur les réseaux sociaux et maintenant dans la rue.

À des milliers de kilomètres de là, une jeune Malgache de 26 ans raconte comment le soulèvement népalais a été « un moment clé » pour la création de Gen Z Madagascar. « Ce qui s’est passé au Népal a redonné espoir que c’était possible de renverser le système, que les jeunes peuvent prendre leur destin en main et que la situation du pays n’était pas une fatalité. »

Dans un pays où les deux tiers de la population ont moins de 30 ans, où les coupures d’eau et d’électricité sont quotidiennes, où l’on meurt de faim pendant que le président Rajoelina investit dans un coûteux téléphérique pour la capitale, la coupe était pleine. Les images du fils aîné de Rajoelina, diplômé d’une école hôtelière suisse à 150 000 euros circulant sur les réseaux sociaux, alors que les deux tiers des Malgaches vivent avec moins de deux dollars par jour, ont nourri ce sentiment d’injustice qui a fait sortir les jeunes dans les rues.

La réponse des forces de l’ordre a été brutale : tirs de balles en caoutchouc, usage massif de gaz lacrymogènes et arrestations. Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, au moins 22 personnes ont perdu la vie et plus de 100 ont été blessées.
Six jours de manifestations ont contraint Rajoelina à limoger** l’intégralité de son gouvernement le 29 septembre. Mais les jeunes ne se contentent plus de cette demi-mesure : c’est son départ qu’ils réclament désormais. Le 1er octobre, la Solidarité syndicale malgache, qui regroupe une cinquantaine de syndicats, a rejoint le mouvement et appelé à une grève générale. Enseignants, soignants et fonctionnaires réclament une augmentation des salaires gelés depuis 2022 et le respect des libertés syndicales et d’expression.
Cette jonction entre la jeunesse et les travailleurs marque un tournant pour le mouvement contestataire malgache.

« Nous avons fait 30 kilomètres à pied pour que l’État comprenne que nous ne sommes pas heureux« , témoigne un élève ingénieur de 23 ans venu de la périphérie d’Antananarivo. La Gen Z malgache refuse de reproduire la résignation de ses aînés. Elle a vu les promesses non tenues, la corruption systémique, l’enrichissement d’une minorité sur le dos du plus grand nombre. Et elle dit : assez.

Pour la deuxième semaine consécutive, la Gen Z péruvienne est descendue dans les rues sous le slogan « Unis pour un Pérou que nous méritons« .
Leur colère s’est intensifiée depuis que le gouvernement Boluarte, qui bat des records d’impopularité, a promulgué début septembre une loi obligeant les jeunes à cotiser à des fonds de pension privés, dans un pays où plus de 70% de la population travaille dans le secteur informel.

Ils et elles ont repris le drapeau pirate du manga « One Piece », symbole de la révolte de la Gen Z. Il incarne la lutte contre les gouvernements corrompus et la quête de liberté chère à cette génération. Porté par une culture commune, ce drapeau agit comme un emblème émotionnel et universel qui unit les jeunes du monde entier contre “l’ordre établi”.

Les jeunes péruviens s’organisent également sur TikTok et Discord. « Tout ça, c’est grâce à internet. Ça démocratise l’opinion politique. Avant, c’était seulement pour les universitaires. Et regarde aujourd’hui, tous mes amis sont sur Instagram » (Patricio, témoignage)

La répression a été sévère : au moins 19 blessé·es lors de la manifestation du 28 septembre, des cocktails Molotov et des feux d’artifice lancés sur les forces de l’ordre qui ont riposté avec des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Mais les jeunes ne se découragent pas. Ils et elles ont en ligne de mire l’élection présidentielle du 12 avril 2026, où un quart des électeur·rices auront moins de 30 ans.


Ce qui frappe dans tous ces mouvements, c’est leur ressemblance troublante. Pas de leader charismatique, pas de structure hiérarchique, pas de parti politique. L’organisation se fait via Discord, TikTok, WhatsApp, et c’est également sur les réseaux sociaux que ce sentiment d’injustice se faire ressentir et se politise. Les vidéos des élites nationales privilégiées profitants dans des lieux de luxe rendent matérielles et visibles les inégalités. Le drapeau de « One Piece », devient l’étendard commun de la révolte de la Gen Z parce que son drapeau pirate, celui de Luffy, incarne un cri de défi contre l’injustice, la corruption et les élites qui profitent du peuple.
« Ce mouvement est avant tout inédit par sa forme profondément horizontale, spontanée et décentralisée« , explique Ketakandriana Rafitoson, chercheuse à Madagascar. « Contrairement aux mobilisations du passé portées ou récupérées par des partis politiques, celle-ci est née d’une indignation collective organique, principalement dans des espaces numériques.«
La violence de la répression pose également question. Au Népal, 19 morts. Au Maroc, au moins 3 et des centaines de blessé.es. Au Pérou, des dizaines de blessé.es. Mais également des arrestations arbitraires, violences policières, intimidations, torture…
Pourtant, malgré ces limites et ces dangers, quelque chose d’irréversible est en train de se produire. Nous vivons peut-être aujourd’hui à travers le monde un moment de bascule.
Une internationale de la Gen Z est-elle en train de naître sous nos yeux? Tous partagent un constat : le système ne fonctionne plus et nos aînés nous ont trahis. Cette génération conteste les fondements mêmes d’un système qu’elle juge à la fois corrompu, inefficace et sans avenir. « Il ne s’agit plus de survivre dans un système défaillant, mais de le transformer radicalement. »
« Il y a une interconnexion de la Gen Z, en particulier celle des pays du Sud global, dont les aînés ont mené la révolution décoloniale. Mais aujourd’hui, il y a une fracture générationnelle car ces jeunes estiment que les promesses d’une nation indépendante avec des institutions qui fonctionnent n’ont pas été tenues à 100%. » analyse Mehdi Alioua.
Le soulèvement de la Gen Z n’est peut-être que le début. Et c’est tant mieux.
Légende
*GenZ 212 : contraction de génération Z et du code téléphonique du Maroc +212
**limoger : Priver quelqu’un de son poste, de ses fonctions, en le déplaçant ou en le destituant.
sources :
Jeune Afrique. « Népal, Madagascar, Maroc : de quoi les protestations de la Gen Z sont-elles le nom ? »
Contretemps « Népal : le soulèvement vient de loin »19 septembre 2025.
RFI (Radio France Internationale). « Pérou : la jeune génération se mobilise contre le gouvernement »29 septembre 2025.
TV5MONDE – Informations. « Pérou : au moins 19 blessés dans une manifestation antigouvernementale », dépêche AFP, 28 septembre 2025
Le Monde. « A Madagascar, les jeunes de la Gen Z « ne veulent plus se laisser faire » », 2 octobre 2025
Le Monde « Au Maroc, le collectif GenZ 212 demande à Mohammed VI de dissoudre le gouvernement »
France 24. « Du Maroc à Madagascar, la génération Z fait sonner la révolte au-delà des frontières »,
