Dans les couloirs aseptisés de l’aéroport de Zaventem, huit agents de l’agence européenne Frontex ont discrètement pris leurs fonctions la semaine dernière, marquant une étape décisive dans la transformation de la Belgique en maillon de la chaîne répressive violente européenne contre les migrations.
Les terminaux de l’aéroport de Bruxelles-National sont désormais équipés de 8 agents de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, ont officiellement commencé leurs missions sur le sol belge. Concrétisant ainsi une collaboration que le gouvernement veut présenter comme un tournant dans la gestion des flux migratoires, mais qui s’apparente bien davantage à une escalade dans la militarisation des politiques d’expulsion.
Cette arrivée, annoncée dans un communiqué par le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin et la ministre de l’Asile et de la Migration Anneleen Van Bossuyt, ne relève pas du hasard mais s’inscrit dans une stratégie délibérée par le gouvernement Arizona qui a fait de la « fermeté migratoire » l’un de ses chevaux de bataille en cette rentrée politique.
L’objectif proclamé ne souffre d’aucune ambiguïté : augmenter substantiellement le nombre d’opérations de retour forcé par voie aérienne, en s’appuyant sur l’expertise technique et la réputation « d’efficacité » de l’agence européenne.

Frontex n’est pas une simple agence administrative chargée de coordonner les politiques frontalières européennes, mais bien le fer de lance d’une vision sécuritaire de l’immigration qui a transformé la Méditerranée en cimetière à ciel ouvert et les frontières orientales de l’Europe en zones de non-droit.
L’agence traîne derrière elle un passif accablant, documenté par de nombreuses enquêtes journalistiques et rapports d’organisations internationales, qui révèlent son implication directe dans des opérations de refoulement illégal, les fameux « pushbacks », pratiqués en mer Égée contre des embarcations de fortune transportant des familles entières fuyant les conflits et la misère.
Frontex entretient également des relations étroites avec les milices libyennes officiellement reconnues comme garde-côtes, facilitant l’interception de migrants qui sont ensuite livrés à des tortionnaires dans des centres de détention où règnent la violence sexuelle, le travail forcé et des conditions de détention inhumaines.

Les expulsions telles qu’elles se déroulent actuellement en Belgique constituent déjà des moments d’une violence extrême, tant physique que psychologique, pour les personnes que l’État belge s’efforce de déporter vers des pays qu’elles ont souvent fui au péril de leur vie.
Le protocole habituel mobilise jusqu’à six agents de police pour escorter une seule personne jusqu’à l’avion, deux autres prenant le relais pour la durée du vol.
Les moyens de contention utilisés révèlent l’ampleur de la violence déployée par l’État : menottes aux poignets systématiquement, entraves aux chevilles régulièrement, et dans les cas les plus extrêmes, bâillons pour réduire au silence les cris de détresse qui pourraient émouvoir les autres passagers. Ces personnes sont généralement dissimulées au fond de l’avion, derrière un rideau qui les soustrait aux regards, dans une mise en scène qui vise autant à faciliter l’opération qu’à préserver l’image de l’aviation commerciale.
Le gouvernement déplore régulièrement que certaines de ces opérations « échouent », euphémisme bureaucratique qui masque mal la réalité de résistances humaines parfois soutenues par la solidarité spontanée des passagers qui refusent d’assister passivement à ces scènes de violence. Cette résistance constitue manifestement un obstacle que les autorités entendent lever grâce à l’expertise répressive de Frontex.

Ce déploiement opérationnel découle directement de l’adoption, en mai 2024, de la loi dite « Frontex » par la majorité Vivaldi, un texte voté dans l’urgence pré-électorale malgré les vives protestations des organisations de défense des droits humains et les réserves exprimées par le Conseil d’État concernant le respect des libertés fondamentales. Cette loi, initialement portée par Annelies Verlinden, prédécesseure de Bernard Quintin, avait dû faire l’objet d’adaptations cosmétiques suite aux observations du Conseil d’État, sans pour autant que les préoccupations de fond concernant les risques d’abus ne soient véritablement prises en compte.
L’arrêté royal approuvé par le conseil des ministres en avril 2025 a finalement concrétisé cela, autorisant formellement les agents de Frontex à intervenir sur le territoire belge, certes en présence et sous l’autorité de policiers belges, mais dans des conditions suffisamment floues pour laisser craindre tous les débordements.
Le contrôle exercé par le Comité P, instance de supervision des services de police, apparaît bien dérisoire face à une agence qui a démontré sa capacité à opérer dans l’impunité la plus totale aux frontières extérieures de l’Europe.
L’un des aspects les plus préoccupants de ce dispositif réside dans l’absence quasi-totale de mécanismes de recours et de contrôle concernant les agissements des agents de Frontex sur le territoire belge. La loi adoptée ne fait aucune mention de la responsabilité civile de ces agents en cas de dommages causés à des personnes ou à des institutions pendant leurs missions, créant de facto un espace d’impunité.
Cette lacune juridique n’est pas accidentelle, elle s’inscrit dans une logique délibérée de déresponsabilisation qui permet à l’État de sous-traiter ses opérations les plus contestables à une agence européenne échappant largement aux mécanismes de contrôle démocratique nationaux.
Les parlementaires qui ont voté ce texte en connaissance de cause portent une lourde responsabilité dans cette dérive autoritaire, d’autant qu’ils ne pouvaient ignorer le passif accablant de Frontex et les risques évidents que représentait son déploiement sur le territoire national.
Ce déploiement de Frontex en Belgique ne peut être analysé indépendamment du contexte européen plus large dans lequel il s’inscrit, marqué notamment par l’adoption récente du Pacte européen sur la migration et l’asile qui consacre une approche sécuritaire et répressive des questions migratoires. Ce pacte institutionnalise le tri et la détention systématiques des demandeurs d’asile aux frontières européennes, transformant l’Europe en une forteresse où les principes humanitaires cèdent progressivement le pas à une logique militaire de défense territoriale. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus général de durcissement des politiques migratoires européennes et sa xénophobie institutionnalisée et banalisée.
Ainsi, en mettant en place une agence aussi répressive que Frontex, il est question pour l’Union Européenne de défendre ce que nos dirigeant.es voient comme « l‘espace européen« . Pourtant, à l’échelle du temps ce prétendu espace européen possède peu de réalités historiques qui permettraient de justifier la présence de telles frontières. Ainsi, si la Méditerranée apparait pour certain.es comme une frontière naturelle, elle reste surtout une frontière politique, que des agences comme Frontex sont la matérialisation budgétaire et répressive.
Pour preuve, la construction matérielle de ces frontières par le bais de Frontex coûtait à l’Union européenne plus de 845 millions d’euros en 2023. Et cela fait plus d’une dizaine d’années que les budgets alloués à la gestion des « flux migratoires » et à la défense des frontières explosent.
Les huit agents actuellement déployés à Zaventem ne constituent qu’une avant-garde appelée à se renforcer dans les mois et années à venir, avec des missions qui s’étendront probablement bien au-delà du simple accompagnement des expulsions aériennes pour englober des activités de contrôle et de surveillance sur l’ensemble du territoire national.
La société civile organisée, à travers des collectifs comme Abolish Frontex et les nombreuses organisations de défense des droits humains qui ont alerté sur les dangers de cette collaboration, intensifie son travail de documentation des abus, de soutien aux victimes et de sensibilisation de l’opinion publique à ces dérives.
Sources :
Getting the Voice Out. « Ça commence : Frontex se déploie en Belgique ». https://www.gettingthevoiceout.org/ca-commence-frontex-se-deploie-en-belgique/
RTBF. « Les premiers agents de Frontex ont pris leurs fonctions à l’aéroport de Bruxelles ». https://www.rtbf.be/article/les-premiers-agents-de-frontex-ont-pris-leurs-fonctions-a-l-aeroport-de-bruxelles-11598247
Communiqué de presse du ministre de l’Intérieur Bernard Quintin et de la ministre de l’Asile et de la Migration Anneleen Van Bossuyt, septembre 2025.
COC (Organe de contrôle de l’information policière). Réserves émises sur les missions de Frontex sur le territoire belge, 2024.
